Skip to main content

Full text of "Le Cid; tragédie. Nouv. éd. avec toutes les variantes, une notice sur la pièce, un commentaire historique et littéraire, et l'analyse du drame de Guillem de Castro, La jeunesse du Cid"

See other formats



-CN 


aiiiz^^^ (y) 


^ r g ) 

?' o 


o=_^ 


5 ^'^ 

O 

"'i r^ 


^^^^^^ 


00 




UMXERSITY OF 
TORONTO PRESS 






LE cil) 



PARIS. — IMPKIMERIU P. MOUILLOT, 13, QUAI VOLTAIRE, 



p. CORBEILLE 



LE GID 



TRAGÉDIE 



NOUVELLE ÉDITION 

AVEC TOUTES LES VARIANTES, UNE NOTICE Sl'R LA PIÈCE 

UN COMMENTAIRE niPTORIQL'E ET LITTÉRAIRE, ET l'aNALYSK 

DU DRAME DE GUILLEU DE CASTRO 

La Jeunesse du Cid, 



M. G. LARROUMET 

■irTBI DE CONFÊBENCZb à LA MCULTÊ DES LETTBE9 DE Plhll 



PARIS 

r.AriNlER FRKRES. MHIlAlRF-S-1- DITRURS 

6, RUE DBS SAINTS-I'ÈHBS, 6 






271965 



017683 



am:utisse.mkm 



MM. fîarnior IVèics otii cnlicpris, il y a (iiiclqiips aniuVy, 
k i)ul>li»ati(»ii d'un choix de pièces du lIioàliT classique 
rauienéos à rortlioî-rraplie priiiulive. Ils espéraient servir 
ainsi rélude historique de noire langue en même temps 
que celle de notre littérature, et l'accueil fait à cette tenla- 
tiNC leur a prouvé qu'ils ne se trompaient pas. Ils ont cru 
devoir, cependant, tout en poursuivant celte collection, en 
entreprendre une seconde, conforme à l'usage ordinaire, et 
satisfaire ainsi les partisans de l'une et l'autre niélliode. J'ai 
donc adapté à la seconde les trois pièces qu'ils m'avaient 
conliées, te Cid, Andromaquc et les Précieuses ridicules, 
en conservant de mon premier travail tout ce qui pouvait 
I Ire conservé et en le complétant au besoin. 

Toutes les variantes sont relevées en notes, quoique très 
nombreuses. Corneille, en eiïet, a constamment remanié les 
l'ditions successives de ses ouvrages, et il est intéressant de 
Miivre. dans ses divers changements, les progrès et les dé- 
faillances, les hardiesses et les scrupules de sa pensée. Pour 
/'; Cid en particulier, qui est une date si importante dans 
l'histoire <lc notre langue, elles permettent de surprendre, 
pour ainsi dire, les changements de l'usage, la régularité 
croissante du style, l'ordre de plus en pluslogique et sévère 
de la syniave Seules elles permettent d'apprécier counne 
elle le i"«'rite la mi^érable guerre de chicanes que Corneille 

1 



2 AVKUTlSSEiMENT 

eut à subir pour son premier chef-d'œuvre et dans laquelle 
il se montra parfois trop docile à d'injustes critiques. 

Le commentaire est surtout historique et pliilologique ; 
j'ai essayé d'y expliquer toutes les particularités de style, si 
fré(juentes chez Corneille, toutes les questions d'histoire po- 
litique, littéraire, dramatique, soulevées à chaque instant par 
la lecture du Ciel. Une notice résume l'histoire de la pièce 
et la replace dans son milieu. Je me suis abstenu de toute 
appréciation personnelle purement admirative; outre qu'un 
volume entier suffirait à peine pour analyser dignement les 
beautés du Cid, rien ne remplace le commentaire oral," le 
plus vivant de tous. Mais je ne me suis pas interdit de 
choisir, parmi les non)breuses appréciations littéraires que 
les maîtres de la critique ont à l'envi consacrées au Cid, 
quelques-unes de celles qui, signées de noms illustres, sont 
devenues classiques. 

Outre la traduction en note de tous les passages de Guil- 
lera de Castro imités par Corneille, on trouvera comme ap- 
pendice l'analyse du drame de la Jeunesse du Cid, œuvre 
imparfaite, mais forte, qui a eu le don de susciter un chef- 
d'œuvre. 

J'ai mis grandement à prolii l'édition de M. Marty- 
Laveaux désormais indispensalile pjur tout travail appro- 
fondi sur Corneille. Pour la partie grammaticale du com- 
mentaire, je me suis beaucoup servi de la Grammaire 
française, cours supérieur, de M. Ghassang, si exacte et 
si complète. 

G. h. 



NOTICE iiisToniorE sri{ a/; i lu 



nnrnNXTANtKS DANS LESQLELLF.S l.E IID FIT COMPOSR 
SOURCKS ob A PUISÉ COKNF.II.I.E 

Cornoillc vonait dt> domiiT au tliéAtrc son [irtMiiiiT essai i\o 
trajrédie, MiKhr. A Rom'ii. ville natale du |ioèlt', vivait dans la 
rolraile un vieux jrenlilln)in;ne. M. de riialou, ancien secré- 
taire des coinuiand einenis de la reine inèro; connaissant son 
goût pour le llié;\lrp. ("orneille alla le voir : « Monsieur, lui dit 
M. do C.lialon, aprùs lavoir loué sur son esprit et ses talents, 
vous trouverez dans les Ks|mp:nols des sujets pui, traités dans 
notre jroùt par des mains coinnie les vôtres, produiront de 
grands eiïets. Apprenez leur lanji'iie, elle est aisée; je lu'olTre 
de vous montrer ce que j'en sùi? et, jus(|u";\ ce (|ue vous 
soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire (juelijues 
endroits de Guillem de Castro ', » 

Corneille s'empressa de iirolilerde cette offre obligeante et, 
dans la curieuse comédie qu'il donna bientôt après, rilliisii,n 
comique (163G), il lit entrer un personnage emprunté à l'Es- 
pagne, le capitan Matamore, type consacré, qui unissait la 
plus complète poltnmnerie aux fanfaronnades les plus reten- 
tissantes. Mais, comme si, même dans une parodie de l'Iiéroïsme 
espagnol. Corneille ne pouvait s'empèclier de prendre au 
sérieux la noblesse et la dignité castillanes, son Matamore 
semble déjà, dans quelques passages, parler comme don 
Oiègue et Rodrigue. On pressent le langage de don Diègue 
dans ces vers : 

l.e seul bruit de mon num renverse les inui-aillcs, 
Défait les escidrons et gagne les batailles, 
Mon courage invaincu roiitre les empereurs 
N'arme que la moitié de ses moindres fureurs *. 

1. RrAccBAMps, JiechereAcs tur le$ théâtre* de France, t. Il, p. 157. 

2. L'IHivsion comique, acte II, scène ii. Boileau a pu copier presciuc teiluel- 
lement les deux premiers vers pour les appliquer à l'éloge de Contlé: 

&iiuK>, dont le lient nom fait tomlier les murailleii. 
Forée le» erradron.* et Piaiino le» bataille». 

{Rp., IV, 131.) 



r. LE CID 

La siliialion do Matamore est presque celle do Rodrigue 
daus cet autre passage : 

Respect de ma maiti'esse, incommode vertu, 
Tyriin de ma vaillîince, îi quoi me réduis-lii? 
C'iK' ii'ai-je ou cent rivaux en la place d'un père, 
Sur qui, sans t'oll'ensor, laisser choir ma colère* I 

On l'a reinar(|ué , en effet, l'il me de Corneille, invincible- 
ment eiilraîiiée au sublime, y tournait tout malgré clic-. 

Celle éclatante et superbe poésie espagnole répondiiil admi- 
rablement h la nature de Corueille. « 11 s'y sentit à l'aise 
comme en une patrie, dit Sainte-Ueuve. Génie loyal, plein 
d'honneur et de moralité, marchant la tête haute, il devait 
se prendre d'une affection soudaine et profonde pour les héros 
clievalerescjues de cette brave nation. Son impétueuse chaleur 
de cœur, sa sincérité d'enfant, son dévouement inviolable en 
amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa religion du 
devoir, son caractnc tout en dehors, naïvement grave et 
sentencieux, beau de (ierté et de prud'homie, tout le disposait 
fortement au genre espagnol; il l'embrassa avec ferveur, 
l'accommoda, sans trop s'en rendre compte, au goût de sa 
nation et de son siècle, et s'y créa une originalité unique au 
milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait autour 
de lui*. » 

Il s'attaqua du premier coup au plus populaire des héros 
nationaux de l'Espagne, le Ciel. Rodrigue Diaz de Bivar, sur- 
nommé le Ciel Campcaclor, à la suite de ses exploits, était 
alors dans la poésie espagnole, surtout dans la poésie popu- 
laire, le typ? de la bravoure et de la loyauté chevaleresques ''^. 
 vrai dire, le Cid de l'histoire ne ressemble guère à celui 
de la légende. Bien éloigné de l'idéal dont sou nom devait plus 
tard devenir le symbole, peu scrupuleux, comme les grands 
batailleurs de son temps, Rodrigue de Bivar avait toutes 
les rudesses et toutes les grossièretés du moyen ftge. Gepen- 

i. Acte III, se. IV. 

2. Mahty-Laveaux, Notice sur Corneille, p. xxv. 

3. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 39. 

4. Tous les exploits, toutes les preuves de courage, d'audace, de force, que 
l'histoire ou la légende racontent des héros du moyen âge, les romances les 
prêtent au Cid. Détail bien espagnol : il ne serait point parfait, s'il n'était 
un peu toréador; aussi le voyons-nous, dans une pièce de Nicolas Moratin, des- 
cendre dans l'arène à Madrid contre un terrible taureau, devant lequel ont fui 
les meilleures épées, et le tuer, dans les régies, avec une merveilleuse adresse: 
— Quant à sa loyauté, les Espagnols de nos jours jurent encore sur la parole 
du Cid : Foi de Rodrigue! est un serment populaire. 



Nti i ici. Il l> I nlilijl !•, M l( M, i I II ^ 

liant lt'llt> ('tait riulniiiatioii iiu'il iiis|iiniit (lu'iiii ilcuii-siiVIc 
Ji |i<'iiio apivs saiiKUt, il était déjà lt> lu^os favori «les nMiiaïu'os 
iiatit)nalt'S, ol Cfllcs-ci l'ont si bien Iranslipiirô (|ii"iiiijomiriiiii 
l'on (listin^Mio (liflicilcnicnt dans sa vie la [mit iv<>lli>nii>nl 
hisloriqiie iK* colle (|uo l'inia^'iiiation |iO|tiilain* y a nièlét». N«> 
ni cliAtrau lie IJivar, [iivs de lUiiyos, v(M> lojr» ou lOi.'i, d'inio 
iiobli! et unciouno raniille, il servit d'abord les rois innur(>s de 
Sarairossc. En If'GI, il aida le roi de Li'on et de Casiille, 
Ferdinand I"'', à rendre tributaire ce même royanme de 
Sarajrosse, défendil ce prince contre son frère, Hainire !•', mi 
d'Ara^'on. qui voulait lui enlever sa con(|uète, et tua Mauiire 
à la bataille de Crados I0C3). Plus lard, il aida Sanclie le l'orl, 
successeur de Feidinaiid 1'"'^, ;\ di''|Miuiller ses deux frères, 
(iarcie, roi de fiaiice. et Alphonse, mi dr Léon (1071). Lor«;iiue 
Sanclie le Fort a été a-sassiné par son frère Alphonse VI, qui 
lui succède, c'est Rodrijrue (|ui, au nom Ar^ seijrneurs castillans, 
exifre du nouveau mi le serment qu'il n'est pour rien dans la 
mort de don Sauche. Irrité contre lui, Alphonse VI l'exile, 
mais il le rappelle en lOSi»; alors Hodrijrue prend Tolède sur 
les Maures; mais il est bienlcM banni pour la seconde fois. 
Cependant la tribu maure des Almoravides déliiir<|ue vi\ Ks- 
pa^'ne et hat .Alphonse VI à Zèlaka (IO,sG); craiirnant le même 
sort qu'Alphonse, l'émirde Sara^'osse, Ahmed, appelle Rodrijrue 
à son secours. Hodrij.'ue s'établit au milieu des nmnlajL'nes de 
Téruel, dans une forteresse qui s'appelle encore la ro'ke du 
Ci'i, et assure contre les Almoravides l'indépendance du 
royaume de Sararosse. Il essaye ensuite de défendre Valence 
contre les mêmes envahisseurs :ilne peut en empêcher la prise; 
mais il l'assiège à sou tour et la rejirend (1094 . Maître do 
Valence, il conçoit de vastes projets clsoujre à chasser Aiabcà 
et Maures d« l'Kspajrne : la mort l'arrête au début de son 
entreprise(IO09), et sa veuve Chimène est forcée d'abandonner 
Valence en 1102, emportant le coi[»s de son époux t|u'elle 
ensevelit dans le cloître de Saint-Pierre de Cardeua, près 
de Burgos. 

Telle est, d'après l'hisloire, la vie de Rodrigue de Rivar*. 
Le surnom de Cid lui venait du mol arabe seid on seii.neur, 
dont le saluèrent ciiuj rois maures vaincus par lui. (^l'Iui de 
[Campeador s'explitiue de plusieurs manières : il voudrait dire 
le héros sans égal (de l'espagnol rainpar, surpa-sser), ou le 

I. Viiir ri>api«!i, p. 3i, les prinripalis jiouri'cs de l lii»loiio et de l;i lègoinle 
l.i CiJ. 



« LE CID 

cnorrior liahilo (rnnipi docftis, comino l'oppollont \os clinnsons 
hiliiu's), ou lo Ik'tos dos coiiihals singuliers {<:a)i)in(s, r.liamp 
clos'i. 11 n'est pas queslion dans les anciens historiens du 
duel dans lequel, pour venger son père outragé, Rodrigue 
aurait tué le comte de Gornias, dont il aurait ensuite épousé 
la iille Cliiinène; c'est dans une romance du xii'' siècle, la 
Chronique riini-e, que l'on trouve la première ébauche gros- 
sière de ce roman du Cid. Celte ébauche s'épure et se trans- 
ligure peu à peu, à travers les romances qui se succèdent et 
se complètent l'une par l'autre, jusqu'à faire de l'aventurier 
mercenaire, cruel et brutal, « le thème chéri de l'imagination 
populaire, la Heur d'honneur, d'amour et de courtoisie, qu'elle 
s'est plu à cultiver depuis le xii"^ sièch; jusqu'à nos jours *. » 

Vers 1018, un poète espagnol, Guillem de Castro ^ faisait 
représenter à Valence, théâtre des exploits de Rodrigue, une 
comédie héroïque en trois journées, les Exploits de jeunesse 
du Cid {las Mocedades del Cid), à laquelle il donna une suite 
quelques années ])lus tard. Sur l'indication de M. de Clialon, 
Corneille lut la pièce de Guillem de Castro. Il en prit la don- 
née générale, les principaux personnages, la marche de l'ac- 
tion. Il compléta l'étude de son sujet par la lecture de l'histo- 
rien Mariana ^ et des anciennes romances, et, en quelques 
mois, il eut composé la tragédie ou tragi-comédie qu'il 
intitula le Cid. Il n'eut pas besoin d'autres sources ni d'autres 
études. Voltaire crut cependant, en 1764, découvrir un 
modèle que Corneille aurait soigneusement caché, dans la 
pièce d'un autre auteur espagnol, Juan-Baptisia Diamante, et 
Cid honrador de su padre {le Cid vengeur de son père). 
Le xviii« siècle accepta l'opinion de Voltaire ; mais, de 
nos jours, une critique plus scrupuleuse et plus exacte a 
prouvé jusqu'à l'évidence que la pièce espagnole n'était qu'une 
assez mauvaise traduction libre du Cid français. 

Quant à Guillem de Castro, Corneille tout le premier re- 
connaissait de bonne grâce l'avoir suivi de près et lui devoir 

1. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VII, p. 232. L'ingénieux critique 
étudie, (l:ins quelques p^ses pleines de finesse et de sens poétique, les loi? 
naturelles suivant lesquelles l'imag-ination populaire transfigure peu à peu le. 
personnages historiques. Nous avons dans notre propre littérature, avec Roland 
qui est notre Cid et un Cid plus universel, un remarquable exemple de trans 
fifjuration par la légende. V. à ce sujet l'étude de M. P. de Saint-Victob 
Hommfis et dieux, XX. 

2. Né à Valenre en 1567, mort en 1630. 

3. Juan de Mariana, surnommé le Tile-Live de î'Iïspagne, né à T.alavera en 
1530, mort en 16^3, 



NOTICE HIST(»innlE srit 1.1. cil) M 

boniicoup'; mais jamais imilatioii ii«> fut plus oii^'iiiali' ni 
plus croatrico. Il y a im ahiiuf fiilrc la valiMir lilti-iairo des 
deux pièces, qui dilli'icnl oiilit-rfiufiil par la couleur pë- 
u«'rale, la conceptiou, la mairlic de ractioii, l'expiessiou de 
seuliuienls (|ui ne sont les mêmes (|u"en apparence. La pirci- 
de (liiillcm de Castro embrasse une durée de six ans; celle 
de (liirneille se passe strictement en vinjrt-quatre heures, (iuil- 
lom de Castro clian^'e à tout instant le lieu de la scène; avec 
Corneille elle re>le toujoius à Séville. Dans le drame espairriol, 
les persiiiinaL'es secondaires sont muilipiies et délourneiif smi- 
venl laltenlion à leur [nolit, tandis (jue les principaux restent 
longtemps éloiirin's de la scène ot, par mmneuls, se laissent 
oublier; dans la tra^'édie française, les personnaiîes sont peu 
nombreux et retiennent toul<> l'attention. Dans le drame <'spa- 
pnol. les personnages airissent plus qu'ils ne pensent; ils se 
livrent peu aux monologues ou aux propos longuement échan- 
gés; tout ce qui est sensible est vivement accusé, car l'auteur 
parle aux yeux en même temps (lu'à l'esprit. Dans la tragédie 
française, il y a surtout des senliments et une action morale, 
peu d'images visibles et d'action matérielle *. Tout est libre- 
ment dévelojtpé et prolongé dans la pièce espagnole; tout est 
concentré et pressé dans la pièce française. Aussi Corneille 
n'a-t-il imité qu'en translormanl. << H a ramassé, réduit, cons- 
truit ; et avec ce qui n'était (|u'une matière éparse, — une 
riche matière, — il a fait œuvre d'art et d'art français.... Cor- 
neille, en resserrant le Cid, en a fait saillir plus nettement 
quelques-unes des beautés un peu contraintes et les a lancées 

en gerbe au soleil comme par un jet d'eau nerveux et rapide 

Il a laillt' dans une pièce fort intéressante et fort riche assu- 
rément, mais très éjiarse, et biographi(]ue encore plus (pie 
dramatique, un Ci'i bien français^. » 

Le Cid fut • rejirésenté pour la première fois à Paris, par la 
troupe du célèbre acteur Mondory, sur le théâtre du Marais. 

1. En ré[>onseaui accusations de plagiat de Mairet et de Scudéry, Cornoille 
mit en noie, dans ses édili ms de 1C48 à IC5i, l=s vers cspa(;nnls imites 
(V. VAci-rtigitcment. p. 46). On trouvera, dans l.i présente édition, |.i tradnrliuii 
de ces passages, et, en appendice, une analyse de lus Alocedades dcl Cid. 

î. Voir, sur celte profonde différence cpii sépare la pièce espagnole de ta 
pièce française, S.iinle-Beuve, Nouveniij- Lundis, t. Vil, p. i50 et 26*. Elle 
tient à la nature même de la tragédie telle <nio la conçut notre itii» siècle ; 
on peut consulter, sur cette tendance à l'.ilislractioii intolleotuclle se suli- 
stiluunt à la représenlati m sensible, la théorie ingénieu'-e, mais souvent 
injuste et eicessive, de A. \V. Selilegel, Cour* de litlérature dramatique, l. Il, 
10* leçon. 

3. SâiKTi Bturr, Souicaux Lundis, t. Vil, p. Î57 cl 30» 

1. 



10 LE CID 

Cf'tlo troiipo, qui devait plus fard, en se réunissant à celle de 
l'ilùtel de lîourgognc, coucoiuir à fonder la Coinôdic fran- 
çaise, doiiiiail ses re])réseiitations dans un jeu de paume de 
la rue Vioille-du-Teuiplo. Les conlemporains de Corneille ont 
m'i;lii!:é de nous Iransinellre la date exacte de cette première 
ie|irésentation,el l'on n'a pu encore la (ixeravec précision. On 
s'accorde à la rajiporler à la lin de décembre 1636'. 

Mondory avait compris sur-le-cliamp l'éclalanle supériorilé 
de la tragédie de Corneille sur toutes les tragédies antérieures; 
il la monta avec le jilus g.and soin. Un des ennemis acharnés 
de Corneille, Mairet, l'atteste indirectement. Il disait, à propos 
de la publication du Cid, dans un passage d'une diatribe 
contre Corneille: « 11 fallait trouver invention d'y mettre aussi, 
lout au moins en taille-douce, les gestes, le ton de voix, la 
bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui les ont si 
bien représentées (les nobles journées du Cid), puisque vous 
pouviez juger qu'ils faisaient la meilleure partie de la beauté 
de votre ouvrage^, » 

Dès la première représentation, l'enthousiasme fut indicible, 
et les spectateurs se succédèrent en foule pendant près de 
deux années. Les témoignages de cet enthousiasme abondent, 
mais il en est un curieux entre tous, celui de Mondory, qui 
écrivait à Balzac,le 18 janvier 1637: « On a vu seoir en corps 
aux bancs de ses loges (du théâtre du Marais) ceux qu'on ne 
voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et sur le siège des 
ileurs de lis^. La foule a été si grande à nos portes, et noire 
lieu s'est trouvé si petit que les recoins du théâtre, qui 
servaient autrefois comme de niches aux pages, ont été des 
places de faveur pour les cordons bleus, et la scène y a été 
d'ordinaire parée de croix de chevaliers de l'ordre^. » A la 
cour, chez les grands, le Cid trouva le même succès; Corneille 
nous l'apprend lui-môme dans sa Lettre apologétique à 
Scudéry; on le joua « trois fois au Louvre, et deux fois à 
l'hôtel de Richelieu^ >k La reine Anne d'Autriche, « heureuse, 

1. Les frères Parfaict (Histoire du théâtre français, t. VI, p. 32) disent : 
« Le Cid fut représenté vers la fin de novembre 1636. » D'autre part, on lit 
dans une lettre de Chapelain, datée du 22 janvier 1637 : « Depuis quinze jours 
le public a été diverti du Cid et des deux Sosies (comédie de Rotrou). » 

2. Maidet, Epitre familière. 

3. La grand'chambre du parlement, dont le plafond était doré et les sièges 
semés de fleurs de lis. 

4. MoNDOHv, lettre à Bal/.ac, dans les p.ipiers de Conrart. Citée par M. Marty- 
La\cau\. 

5. Lettre apologétique, adressée à Scudéry. 



NOTICE HISTOIUQUE SLR LE CID 11 

ilit M. Maily-Laveauv, de voir les passions ot les caract»"^ros 
<ie sa cilèrc l-Js|ia?ne reproduits avec larit de génie et accueillis 
avec tant de chaleur'», réconi|)ensa le poète en acctinlanl au 
père de Corneille des lettres de noblesse, qu'il avait méiilèes 
depuis lonv'teuips par son couraire el son éiieij:i(' comme maitre 
des eaux et lorèts à Rouen, mais (|u'il n'eût sans doute jamais 
obtenues sans la ploire soudaine de son (ils. De Paris, Tm- 
tliousiasnic pour la nouvelle pièce gafrna la France entière. 
M Ou ne pouvait, dit Pellisson, se lasser de la voir, on n'en- 
tendait autre chose dans les compairnies, chacun eu savait 
quoique partie par cœur, ou la faisait ap[)reudre aux enfants, 
et, en plusieurs endroits de la France, il était passé en jtro- 
verbe de dire: Cela at beau comme le Cid-. » 

On remarquera que le succès de la pièce de Corneille coïa- 
oidail avec une victoire nationale: l'expulsion délinitive des 
Kspag'nols du territoire français, par la rejirise de Corbie 
(li novembre 1630). Quelques jours auparavant, le Cid, en 
exaltant riiéritïsme d'un peuple (jui venait ilc faire courir à la 
France les plus séiieux daugers et de pousser ses avant- 
postes jusqu'à Comjiièirui', aurait pu sembler l'éloge intem- 
pestif d'un ennemi menaçant et se voir mal accueilli des 
spectateurs. Corbie reprise, on applaudissait avec une lierté 
légiliiue aux vertus chevideresques et guerrières d'un ennemi 
vaincu. 



Il 

LA QIERELLE DU CID. - SES CONSÉQUENCES 

Un succès sans précédent comme celui du Cid devait natu- 
rellement exciter la jalousie de tous les auteurs qui compl;iieut 
alors au théâtre, et qui se voyaient, en une soirée, rejetés 
bien loin derrière leur jeune rival. Avec la fierlé naïve et la 
droite franchise de son caractère, Corneille acceptait aisément 
le rang que lui donnait l'opinion publique, et il ne songeait 
même pas à désarmcrses envieux par une affectation de fausse 
moilestie. Ce fut bientôt contre lui un déchaînement général, 
avec le concours déclaré d'un ennemi bien redoutable, le car- 
dinal de Richelieu. 



1. Notice sur le Cid, p. 15. 

t. Hiitoirt de CAeadtrmie franfoise, éd. de 1713, t. l, p. 110. 



1? LE CID 

l)^s los promiors jours, lo cardinal n'avait point dissimulé 
son vif tU'pit du Iridiiiphc de, Cornoilln. On sait (\uo, non coii- 
t(Mit d'accorder aux liitri's une protoclion assez despotique, iî 
voulait comjtler lui aussi jiarini les écrivains et auihilionuail 
surtout la irloire d'auteur draniati(pie. Il avait même essayé 
d'attaolier Corneille à cette fameuse société des Cin([ Autiuirs', 
chargés de mettre en vers des plans de tragédie et de comé- 
die qu'il leur fournissait; mais Corneille avait bientôt repris sa 
liberté; le cardinal noie trouvait pas assez docile et lui repro- 
cbait de n'avoir pas Vcffjmt de suite. Eu voyant Corneille arri- 
ver tout d'un coup à cette gloire quelui-mfMne poursuivait en 
vain, il éprouva une irritation qu'il manifesta par toutes sortes 
de moyens^. Déjii commençait contre le Cil une sourde guerre 
d'épigrammcs; il ne se contenta pas de l'encourager, en y 
aiip'audissant: espérant avilir la noble pièce, il la fit tourner 
en parodie et jouer par des laquais et des marmitons^. 

Mais la jalousie littéraire ne fut j)oint la seule cause de cette 
animosité. Outre la supériorité de son mérite littéraire, le Cid 
ne pouvait que déplaire au cardinal par la nature même du 
sujet et les idées qui inspiraient toute la pièce. Richelieu s'é- 
lail proposé de détruire les derniers vestiges de la féodalité, et 
le Cid rappelait avec une éloquence brillante les souvenirs che- 
valeresques et féodaux. Ce n'était qu'une longue glorification de 
ces maximes de point d'honneur, qui multipliaient les duels 
en si grand nombre que, cette même année 1636, Richelieu 
avait dû les interdire sous peine de mort. Et tandis que le 

1. Boi srobert, l'Estoile, Colle tet, Rotrou et Corneille. 

2. Câ'plïlpart des historiensTittèraire?~croïërrtTr~l.i vanité blessée du car- 
dinal de Richelieu. M. Guizot combat cette opinion : « De tous les motifs qu'on 
Il pu lui supposer (à la persécution dirigée contre Corneille), la moins pro- 
bable est cette jalousie ridicule qu'on a voulu attribuer à un ministre contre le 
poète qu'il faisait travailler pour lui. L'amour-propre d'auteur de Richelieu était 
à coup sûr très susceptible, mais la vanité de grand seigneur devait y servir 
de contre poids, et un poète premier ministre ne pouvait guère concevoir aucune 
idée de concurrence, ni par conséqu'Ent de jalousie, envers un poète qui n'était 
pas autre chose. » (Corneille et son temps, p. 17-2.) On objecte que la vanité 
littéraire, la plus exigeante de toutes, est coutumière de semblables petitesses, 
dont ne préserve pas l'orgueil du rang ou du nom. 

Au sujet de ces prétentions du cardinal, GeofTroy observe [Cours de littéra- 
ture dramatique, t. I", p. 2o) que le même homme qui combinait pénible- 
ment de pauvres intriarues tragiques avait fait « leprésenter sur le théâtre du 
monde de terribles tragédies, telles qae Montmorency, Cinq-Mars et de Thou, 
Mariilac, Urbain Grandier ». Et il ajoute : « Chose étrange ! le plus profond 
politique de son siècle ne mettait dans ses drames que des fadeurs et des niai- 
spries, et un petit avocat de Rouen, un homme obscur, enseveli dans son cabi- 
uet étalait dans ses pièces les plus grands intérêts et la plus profonde poli- 
tique. » 

Tallemant dks Réaux, t. II, p, 395. Voir ci-après p. 69, note 3. 



NOTICE niSTOniOLK SrU LE CID 13 

ministn* faisait rcvivro l'institution tios tribunaux d'Iionnoiir, 
rliai;.'és d'einiuVIicr les rcnconlifs en aoconlant irpaiatinti à 
l'titTi'ns»^, le poète nn'ltail dans la IkiihIio df lun tio. ses person- 
nages ces paroles, qui ressenildenl à une hravade : 

Ces ïalisfnrtion» n'apni«cn( point une àmc : 

Qui les recuit n'a rii'n. ijiii lo. f.iit se ililT.iniP, 

Et de pareils aeconls l'olfel le plus enniiiiun 

Est de p<^rdre d'honneur deux hommes uu lieu d'un *. 

Kn écrivant celte lière profession de foi, Corneille ne son- 
•reail îruère à faire acie d'opposition C(Uilre les édits; il par- 
lait simplement li' lanjra^'c exige |«r la situation dra:nali(|ue. 
Il n'en comprit la portée qu'après la représenlalioa et s'em- 
pressa île faire disparaître ces (|uatre vers lorsqu'il imprima sa 
pièce. La tradition a conservé ceux-là, mais on croit que 
plusieurs antres, inspirés des mêmes seniiments, furent aussi 
sacritiés. Corneille lit plus : il essaya d'apaiser le cardinal en 
dédiant /r Cl'/ à la nièce du ministre, madame de Combalet, 
qui avait pris avec chaleur la défense du poète : « Votre gé- 
nérosité, lui «lisait Corneille dans son épitre dédicatoire, ne, 
s'arrête point à des louanges stériles pour les ouvrages (pii 
vous agréent; elle prend plaisir à s'é'tendre utilement sur ceux 
cpii les produisent... J'en ai ressenti des elïïts qui me sont 
trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins 
de lemercimenls pour moi que pour IcCid. » 

Cette liabiiiMlé:narche aurait peut-èlre conjuré l'orage près 
d'éclater, si bieutùt après Corneille n'avait publié une éfùlre 
en vers. l'Excuse à Ai'iste ^, dans laquelle, « à l'exemple de 
ses héros, le poète triomphant parle haulemeulde lui-iiièMH'^ », 
et accable ses envieux d'un dédain tranquille : 

Je sais re que je vaui et crois ce qu'on m'en dit. 

Pour nie fiire admirer, je ne fais point de lipiie : 

J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sim» liii/ci^: 

Et mon annbilion, pour faire plus de bruit. 

Ne les va point quêter d« réduit en réduil ; 

Mon travail sans appui monte sur le the.ilic , 

Chacun en liberté l'y blâme ou l'ido'àtie: 

Là. sans que mes amis prèeheiit leur sentiment. 

J'arrache quelquefois trop d'applnudi^seuients; 

Là, content du succès que le mérite donne. 



L Arie II, «c. i. Le comte ù don .\ria«. 

2. l'Iusicurs biofrmphes dij Corneille tiennent VFrruse à Arislt pour anté- 
rieure au CiJ, M. .Marly-Laveaiix établit, par la discussion des écrits du temi'S, 
qu'elle ne fut publi<-c qu'après le Cid et servit de prétexte à la >]uei\}lle, t. III 
p. t^ et suiv. de so:i ô lition. 

i. S4iiiii-btavii; l'orlralit littéraires, t. I, p. 39, 



44 LE CID 

Par d'illustres avis ji- n'cbliuiis personne 

Jp satisfais cnsomhli' ot pt'upli; et rnurtisans. 

Et mes VOIS en tous lieux sont mes seuls parlisan 

Par leur seule beauté ma plume est estimée : 

Je ne d'is qu'il moi seul toute ma rcnomnu'e, 

l'it pense toutefois n'avoir point de rival 

A qui je lasse tort en le traitant d'égal. 

On avait enfin un prétexte pour atlaiiuor Corneille; aussitôt 
coininonça contre le Cid et son auteur une guerre de libelles 
eu vers et eu prose, où la rage jalouse des auteurs évincés se 
donna carrière avec une violence inouïe et une provision d'in- 
jures que les querelles littéraires ne connaissent heureusement 
plus. Mairel, auquel une Sn2i/tom's6e, jouée en 1629 avec succès 
et la première en date de nos tragédies régulières, avait valu 
d'èlre proposé par Richelieu comme un modèle à suivre par ses 
contemporains, ouvrit Faltaque par six stances anonymes, qu'il 
])r('\i\\l hïaukur du vrai Cid espagnol coulre son traducteur 
fra?irais, al dans lesquelles il accusait Coineille de plagiat 
effronté. On jugera du ton général par ces quelques vers ; 

Ingrat, rends-moi mon Cid jusques au dernier mot : 
Après tu connoitras, Corneille déplumée, 
Que l'esprit le plus vain e^t souvent le plus sot, 
Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée. 

Corneille répondit simplement par un rondeau dont voici le 
début, 

Qu'il fasse mieux ce jeune jouvencel, 
A qui le Cid donne tant de martel, 
Que d'entasser injure sur injure, 
iiimer de lage une lourde imposture. 
Et se cacher ainsi qu'un criminel. 

Mairet riposta par une Epitre familière, dans laquelle il était 
bien forcé de se découvrir ; mais il ne sut que répéter pla- 
tement ses précédentes injures. 

Un des plus féconds auteurs dramatiques du temps, le va- 
niteux et fanfaron Georges de Scudéry, qui se croyait naïve- 
ment supérieur à tous ses contemporains, ne pouvait man- 
quer de se mettre en ligne contre Corneille, « ou pour se sa- 
tisfaire lui-même, ou comme quelques-uns disent, pour plaire 
au cardinal, ou pour tous les deux '. » Il s'empressa d'écrire, 
sous le titre cV Observations sur le Cid, un long réquisitoire, 
verbeux et plat, insolent et jaloux, véritable cri de détresso, 
qui exprimait naïvement les angoisses de tous les écrivains 
éclipsés par Corneille « Je conjure, disait-il, les honnêtes gens 

1. PnLi-.ssoN, Histoire de l'Académie française, t. [, p, 111. 



NOTrcF, msToniQUF: si'ii i.f r,in «s 

<{'' suspendre uq pi'U leur jugeiucnl «'i de i\o. condainnor pas 
>ans los ouïr los Soph wslies^ , les Césars, les C7.'o/,.i/cr;.<f, 
li's Fhrculis, les MttrUinnes, les Clconn'dons, et lant d'aDlies 
iliislres héros qui los oui charmés sur le IhéAIre. » 

Kl là-dessus, s'allatiuanl au Cid , il s'efforce de prouver : 
■ (jue le sujet n'eu vaut rien du tout ; — qu'il clioi|ue les 
piinci|tales rèirles du poème dramaliipie; — qu'il mauipie de 
jutrement en sa conduite; — (|u'il a heaucoup de mecliauls 
vers; — que presque tout ce qu'il y a de beautés ,s»int déro- 
hées; — et (juainsi l'estime qu'on en fait est injuste. » Il iu- 
vo(|ue d(»nc le bon sens, la raison, les exeuqdes anciens et 
uiodeines, l'aulorité d'Aristote, les bonnes mu'urs ; il ne 
Irtiuve dans h Cid que sentiments cruels et barbares, fait de 
Chimèiie une iujpuditiue parricide et de Hodriirue un brutal 
sans délicatesse, du comte un fanfaron ridicule et di; don 
hièjîue un grotesque. Pour le ^tyle, il accuse Corneillede « par- 
ii-r français en allemand » et passe en revue avec un pédan- 
tisme mimitieux tout ce qu'il a cru lui découvrir de fautes de 
-tyle et de versilicatiou. 

Corneille fut d'autant plus surpris de celte attaque sans me- 
sure, qu'il avait toujours traité Scudéry en ami cl avait même 
écrit plusieurs pièces de vers en son honneur. Sans entrer en 
iiscussion et sans défendre point par point sa jiièce, il répon- 
lit à ce pamphlet par une courte Lettre iipolor/itir/w, di^'iie çt 
terme, admirable d'indiijnation généreuse et d'ironie. «< Les 
bous esprits trouvent que vous avez fait un haut chef-d'ieuvrc 
• le doctrine et de raisonnement en vos Oljsei'vations. La mo- 
destie et la générositt' que vous y témoignez leur semblent 
des pièces rares, et surtout votre procédé merveilleusement 
sincère et cordial envers un ami... Si un volume (ÏObscrva- 
li'ins ne vous suffit pas, faites-en encore cin(|uante : tant que 
vous ne m'attaquerez pas avec des raisons plus solides, vous 
ne me mettrez jtoint eu nécessité de me défendre, et, de ma 
part, je verrai, avec mes amis, si ce que votre libelle vous a 
laissé de réputation vaut que j'achève de la ruiner. » Il so 
contentait de repousser l'accusation de plagiat : « Vous 
m'avez voulu faire passer pour un simple traducteur, sous 
ombre do soixante et douze vers que vous marquez sur un 
ouvrage de deux mille, et que ceuv qui s'y connaisseid. n'ap- 
pelleront jamais de simples traductions ; vous avez déclamé 

t. Sophnniibe de Mairet, César de Scudéry, CUopâtre do Bcnpcrade, Rer» 
euie de Rotrou, Mananne de Tristan, CUomédon de du '^ycr. 



16 LE CID 

contre moi pnnr avoir vu le nom de l'aiifeur espntnol, bien 
(|ii(' vous ne l'ayez apiiris (|ue de moi, el ({ue vous sacliiez 
l'orl bien (jue je ne l'ai celé ;\ personne. » El comme Scudéry 
prétendait Miali,'ié tout rester l'ami de Corneille * : « Ce n'est 
pas assez de ilire : « Soyez encore mou ami, » pour recevoir une, 
auiilié si indignement violée... Quand vous me demandeicz 
mou amitié avec des termes plus civils, j'ai assez de bonté 
pourue vous la refuser pas. ..Jusque-làjesuisassezglorieuxpour 
vous dire de porte à porte que je ne vous crains ni ne vous 
aime -. » Scudéry n'avait pu s'empêcher, comme toujours, de 
vanter sa noblesse, et ses exploits militaires : « Je ne doute, 
lui disait Corneille, ni de votre noblesse, ni de votre vaillance; 
aux choses de cette nature, oix je n'ai point d'intérêt, je crois 
le monde sur parole. Il n'est pas question de savoir combien 
vous êtes plus noble ou plus vaillant que moi, pour juger com- 
bien le Cid est meilleur que ÏAinani libéral. » Et il concluait 
charitablement : « Résistez aux tenlations de ces gaillardises, 
qui font rire le public à vos dépens. » 

Taudis que plusieurs partisans de Corneille le défendaient 
par des réponses anonymes aux Observations ^, que d'autres 
essayaient de s'interposer*, un des plus obscurs auteurs du 
tcMnps, Claveret, piqué au vif par une allusion méprisante de 
Corneille ", l'attaquait avec plus de violence et de platitude 
encore que Scudéry, dans une Lettre, qu'il faisait répandre à 
profusion par les colporteurs du Pont-Neuf. Corneille laissa à 
un ami le soin de répondre à Claveret : « Taisez-vous, con- 
cluait l'ami, et vous souvenez que votre personne est si peu 



1. Homme de lettres et homme d'épée, aussi fier de ses exploits de duelliste 
que de ses talents d'écrivain, il commençait sa diatribe par une gentillesse de 
salle d'armes : « Comme les combats et la civilité ne sont pas incompatibles 
je veux baiser le fleuret dont je prétends lui porter une botte franche.. . Je le 
prie d'en user avec la même retenue, s'il me répond, parce que jo ne saurais ni 
dire ni soull'rir d'injures. » Et il priait Corneille de lui conserver son amitié 

2. « Je ne suis point homme d'éclaircissement, dit ailleurs Corneille et vous 
êtes en sûreté de ce côté-là. » On a cru que par ces mots Corneille répondait 
à un cartel de Scudéry et déclarait qu'il ne se battrait pas. M. Marty-Laveaux 
fait justement remarquer (t. X, p. 404 de son édition) que cet endroit est tout 
simplement une allusion à ce passage des Observations^ relatil à la scène 
(acte 11, se. i) entre don Arias et le comte : « L'auteur me permettra de lui 
dire qu'il n'est pas homme d'éclaircissement ni de procédé » (eu faisant agir 
ses personnages comme il le fait). 

3. La Voix publique; — Le Souhait du Cid en faveur de Scudéry; une 
Paire de lunettes pour faire mieux ses observations. 

4. L'inconnu et véritable ami de MM. Scudéry et Corneille. 

5. Ce passage de la Lettre apologétique : « Il n'a pas tenu à vous que du 
premier lieu où beaucoup d'honnêtes gens me placent je ne sois descendu au- 
dessous de Claveret. » 



NOTICE IlISTORHjl K M K LK CID n 

consiili'iable que vous m- tit'vez jamais croire (|Ut' M. Cor- 
lU'illi" ait ou ouviede vous clio(|ui'r ' . » La gueno dt* liljfllt's 
[lour el coutre conliuua quelque tein|ts eucorc, sans que 
(liuiieille y prit une |iait directe ; cependant plusieurs des 
écrits publiés pour sa défense, t|ueli|ues-uns assez violents, 
furent composés sous sou inspiration. « C'él;Mt seulement par 
ses succès, dit M. (luizol, que Corneille avait été instruit de 
-es talents; mais, une fois averti, il avait été et il était reste 
pleinement convaincu : dès qu'il avait su que Corneille était 
un homme supérieur, il l'avait dit comme il le savait, sans 
imajriner que persitnne |»ùt en douter... Kn tond)atit sur cette 
Ame iileiue d'un tel sentiment d'elle-même, les premières cri- 
titjues étonnèrent Corneille comme un alTront fait à l'évidence; 
elles l'inquiétèrent ensuite, et pour sa gloire, el [lour cette opi- 
nion qu'il s'en était formée; il eut peur d'avoir à douterde ce 
qu'il avait regardé comme certain, il lutta d'abord avec la hau- 
teur de la certitude, ensuite avec la violence de la crainte-. » 
Ce|)endant le public s'obstinait à admirer le Cid; .Scudéry, 
exaspéré, reprit la plume et, traitant Corneille comme un mal- 
faiteur littéraire, sollicita contre lui un jugement en forme du 
tribunal récemment institué par Hiclielieu pour faire régner 
l'ordre et la décence daus les lettres, r.\cadémie franvaise^. Ri- 
' lielieu s'empressa d'approuver l'idée de Scudéry et lit coni- 
prenilre à r.\cadémie qu'il la verrait avec plaisir intervenir 
dans la querelle. Il faut rendre cette justice à l'Académie 
ipi'elle résista de tout son pouvoir à une invitation qui n'était 
qu'un ordre déguisé. « Les plus judicieux de ce corps témoi- 
gnaient beaucoup de répugnance pour ce dessein. Ils disaient 
que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne devoit point 
se rendre odieuse par un jugement (jui peut-être déplairoil 
aux deux partis, et qui ne pourrait man(|uer d'eu désobliger 
pour le moins un, c'est-à-dire une grande parliede la France ; 
qu'à peine la pou voit-on soulTrir sur la simple imagination 
qu'on avoit qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue : 
(|ue seroit-ce si elle témoignoit de laiïecler, et si elle entre- 
prenoit de l'exercer sur un oiiviage qui avoit contenté le 

grand nombre et gagné ra[tprobation du peujjle? Qu'en- 

iin M. Corneille ne demandoit [loiiit ce Jugement, et que par 
les statuts de l'Acadé-mie, et par les lettres de son érection, 

1. L'Ami du Cid à Claverct. 

2. (JoizoT, C'firneille et son trnins, p. I7G. 

3. lettre dt- Af. Snidérij à Cillustre Acndrtnie 



18 LE CAD 

ollo 110 |)Ouvoil .in,?or iFim uuvrngo. (luo du ronsonlomont ot, ,\ 
la luiôro (rnii auloiir '. >» 

Lo cardinal n'allaclm d'iinpoilanco(|iri\ coWv. dciiiiôiTraison ; 
il cliai'iïoa donc Hoisnd)oil (r(d)lcnir l(\ conscnfomcnl de (-or- 
noillc, alors îl RontMi. [îoisrohort déploya dans celle, nésfocia- 
tion « tous les elToils d'une aniilié de cour * ». Coineille ré- 
sisiail, allépriiant, dil, Pellissou, « ([ue cette occupation n'éloit 
pas digne de l'Académie; qu'un lil)el[c qui ne niéritoit point 
de réporise uc inériloit point de jugement. » Après un assez 
long ('Change de lettres, IJoisrobcrt, qui d'abord ne procédait 
que jtar insinuation et se conlentait d'engager obligeamment 
Corneille à acceplerTarbitrage, dut bien énoncer formellement 
la volonté du maître ; Corneille comprit (ju'il n'y avait plus à 
résister et répondit: « Messieurs de l'Académie peuvent faire 
ce ([u'il leur plaira; puisque vous m'écrivez que Monseigneur 
serait bien aise d'en avoir le jugement, et que cela doit diver- 
tir son Éminence, je n'ai plus rien à dire. » Mais il eut soin 
d'établir qu'il subissait une contrainte. Plus tard, au moment 
où l'Académie allait faire paraître ses sentiments, il écrivait à 
Boisrobert: « Tout ce qui m'a f;\cbé, c'est que messieurs de 
l'Académie s'étant résolus de juger de ce difl'érend avant qu'ils 
sussent si j'y consentois ou non, et leurs Sentimenls étant 
déjà sous la presse,... ils ont voulu donner à croire que ce 
qu'ils en ont fait n'a été que pour m'obliger, et même à ma 
prière (23 décembre t637). » 

Malgré le demi-consentement arraché à Corneille, l'Académie 
hésitait encore. Mais le cardinal se fâcha et dit nettement à 
un de ses familiers : « Faites savoir à ces messieurs que je 
le désire, et que je les aimerai comme ils m'aimeront. » — 
« Alors, dit Pellisson, on crut qu'il n'y avait plus moyen 
de reculer, et l'Académie s'étant assemblée le 16 juin 1637, 
après qu'on eut lu la lettre de M. de Scudéry pour la compa- 
gnie, celles qu'il avoit écrites sur le même sujet à M .Chapelain, 
et celles que M. de Boisrobert avait reçues de M. Corneille, 
après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré l'as- 
semblée que M. le cardinal avoit agréable ce dessein, il fut 
ordonné que trois commissaires seroieut nommés pour exa- 
miner le Ciel et les Observations contre le Cid^. » Les trois 
commissaires furent l'abbé de Bourzelis, un théologien instruit, 

1. Pellisson, Hisio':re de L'Académie franioise, t. I, p. Ii3. 

2. GuizoT, Corneille et son temps, p. 186. 

3. Pellisson, Histoire de l'Académie franpo'^e, t. I, p. 114 



NOTICK IIISTOltlorK Sl'H LF Cil) 1? 

tuais assez pm ocmpélonl en iiialii'ii' di- llirillii'. «'.Iiapoliiin, 
!a fiiliiic viftiiiii' (II- lîiiilcaii, l'I Dcsiiian'ls, poèti' lra^'ii|iic 
pn's«Hn« toujours inallitMiri'UX. L'Aradi'miii so rôscrvait dt* 
coriliûItT lo travail des commissaires, mais, comme le fail 
(diserver M. (Juizot, « des «V'ri\;uns accoutumés à didialtro, 
d'après les rendes, le mérile d'un somiel, devaieul seiilir toutes 
ces rèirles bouleversées lorsiju'il s'ajïissail de les appli(|uer aux 
jilus impérieux mouvemeuls du cieur huuiaiu; rien, dans Imir 
littérature, no leur avait révélé la vérité; rien, dans les anciens 
ne leur fournissait des données sûres i»our julmt de celle vérité 
nouvelle »jue Corneille avait su donner i^i la peinture des mtcurs 
modernes '. » 

La commission, après avoir louirtemps délibéré et s'être 
éclnirée des lumières de plusieurs académiciens, rédiirea. par 
la plume de l'.liapidain, un projet qui fut somnis à l'approbation 
du canlinal. Hiclielieu examina ce projet, l'aposlilla de sa 
main et le renvoya à l'Académie, eu demandant une rédaction 
plus oinée de style, plus sévère comme conclusious*. I/Aca- 
démie, dans le désir peut-être de protester contre une mise 
en demeure blessante, cliar},'ea de la revision un partisan 
déclaré de Corneille, l'abbé de Cerisy, approuva le travail de 
ce dernier et le donna à l'impressiou. Les pr(Mnièros feuilles 
furent envoyées au cardinal. « Klles ne le coulentèrenl nulle- 
ment, nous apprend Pollisson; el soil qu'il en ju!re;U bien, 
soit (]u'on le prit en mauvaise bumeur, soit qu'il fût préoc- 
cupé contre M. de Cerisy, il renvoya à l'iieure même en 
dili-'encc dire qu'on arrètilt l'impression^. » Il lit plus; sans 
consulter l'Académie, il cbar^ea lui-même un académicien à 
sa dévotion, Sirmoud, d'écrire à nouveau le jugement. Le tra- 
vnil de Sirmond eut le même sort (jue le précédent. « 11 fallut 
iilin que M. Cbapelain reprit tout ce qui avait été fail, tant 
1 ar lui que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel 
((u'il est aujourd'hui, qui, ayant plu à la compajrnie et au car- 
dinal, fut publié bienlùt après... Ainsi furent mis au jour, 
après cintj mois de liavail, les Sfulimnits de l'Acadànii' fran- 
voise sur le Cid, sans (jue, durant ce temps-là, ce ministre qui 
avait toutes les aiïaires du royaume sur les bras, et toutes 



1. Gl'.zot, Corneille et son temps, p. 189, 

:;. Ce manuscrit de riiapclitin ciislc cnoore h la Bil)Iiullirquo n^tionnlo, 
oc le» aiitt-tillos ilf l{ii-lii-liiMi ; on > lit. outre .lulros nnnulatinns : u I^'applau- 
i>9<-incnt et lo lilàiiic du Cid n'est ({u'unlrc les durle» et If.» i^nuraiits. » 
i. l'iLunoK, Histoire de l'Académie française, t. i, p. 11!), 



20 LE CID 

colles do J'Kiiropc dans lu lôte, se lassât de ce dessein et 

rolàcliàl lion do ses suiiis pour col ouvrage*. » 

Kiitro toin|is la luUo s'élail étonduc, liors de l'Acadéinie, 
oniro los parlisaus et los adversaires de Corneille. Scudéry, 
Irionipliant dos syui|)atliios de Ricliolieu, adressait à ses juges 
la l'i'fttvc des piiasauen alléunés dans les Observalvms sur le 
Cid. l'aruii les lettrés, la guerre de plume continuait pour ou 
cuniro Corneille-. Mairel, aussi acharné que Scudéry, se dis- 
lingiiait toujours |)ar sa violence; il publiait une Epitre fami- 
lière, dans huiuolle il menaçait Corneille il'uu ennemi aussi 
puissant que le cardinal, nous ne savons lequel, et Coi-uoille 
taisait répondi'o par un avertissement au liesaneonnois Mairet, 
dans lequel, fatigué de tani, d'injures, il traitait son adversaire 
avec le dernier méi)ris. Richelieu, estimant que l'Académie 
suflirait à conl'oiidrc Corneille sans sortir de la convenance, et 
un pou inquiet de la tournure que prenait la querelle, la fit 
cesser brusquement par une lettre de Boisrobert à Mairet. 
Dans cette lettre, Boisrobert commençait par applaudir à la 
vaillance de Mairet : « J'estime que vous avez suriisammeut 
puni le pauvre M. Corneille de ses vanités, et que ses faibles 
défenses ne demandoient pas des armes si fortes et si péné- 
trantes que les vôtres. » Quant à Corneille, le cardinal suppo- 
sait bien « qu'il de voit être l'agresseur. » Son Eminence, continuait 
Boisrobert, avait vu « avec un plaisir extrême » tout ce que 
Mairet avait écrit; cependant elle désirait la fin de la querelle : 
« Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns et des autres 
que dos coutestalions d'esprit agréables, et des railleries inno- 
centes, je vous avoue qu'elle a pris bonne part au divertisse- 
ment; mais quand elle a reconnu que de ces contestations 
naissoiont enfin des injures, des outrages et des menaces, elle 
a pris aussitôt résolution d'en arrêter le cours. » Elle avait 
alors commandé à Boisrobert de « remontrer « à Corneille 
« le tort qu'il se faisoit, et de lui défendre de sa part de plus 
faire de réponse, » et d'engager Mairet à « mettre sous le 
pied » les injures qu'il recevait. Boisrobert priait donc Mairet 
de lire sa lettre « comme un ordre envoyé par le conimande- 

1. Id., ibid.. p. 122. 

2. Epître aux poètes du temps sur leur querelle du Cid, les prévenant que 
le public se fatigue de tant de pamphlets, niais aussi hostile à Corneille qu'à 
Srudéiy ; — Pour Corneille contre les entiemis du Cid : — Êxamm de ce qui 
s'est fait pour et contre le Cid; — le Jugement du Cid. par un bourgeois de 
Paris, marguillier de sa paroisse, qui conclut que Corneille a eu tort de faire 
imprimer le Cid. 



NOTICE mSTolUOLi: SUH LK Cil) 21 

moiil de Son Eminence ». On se le liut pour dit dos ilnix 
ctil.'-s, et, à dater de celle lettre (;> octobre 1G37), on i)t> 
|nd)li;i plus rien pour ou coulre Corneille. 

Pi'U de temps avant (|Ui' parussent les Senlinienls de l'Ant- 
lUUnif, Scudéry essaya d'(d)tt'nir contre Corneille l'avis d'ini 
juf:e dont les sentences avaient alors |ilus de crédit peut-rire 
(|ue celles de l'Acadéuiie. Il envoya ;t Halzac ce qu'il avait 
écrit contre le Cid. Halzac répondit par un(> lettre, pl(>ine di- 
liuesse et de mesure, dont Scudéry s'empressa de triomplicr, 
car il crut y voir une apprtdtaliou i.'e sa conduite et nue con- 
damnaliiui de Corneille. Au fond Ralzac uacctudait à Scudérv 
que des couiplimenls de politesse banale. Ou sonlail bien, à 
travers ses détours infrénieux, (jue sa véritable syuipatbie, son 
admiration même ëlaienl pour Corneille. Il avouait (jue Cor- 
neille avait parfois péclié contre les rendes, mais il ajoutait : 
« Quand vos arjruments seroieat invincibles et que votre ad- 
versaire y acqinesceroit, il auroit toujours de quoi se conso- 
ler glorieusement de la perte de son procès el vous dire (jue 
c'est quelque cliose de plus d'avoir satisfait tout un royaume 
que davdir fait une pièce régulière... Il y a des beautés par- 
faites (jui sont effacées par d'autres qui ont plus d'agrément et 
moins de perfection.... Vous dites (ju'il a ébloui les yt-ux ilu 
monde, et vous l'accusez de cliarme et dencbantement : je 
connois beaucoup de gens qui feroii'ut vanité dune telle accu- 
sation; et vous me confesserez vous-même que, si la magie 
(toit une cbose permise, ce seroit une cbose excellente... Je 
ne doute pas que messieurs de r.\cadémie ne se trouvent 
bien em|)êcbés dans le jugement de votre procès, et que dun 
côté vos raisons ne les ébranlent, et de l'autre ra|)pr(djali(tn 
publi(jue ne les retienne. Jeserois en la même peine, si j'étois 
en la même délibération. » Kt il concluait : « Vous l'emportez 
dans le cabinet, et il a gagné au tliéAIre. Si le Cid est cou- 
pable, c'est d'un crime (pii a eu récompense; s'il est puni, ce 
sera après avoir triompbé. » Corneille ne se trompa point sur 
les véritables sentimeuls de Halzac, et il lui en témoigna sa 
reconnaissance, taudis t|ue Scudéry se vantait d'avoir été 
pleinement approuvé'. 

Les Senliinenls de l' Académie française sur le Cid parui» ut 

I. Scudéry, écrivait Chn^x'lain « Balzac eu piirlant de cette leltrt', ■• on (.'.irdc 
i'uri^'inal roinnie une relique •>. U'aulrc part Corneille, dan« ï'Avertiss'-iiuiit 
ilu C'id, en tète de son cdiliun de iG48, se montre plein de recounaissauce 
«nters BkIuc. V. ci-apres, p. 4i. 



22 LE CllJ 

au cominonccmeul de 1038. C'éluit un uiinulicux coninicn- 
laiio, trois fois au moins plus étendu que la pi^ce elle-même'. 
L'Académie commençait par établir son droit d'examen, mais 
niariiu;iil nettement (ju'eile n'avait nullement désiré en l'aire 
usage-. Puis, abordant le sujet de la (luerclle entre les « deux 
personnes de mérite » qu'elle avait à concilier et qu'elle 
mettait sur un pied complet d'égalité, elle relevait les erreiu's, 
les incousé(}uences et les injustices de Scudéry, mais elle lui 
donnait raison sur bien des points; elle reconnaissait à la 
pièce de Corneille beaucoup « d'éclat et de charmes », mais 
elle lui reprochait d'avoir violé la i)lupart des « règles ». Elle 
passait ensuite à la discussion en l'orme de cha([ue vers qui 
lui semblait défectueux ;enliu elle résumait ainsi sou jugement: 
« Nous concluons (ju'encore que le sujet du Cid ue soit pas 
bon, qu'il pèche daus son dénouement, qu'il soit chargé d'épi- 
sodes inutiles, que la bienséance y manque en beaucoup de 
vers bas et de façons de pailer impures, néanmoins la naïveté 
et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de 
plusieurs de ses pensées, et cet agrément inexplicable qui se 
môle dans tous ses défauts, lui ont acquis un rang considé- 
rable entre les poèmes français de ce genre qui lui ont le plus 
donné de satisfaction. Si sou auteur ne doit pas toute sa répu- 
tation à son mérite, il ne la doit pas toute à son bonheur, et 
la nature lui a été assez libérale pour excuser la fortune si 
elle lui a été prodigue. » 

Ce jugement ne satisfit personne ; les ennemis de Corneille 
le trouvèrent beaucoup trop indulgent, surtout le cardinal 3; 
ses amis crièrent à l'injustice. Quant au public, sans préjugés 
et sans intérêt dans la question, Boileau résuma plus tard son 
opinion par les vers si connus ; 

En vain contre le Cid un ministre se ligue : 
Tout Paris pour Chiinène a les yeux de Rodrigu», 
L'Académie en corps a beau le censurer, 
Le public révolté s'obstine à l'admirer ■*. 

Corneille, avant même que les Sentiments fussent publiés, sen- 

1 . V. l'édition Marty-Laveaux, ou ils occupent près de 40 pages petit texte 
(t. XII, p. 463 à 501). 

2. « Elle a fait céder, bien qu'à regret, son inclination et ses règles aux 
instantes prières qui lui ont été faites sur re sujet, et s'est aucunement con- 
solée, voyant que la violence qu'on lui faisoit s'accordoit avec l'utilité publique. » 

3. « Je sais fort bien qu'il eût souhaité qu'on le traitât plus rudement. » I'sl- 
LissoN, Histoire de l'Académie française, t. 1, p. 128. 

4 Satire IX, 231-234. 



NOTICE IIISTOIUQLE SLU LE CID 2j 

laiil bien (|u'ils ne |iouvaicnl |»as lui ôlio favorabli-s, écrivait à 
IkiisrobtMiuiit'Ioltro où se lolrouvi' la licitod'acceul de l'/i'.n use 
à Ariste : « Ce fameux ouvrairi', auqui'l laul «l« beaux espriis 
IravailItMil depuis six uiois, pourra iiii-u ("'Irt' oslimo \v soiili- 
uicnl do l'Acadt'uiic fniuvoisc, mais pcul-èlio (|uo ce uf sera 
point le sontimcnl du n-slc do l'aris... J'ai romporlc lo («'niiii- 
;:naj;e do roxcolionoo do ma picoo par lo fîiand uumbro do 
SOS roprosontalious, parla foulo oxiraordiuairo dos porsomios 
qui y sont vonuos, ot par los acclamations ^'onoralos (|u'on 
lui a failos. Toute la faveur nue peut ospéror le sonlimeut do 
l'Aciidémie est daller aussi luiu ; jo ue crains pas qu'il me 
surpasse'. » 

Scudéry soûl se déclara ontiôromeul satisfait . Il élail de. 
ceux qui, même battus, proclament très haut leur victoire, 
ospéranl ainsi faire illusion au ]iul)lic, (|ni n'est pas dupe. 
Il Quoique sou adversaire u'oùt pas oto condanuu' on toutes 
choses ot où! re^'u de très jçrauds éloi^'os ou plusieurs, il crut 
avoir jntrUé sii cause et écrivit une lettre de romerciemeuts à 
la compairnio-. » 

Lorsijuo l'ardeur de la lutte fut tombée, ou ne mil plus ou 
doute loxcollence du CUl, mais les Sinliincnts de l'Académie 
furent appréciés do manières très diverses. Pollissun, bistoiiou 
de l'Académie, y trouve « un juj,'eniont fort solide, auquel il 
est vraisemblable que la postérité s'arrêtera ' ». La Hruyère, 
partisan dos rèyios ou littérature ot trouvant que tlorueille les 
a violées, mais séduit par los beautés du Cid, admire égalo- 
iemcDt la pièce ot sa critique : <i le Cid est l'uu dos jilus 
beaux pnomos (|Uo l'on puisse faire, et l'une dos meilleures 
critiijuos qui aient été faites sur aucun sujet est colle du 
Cid'. >' Voltaire estime « que jamais on ne s'est conduit avec 
plus do noblesse, de politesse et de piudonce, et que jamais 
on n'a jugé avec plus de jjoût". » La Harpe, tout en ai)prou- 
vant loi criti(iues do l'Académie sur queK|ues points de dé- 
tail, conclut avec justesse : « Les Sculiiuenls de l'Académie 

i. Lt'Xtre du 23 dùcemlirc 1C37. 

3. HtLusïO!», UUloire de l'Académie française, t. I, p. 120. — L'Académie 
ne fut pas du|>u et, par la plume de Cliapi-laiii, iioii secrétaire, elle répondit ù 
Scu<léry que Son iiiteiilioii avait été dn tenir la balaiire droite, qu'elle n'avait 
voulu faire « un compliment ni une (ixilllo «, • Je snuhaile, cuni-luait Cliape- 
laia, ncm sans malice, q>.e vous soyui bien persuadé de celu, ou plulùl je iiio 
rejiiuis de ce que vous l'êtes. » 

3. //i>r de l'Acn'l. fiaiiç., t. I, p. 128. 

4. Des ùucraijcs de l'esprit. 

5. Commentaires sur Corneille. Uemarquoi sur .'< CtL 



24 LE CID 

sur /(,' Cid se flislinp;ueul liciiiicoup jiliis ])ar le Ion d'imjiar- 
tialité et de inodéralioii (|iriis allecleuL (jue j>ar la justesse de 
la critique'. » Eiilin (u'oilïoy estime que ce jugeiueiit. lui en 
soiunie un acte de courage el nionlre que, niali^ié sou carac- 
tère étroit et mesquin, ce n'est pas un ouvrage méprisable : 
« Ce corps, dil-il, en ytarlanl de l'Académie, placé entre le 
])eu[)le et le ministre, entre l'opinion pul)li(jue et la volonté 
d'un maître, ne pouvait se dissimuler l'euiharras de sa position; 
il était dangereux de mécontenter le despote, il élaitlionteux de 
trahir, aux yeux de la nation, la cause des lettres : il fallait com- 
biner adroitement les doses de l'éloge et du blùmc, pour satisfaire 
Richelieu sans offenser Paris. Le problème fut très heureuse- 
ment résolu par l'Académie : ses membres, à la vérité, pris 
séparément, étaient de mauvais poètes, des écrivains sans 
génie et sans goût, mais il y avait dans la compagnie de l'éru- 
dition, du jugement, une grande connaissance des règles. Les 
censeurs, ne faisant qu'obéir et ne portant aucune passion 
dans cette critique de commande, y mirent naturellement de 
la gravité, de la modération, de la politesse... Ce qui rend 
surtout estimable la censure de l'Académie, c'est le ton décent 
et honnête qu'on y remarque d'un bout à l'autre; ce sont les 
égards, les ménagements pour l'auteur, dans un moment où 
la baine et l'envie, acbarnées contre lui, se livraient aux excès 
les plus scandaleux 2. » 

En résumé. Corneille était victorieux et l'Académie sortait 
à son honneur d'une épreuve difficile. Cependant la querelle 
du Cid eut pour Corneille, et pour la littérature française tout 
ensemble, les plus fâcheuses conséquences. 

« Corneille, dit M. Guizot, craignait et bravait la critique et 
l'excitait en la bravant; il n'accordait rien à ses reproches, 
mais il faisait tout pour les éviter. Averti par une première 
attaque, il n'ose plus hasarder devant Scudéry tout ce qu'eût 
peut-être applaudi la France; incapable de céder à ses adver- 
saires et irrité d'avoir à les combattre, il s'écarte de la route 
où il pouvait les rencontrer : si cette prudence, peut-être in- 
volontaire, le sauva de dangereux écueils, elle le priva sans 
doute de découvertes précieuses; le succès dn Cid n'avait 
point elîacé pour lui la censure de l'Académie; il s'était laissé 
aller, dans le Cid, à peindre avec une entraînante vérité les 



1. Le Lycée, t. IV, II" partie, rh. i, sect. 11. 

2. Geoffroy, Cours de littérature dramatique, t. I, p. 25. 



NOTICE HISTOHIOIE SLH LK Clh 25 

cntmiMiMiUMits do la passion; mais, (|iiauil il oui \ii si miuc- 
rtMiu'iii coiitlainncr raiiiiiiir df Cliiiiii'in*, clTrayo sans dmili' di> 
co (jnil pourrait trouver dans les faiblesses du canir, Coiiii-ille 
n'en voulut plus voir (|ue la forco , il clierclia dans riionnue 
ce qui résiste, non co (jui cède, et ne connut ainsi que la 
iiioilié de riionuue '.» 

M. Sainte-lk>uve constate, lui aussi ce dé|>l()ral>le elTet d une 
orilitiue étroite : « Corneille était un pénie pur, inslinclif, 
aveu^de, de propre et liltre mouvement, et presque dénué des 
qualités moyennes qui accouqia^'uent et secondent si eflicaceiiieut 
chez le poète le don supérieur et divin. Il n'était ni adroit ni 
lialiile aux détails... et se rendait mal com|)te de ses procédés 
d'artiste ; il se picjuait pourtant d'y entendre linesse et de ne 
pas tout dire. Entre son ^'énie et son bon sens, il n'y avait 
rien ou à [»eu près, et ce bon sens <|ui ne man«|uail ni de 
subtilité ni de dialectique, devait faire mille efforts, surtout 
s'il y était provoqué, pour se guider jus(|u'à ce }:énie, pour 
l'embrasser, le comprendre et le régenter. Si Corneille était 
venu plus tôt, avant l'Académie et Richelieu, à lu place 
d'Alexandre Hardy, par exemple, sans doute il n'eût été 
exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de méprises... mais du 
moins ses chutes alors eussent été uniquement selon la na- 
ture et la pente de son génie ; et, quand il se serait relevé 
quand il aurait enirevu le grand, le beau, le sublime, et s'y 
serait précipité comme en sa région propre, il n'y eût pas 
traîné avec lui le bagage des règles, mille scruimli'S lourds et 
puérils, mille petits empêchements à un plus large et plus 
vaste essor. La (juerelle du Cid, en l'arrêtant dès son premier 
pas, en le foieanl de revenir sur lui-même et de confronter 
son œuvre avec les règles, lui déraugea pour l'avenir cette 
croissance prolongée et pleine de hasards, celte sorte de vé- 
gétation sourde et puissante à laquelle la nature semblai 
l'avoir destiné. Il s'elTaroucha, il s'indigna d'abord des chi- 
canes de la critique ; mais il réiléchil beaucou[» intérieure- 
ment aux règles et aux précejttes qu'on lui imposait, et il linil 
par s'y accommoder et y croire'. )> 

Quant à la littérature française, la querelle du Cld priva le 
lliéAlre d'une source abomlante d'inspiration nouvelle. Avec 
le Ci'/, Corneille ouvrait la mine si riche de l'hi-iloire du 



1 . GouoT, Corneille et ton temps, p. Îu8. 

1. SAWTt-BiOTi, PortraUi littéraires, t. I, p. 40. 



2g le CID 

moyen âjio; si son oxpinplo oùt clé suivi, dit A. W. Schlegfl, 
« une vérité filus profonde, des senliiuents clievalcres(iues et 
religieux en liarinouie avec ceux (jui, dans ce temps-là encore, 
régnaient universellement, auraient donné à la poésie 
tragique quelque chose de plus vrai, de plus intime, de |)lus 
rapproché du cœur. La nature des sujets aurait écarté d'elle- 
même ce rigorisme qui s'est attaciié à l'observation des pré- 
tondues règles d'Aristote. « Découragé parles criti(|nes dont le 
sujet desapièce était l'objet, » Corneille s'arrêta dans cette car- 
rière et n'y eut point de successeurs. On vil, dans le siècle de 
Louis XIV, prévaloir l'opinion qui regardait l'histoire moderne 
comme impropre à fournir des sujets de tragédie. On se jeta 
dans l'histoire ancienne universelle ; on parcourut les annales 
non seulement des Grecs et des Romains, mais celles ' des 
Assyriens, des Babyloniens, des Perses, des Egyptiens, etc., 
et l'on chercha, même |)armi les événements les plus inconnus, 
ceux au'on pourrait revêtir des formes tragiques *. » 



III 

RÉVOLUTION riRAMATlQUE ACCOMPLIE PAR LE CID. 

Depuis les premières années du xvii^ siècle jusqu'à 
l'apparition du Cid, l'élat du théâtre en France avait été Lien 
précaire. En vain Hardy multipliait sur le théâtre du Marais 
ses tentatives dramatiques avec une prodigieuse fécondité -, et, 
malgré son mauvais goût et sa grossièreté, développait parfois 
avec intérêt d'heureuses situations et rencontrait par instants 
la grandeur tragique ; en vain Mairet domiait dans sa Sopho- 
nisbe le modèle d'une tragédie régulièrement construite, 
quoique inégale et froide; le théàlre ne parvenait pas à pro- 
duire une seule œuvre vraiment belle, digne de servir de mo- 
dèle et de compter dans notre littérature, au moins comme 
un signal et un point de départ, et au théâtre, et dans la poé- 
sie tout entière. « Quelques strophes nobles et fières de 
Malherbe promettaient, faisaient pressentir et désirer une œuvre 
entière et de longue lialeine : elle n'était pas venue. Pour en 

1. A. W. ScHLEGEL, Cours de littérature dramatique, t. II, 11" leçon. 

2. Il ût représenter environ six cents pièces, toutes en vers. 



NOTICK lIlSruHluI K SLK LK Cil» 21 

venir à iim^ œuvre i|iii onlèv»». qui passionu*' tout !»• public <'l 
fassi' ovt^iu'tin'Ul, il faut «m» venir au Cid '. » 

Au sortir de la priMuién' représentai ioa du Cid, le tlié;'ilre 
fiançais est fomlé; la Irairédie classinue est eu possession duue 
forme d«^liuitive, (|ui pourra se perfeclionner. mais qui a déjà 
tous ses traits essentiels. L'induenee du Cid ne se borne mftiue 
pas au llieAtre et à la poésie. « Sa proiui>le inflin-nce s'est fait 
sentir sur toute la lau|,'ue, el tout au moins son suecès coïn- 
cide avec un progrès notable dans la prose. Vaujrelas, <lansses 
Remarijurs, |iuliliées en 1647. fait souvent celte observation 
«lue, dejmis dix ou douze années, tel ou tel usage qu'il estime 
meilleur s'est introduit et a prévalu : or ces dix ou douze an- 
nées en arrière se rapportent parfaitement à la venue du Cit. 
Ça été l'honneur du xvii* siècle que la poésie a donné 
le si^rnal et le branle même h la prose : celle-ci en a frardé 
quelque chose de plus libre, de pluslarcfcel de plus généreux, 
(\u\ disi«irait trop dans le siècle suivant 2. » 

Outre qu'il répudiait complètemenl l'ancienne frrossièreté et 
(ju'il ne conservait que de jécères traces du faux troût réunant, 
Corneille ouvrait au théâtre, avec le Ci<l, la seule source de l'ins- 
piration dramaliiiue, la \érité : c'est en cela que consiste sur- 
tout l'éclatante réfornie qu'il accomplit. « Si Corneille, dit 
M. Ciuizot, a fait la révolution (jui a ré^'énéré notre théâtre, 
ou plutôt s'il a exercé l'action créatrice (jui a tiré noire théi"ltre 
du chaos, c'est qu'il y a fait entrer la vérité, jusqu'alors liauuie 
de toute comjiosition poéiique. Cette énergie, cette majesté 
imposante, ces élans sublimes, tout ce qui a valu à Corneille 
le nom de Grand, ce sont là des mérites personnels qui ont 
immortalisé le nom du poète, mais sans conserver après lui 
une iniluence dominanle sur l'art dramaliijue. La Iragédiea pu 
être belle autrement que ne l'avait con«;ue Corneille, el Cor- 
neille est resté grand sans empêcher d'autres grandeurs de 
prendre place à côté de la sienne. Mais la tragédie ne pouvait 
naître qu'en allant puisera cette source de vérité que, le pre- 
mier, Ciuneille sut découvrir; avant lui, chaque jour semblait 
en éloigner davantage le public cl les poêles, chaque jour 
ensevelissait plus profondément les trésors du cœur hiunaiu 
sous les inventions légères d'un faux esprit et d'une iraagina- 

1. Saihte-Beote, Nouveaux Lundis, t. VII, p. 253. 

i. S*iME-(îtLvr. Xauviiux Liiniis, t. Vil, p. 236. Cf. Voltaire. Siècle de 
L/iuis X/V. rh. Au : < M y a grande appinMice que saos l'iurre Curueillo le 
geuie des prosateurs ne se ocrait pas docloppé. a 



28 LE CID 

lion (ir'sordiinnt'o ; In premier, (^orncillcioiivrif. ces trésors à 
l'art drainatiqiio et l'instniisit h les exploiter. C'est à ce titre 
qu'il doit être considéré comme le père, et le Ciel, comme 
l'origine de uotre iragédie '. » 

M. Nisard lait ressortir à son tour ce caractère de vérilé 
nouvelle Cl n'explique pasaulremenl le fécond succès du Cid: 
« Comme je comprends, dit-il, l'enthousiasme dont furent 
saisis nos pères, il y a un peu plus de deux siècles, quand ils 
virent cette aimable et patiiélique image de la vie, et qu'ils 
entendii'ent cette voix des passions parlant le langage de tous 
les temps et de tous les pays! La ressemblance avec la vie, 
c'est en effet ce qui rendra cette pièce élernellemenl nou- 
velle ' Entrez dans le détail du Cid. Toutes les parties de 

l'œuvre tirent leur beauté de cette ressemblance ^. » 

Enlin M. Sainte-Beuve résume ainsi le caractère de cette 
pièce, unique dans les annales du théâtre : u Le Cid est une 
pièce de jeunesse, un beau commencement, le commence- 
ment d'un homme, le recommencement d'une poésie et l'ou- 
verture d'un grand siècle. Les vers de premier mouvement et 
d'un seul jet y sortent à chaque pas; c'est grandiose, c'est 
transportant. Un jeune homme qui n'admirerait pas le Cid 
serait bien malheureux; il manquerait à la passion et à la 
vocation de son âge. Le Cid est une tleur immortelle d'a- 
mour et d'honneur. Ceux qui, comme M"'' de Sévigné et 
Saint-Evremond, avaient admiré le Cid encore nouveau, et 
étant eux-mêmes dans leur première jeunesse, ne lui compa- 
raient rien et soulfraient diflicilement que l'on comparût 
quelque chose à Corneille *. « 



1 GuizoT, Corneille et son temps, p. 206. 

2. « Ce couple (Ghimène et Rodrigue), nouvellement éclos du cerveau d'un 
poète, entra des lors dans la famille humaine, et il y est resté comme le modèle 
accompli de la grâce et de l'héroïsme ; la jeunesse est toujours dans sa Heur sur 
ces deux visages; il y a toujours la même fraicheur dans ces voiy, le mémo 
feu. la même pureté dans ces âmes. Après plus de deux siècles, nous sommes 
encore complices de leur passion aussi sincèrement que les premiers témoins. » 
Gi.Rvir.z, Histoire de la littérature française, t. IF, p. 77. 

3. Nisard, Histoire de la littérature française, t. H, p. loi. 

4. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VU, p. 250. 



NOTICE IIISTOHIQUE SUR LE CN) 29 



IV 



BiBi.iOGnxpnrR dc r/o». 

La première édition du Cid est de 16.17. Elle est ainsi inti- 
tiiN'f : — le Ciil, Iniiri-coinétlie. .\ Paris, clioz Aiitrnslin 
C.uirb»', Impriiiii'ur o{ Libraire de Monsfi;:neiir frère du Roy, 
dans la petite Salle du Palais, à la Palme, m. dc. xxxvil. 
Avec privil.L'i' du Roy. — (Le privilèjre, .sij:ii»'' Conrart,est du 
:.M janvier t«'37; Augustin Courbé y associe Franeois Tarjja. 
Laclievé tl'imprimer est du 23 mars. Le volume, de Format 
in-4», a 4 feuillets uoncliilTrés et 128 paires.) 

Deux autres éditions paraissent la même annéf, dans le 
format in- 12, l'une cliez Courbé, l'autre chez Tarifa. 

Dt'ux aussi en 1038. chez les mêmes libraires et dans le 
même format. 

Nouvelb' édition in-12 eu i641, « jouxte la copie imprimée 
à Paris chez F. Targa ». 

En 1038, édition étrangère in-12 : le Cid, tragi-comédie 
nouvelle, par le sieur Corneille. A Leyde, chez Guillaume 
Chreslien. 

Viennent ensuite : 

Le Cid, sur la copie imprimée à Paris, 1638, in-8° (contre- 
façon de l'édition originale, avec une sphère sur le titre). — 
Jouxte la copie imprimée à Paris, 1638, in-8° (avec la tète de 
.Méduse}. — Caen, imprimé celle année, in-r2 (édition en ita- 
lique et portant le Ib'uron des EIzevior de Leyde). — Paris, 
Targ;i, 1030.in-4°. — Suivant la coj)ie imprimée à Paris, 1641, 
iu-12. — Paris, V" Camusat, 1644, in-4°. — Suivant la copie 
imprimée à Paris, 164i, in- 24. — Sur l'imprimé à Caen, 1600, 
in-18. — Paris, G. de Luyne, 1682, in-12. — Suivant la co- 
pie imprimée à Paris, 1692, in-12. 

Ces diverses éditions offrent entre elles d'assez notables 
dilTérences. Après la publication des Sentiments de l'Acadé- 
mie, Corneille crut devoir modilier plusieurs vers blAmés par 
ses juges. On verra par les variantes que ces corrections ne 
furent pas toujours heureuses. 

De son vivant, Corneille publia plusieurs éditions de son 

i. Consulter, pour plus de détails, la Bibliographie eomélicnne de M. Rmil« 
Pivot. 



30 LE CID 

théâtre, dans lesquollos il lit subir au CkUas inênies revisions 
do délai! qu'à ses autres pièces. Scudéry lui avait reproché 
d'imiter de trop près (uùlleui de Castro, sans l'ieu dire de ses 
imitations. En réponse à ce reproche, Corneille, dans l'édition 
de i648, mit en note au bas du Cid le texte espagnol des vers 
dont il s'était iiis[iiré (^t y conserva cette addilion pendant 
(jiialre éditions consécutives; en 1G50, il crut |)ouvoir la faire 
disparaître, estimant le ])ul)lic suflisamment édilié. 

De|iuis sa mort, Corneille a été l'un des classi(jues français 
le plus souvent réimprimés, dans tous les formats et pour 
toutes les classes de lecteurs. Deux éditions de ses œuvres 
doivent surtout être signalées, l'une donnée au xviii" siècle 
par Voltaire, avec des Commentaires fameux (Genève, i764, 
12 vol. in-8°); fautre de nos jours par M. Marty -La veaux 
(Paris, t862, 12 vol. in-8°), qui a rétabli le texte de Corneille 
d'après les exacts et sévères procédés de la philologie mo- 
derne, en l'accompagnant d'un travail historique aussi conscien- 
cieux que complet. 

Aussitôt après sa publication, le Cid fut traduit ou imité 
dans la plupart des langues de l'Europe : « Corneille, dit 
Fontenelle, avoit dans son cabinet cette pièce traduite en 
toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavon et la turque : 
elle étoit en allemand, en anglais, en flamand; et, par une 
exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit 
en italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol : les Es- 
pagnols avoient bien voulu copier eux-mêmes une pièce dont 
l'original leur appartenoit ^ » 

En Allemagne, le Cid est traduit en prose par Georg Gre- 
flinger (Hambourg, 1650, in-8", autre édition en 1679), par 
Clauss Isaac (Strasbourg, 1635, in-8°), par Gottf. Langen 
(Brunswick, 1699), par Kummer (Gotha, 1779-1781, dans le 
Theater der Auslœnder), par C. G. Kleffel (Rostock, 1779, 
in-S»), par Ant. Niemeyer (liothen, 1810, in-S"), par Benzel- 
Sternau (Gotha, 1811, gr.in-8°),|par Matth. Collin(Pesth, 1817, 
in-12), par Cari von Hamlein (Berlin, 1811-1817, dans une 
traduction des Chefs-d'œuvre àe Corneille). 

En Angleterre, le Cid est traduit en vers par J. Rutter 
(Londres, 1637, in-12; 2= édition, 1630, in-12); en prose par 
John Ozell (Londres, 1714, in-12); par un anonyme « ancien 



i . Fontenelle, Vie de M. de Corneille, dans ses Œuvres, éd. de 1742, 
t. III, p. 96. 



NOTICE HISTORIQUE SUH LE CID 31 

capitaine de l'armée » (Londres, IS02, in-8«), librement imité 
on vers par Colley Cibber, poètf lauréat de la Couronne (dans 
ses Œuvres potti'iues, 1700, 5 vol. in-12). 

Ku Hollande, le Cid est traduit en prose par Jacob v;iu 
llfi'iuskerkrAinslerdaui, 1041, in- i", dix éditions jus(iu'en ITC.di, 
el par J. .Nouisz (Amsterdam, 1771). 

Vm llalif, par T. K. Creniet«> (sous le titre (Ir Amore et 
Ilnn'itr, .Milan, 107o, iu-12]. pardeux anonyint's(ruii à lîolo;,'ni', 
Ki'J'.t, in-24, sons le litre de l'Amante iniinira, l'autre à Home, 
17(U in-l:2 , et par C. Crealli (Venise, 1798, in-8°). 

Kn Kspafîno, il est imité en vers par D. Juan-Baplista Dia- 
mante ^^11 llonrador de su padre, Madrid i6,")2, in-4'')', par un 
anonyme, sous le litre de don Rodrvjo de Vivar (traduction 
manuscrite dans les archives du l'eatro del Principe, à Madrid 
et par don Tomâs Garcia Sueltos (Madrid, 1805, in-8). 

En Portugal, il est traduit en prose par un anonyme, dans 
une collection du Théâtre étranger (Lisbonne, 1787, in-16). 

Parmi les nomhreuses appréciations littéraires dont le Cid 
a été l'objet, on consultera avec fruit : 

Le Commentaire de Voltaire, souvent réimprimé, soit avec 
le Th'àire de Corneille, soit séparément. 

FoNTENELLE. — Vie 'de Corneille. 

La H.vhpe. — Le Lycée, t. IV de l'édition de l'an VIL Seconde 
partie, sect. H. cli. l. 

A. \V. ScHLEGEL. — Cours de littérature dramatique, t. II, 
11' leçon, Trad. fran<;. Kdition de 1836. 

Geoffroy. — Hisluire de la littérature dramatique, t. I, 
p. 13 à 56. 

Glizot. — Corneille et son temps seconde partie. Notam- 
ment p. 171 à 260. 

S.\i.\r-MAiic-Gin.A.KDi.\ . — Cours de littérature dramatique, 
t. I, cil. VII, notamment p. 166 à 175. 

^is.KRD. — Uistoire de la littérature française, t. II, cli. m, 
§3. 

Th. Gautier. — Histoire de l'art dramatique, 1. 1, ch. xviii. 

J. Jamn. — Histoire de la littérature dramatique, t. lll 
ch. .XV ; notamment p. 344 à 351. 

Sainte-Beuve. — Portraits littéraires, t. I, p. 38 à 47 et 
Nouveaux Lundis, t. VII, quatre articles consacrés au Cid. 

Tu. DE Banville. — Petit traité de poésie française, ch. vu 
nolaminent p. 130 à 148. 

1 . Voir ci-(Jetsui, p. 0. 



32 LE CID 

P. DK SAINT-VlCTOn. — Les (Iriix Masqurs, t. III, li- 
ilirAtrc inodorno, cli. m, § I et 2. 

Horion. — Explication dit UmUrc. clasaititu-, ]). \ à 129. 

Pour riiisloiro de lu quorclli; du Cid : 
, Pellisson kt d'Olivet. — Histoire de l'Acidémie fran- 
coisc, Ediliou Cli. lÀ\oX, t. I, ]). 86 à 100 ot 4!)8 à îiOO. 

TASciiEr.EAij. — Hixloire de la rie el des oiivi'as:es de Cor- 
neille, liv. II, p. G4 il lOS. Ediliou de 1829. 

Marty-Laveaux. — Notice sur le Cid, t. III, p. 1 h 70 do 
sou t'dilion dos (Envves de Corneille. 

Pour riuiitation l'aile par Corneille de Guillem de Castro, ot 
sur Diaiuante : 

Vkujier. — Anecdotes littéraires sur P. Corneille, VII. 

Ph. Chasles. — Etudes sur l'Espagne (P. Corneille dans ses 
rapports avec le drame espu(piol). 

H. Lucas. — Documents relatifs à ridstoire du Cid (conto- 
u;i!it la tiaducliou de la pièce de Guillein de Castro et de celle 
de Diauiante). 

A. DE Latour. — Pierre Corneille et J.-B. Biamante. 

Kalin, l'histoire et la légende du Cid ont été l'objet de nom- 
breux travaux, parmi lesquels : 

Le Romancero du Cid, recueil de ballades et de romances 
inspirées par Rodrigue de Bivar pendant le moyen âge, traduit 
par M. Damas-Hinard (Paris, 1844, 2 vol.). 

La Crônica rimada, fragment épique du xiii^ siècle publié 
par M. F. Michel, comme appendice à l'ouvrage de M. Wolf 
[Essai sur les romances espaunoles. Vienne, 1847). 

La Chanson du Cid {Poema del Cid, traduite par M. Damas- 
Ilinard (Paris, 18;i8). 

Les Recherches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne 
pendant le moyen âge par M. R. Dozy, oîi l'on trouve, sur le 
Cid, la traduction d'un curieux fragment d'un historien arabe 
du xn'= siècie, Ibn-Bassam (2^^ édit.^ Leyde, 1860. 2 vol.). 

Corneille semble n'avoir consulté que Mariana, ]e Romancero 
et Guillem de Castro. Il parle cependant, dans son Avertisse- 
ment (p. 47), de « deux chroniques du Cid », qui sont peut- 
être la Chronique rimée et la Chanson du Cid, déjà publiées 
en Espagne de son temps. 



NOTir.K iiistoiuouf; sl'h le cri) 33 



LB r.n AU THEATRE 

Le Cid fut joiit' pour la pnMiiit'rt> fois, coniin»» on l'a vu, 
par la troupe dt> .Momiorv. Le rolo de Roiiri;?ue l'Iail Iciiii par 
-Moiiiiory lui-iiii'int', dont los contfiiiporains s'accordfnt à 
vantiT rht'uriMisc pliysionomio, la voix airréablo, l'iulelli 
frt-noo, la chaleur et la passion; ('liinii'nt' était jouée par 
.M"'' Villiers; don Diètrue par d'Oriremont, l'Infante par 
M" liiMiicliAtoau*. I.e talent de ces interprètes leur lit 
attribuer par les ennemis de Corneille tout l'Iiouneur du 
succè-:. On a vu* ce qu'en écrivait Mairet; l'auteur ano- 
nyme de la Réponse à l'ami du Cid ne man([uait [las de 
reprendre l'arirument : « Souvenez-vous que l'adresse et la 
lioiilé des acteurs ont élé les plus riches ornements du Cid et 
la |tremière cause de sa fausse réputation. » 

i.e théâtre de l'Hôtel de Rour^'ojrue joua aussi le Cid; en 
ir.t".:{, dans l'Impromptu de Vcrso'llcs, Molière parodie le ton 
avec lequel le comédien BeaucluUeau récitait sur un théâtre 
rival du sien les stances de Rodrigue. Baron le père jouait 
don Dièguc sur la même scène, avec une fougue excessive, 
([ui causa sa mort d'une étranire manière. Dans la dispute avec 
!e comte, il marcha sur son épée si malheureusement, (lu'il se 
lit au pied une blessure dangereuse; l'amputation fut jugée 
nécessaire, mais il s'y lefusa, sous prétexte qu'un roi de 
théâtre « se ferait huer avec une jambe de bois* ». 

La troupe de Molière représentait le Cid dès 16i)9; on ne 
sait par quels acteurs élaient tenus les rôles. Baron le fils, le 
célèbre comédien, élè^e et ami de Molière, dut y jouer sans 
doute ce rôle de Bodiigue, dans lequel il excella longlemi)s; 
il le jouait encore en ITiO, à l'iige de soixante-sept ans, ei 
bien qu'il lui fallût un jour le secours de deu.v valets de 
théâtre pour se relever après s'être jeté à genoux, il savait 
encore exciter les applaudissements en prononçant le fameux 
vers : 

Je suis jeune, il est vrai, etc 

Vers le milieu du xvill» siècle, /e Cid fut lojjjel d'une 

1. Voir «ur ces •iifTértiils artistos, rnmmc aussi les suivants, jusqu'à la ùa 
du xviii* <iifp|o, LK }U/i'iiitR, Galerie historique du théâtre- Françats 

2. l'.iL-o 10. 

1. TALLiutHT BM Ktii'x, UitloricUet, t. Vil, p. 175 ' 



34 LE Cil) 

filclioiise toufalivo i]o corroclion, duiil l'i'ITot, s'est proloiifié 
jusqu'à CCS doruiors temps. Dans iiu recueil de Places drama- 
tiques choisies et restituées, publié en t742, à Amsterdam, 
un anonyme, que l'on croit être Jean-Hapliste Rousseau, 
retranche du Cid les trois rôles de l'IufanU!, de Léouor et 
du Page; pour compléter cette étrange « reslilution », il ne 
craint pas d'introduire dans le texte de Corneille quatre vers 
de liaison, aussi mauvais que possible surtout les deux der- 
niers, à l'acte II, en tête de la scène vi : 

Quoi ! me braver encor après ce qu'il a faitl 
Par la rébellion couronnei- son forfait! 

Et à l'acte V, en tête de la scène vu, ceux-ci que pro- 
nonce le roi : 

Aiiproche-toi, Rodrigue, et toi, reçois, ma fille, 
Do la main de ton roi l'appui de a Castille. 

Le Cid ainsi mutilé remplaça désormais à la scène le texte 
véritable; bien plus, à l'occasion de diverses tentatives, faites 
notamment en 1737 et en 1741, pour le rétablir dans son in- 
tégrité, le public laissa voir sa préférence pour la « restitution » 
de Jean-Baptiste Rousseau. Nous savons, par le Commentaire 
de Voltaire, que l'on supprimait aussi la scène i''" du pre- 
mier acte, entre P^lvire et Cbimène pour commencer brusque- 
ment par la scène de la dispute entre le comte et don Diègue. 
Voltaire s'élevait avec raison contre celte habitude : « Peut-on 
s'intéresser à la querelle du comte et de don Diègue, si on 
n'est pas instruit des amours de leurs enfants? L'affront que 
Gormaz fait à don DiègU(^ est un coup de théâtre, quand on 
espère qu'ils vont conclure le mariage de Cbimène avec Ro- 
drigue. Ce n'est point jouer le Cid c'est insulter son auteur 
que dele tron(]uerainsi. » Le môme Voltaire nous apprend que 
les comédiens prenaient encore la liberté de supprimer tout 
le rôle d'Elvire et le cri d'enthousiasme cl d'espérance que 
pousse Rodrigue (Paraissez, Navarrais..., etc.), lorsque Cbi- 
mène lui ordonne de sortir vainqueur du combat dont elle est 
le prix. 

Napoléon I", qui défendait par de bonnes raisons le rôle de 
riufaule', voulut voir le Cid au complet; il fut représenté 
devant lui à Saint-Cloud, le 1'='' juin 180G, par la troupe sans 
rivale (jui illustrait alors le Théâtre-Français, avec la distribu- 
tion suivante: Monvel, don Diègue; Talma, Rodrigue; made- 

1. Voir p. 57, note 2. 



NOTICE HISTORIQUE SUR LE CID 33 

inoisello Diiclu'snois, Cliiiiiriip; l.aftni, le Roi; iiiadonioisi'llt! 
(it'orfrt's, l'iiifaiilt'. L'épit'uvi' ue réussit pas cl l'on coiilimia à 
i5ii|n>riiii'*r cedernior rôle'. 

Lf 22 janvier 18J2. iiiadcinoisolle Rachel joua pour la inc- 
inière fois le rôle do Cliiiiit-nc. Celle représeulation fut uiar- 
(juèe, outre le rétablisr^eiiiiMit du rôle d'Ulvire, par une heu- 
reuse innovatiou. Four faire disparaiire un des principaux 
inconvénients diiCid, le vaprue des dilTérents lieux de l'action, 
chaque chan^'eiuent de lien fut marqué par unchaniretnenl de 
décor, u Mal|:ré ce qu'avait d'ahord d'un |)0U étranire la divi- 
sion des actes d'une Irairédic de Corni'ille eu lablcmix, cet 
essai, qui. après tout, semble assez conforme aux intentions de 
l'auteur, réussit fort bien, et, depuis lors, ce mode de repré- 
sentation fut délinilivemeut adopté -. » 

Enfin, en 1872, dans une reprise du Cid, montée avec le 
plus grand soin et récompensée d'un vif succès, la Comédie 
française rétablit enlièrement les passages supprimés, et l'on 
peut espérer que le Cid restera dorénavant au théâtre tel (|ue 
Corneille l'a voulu et arrêté. 

Il n'est pas sans intérêt, au double point de vue de la litté- 
rature et de l'histoire, de relever le cliill're des représentai ions 
du Cid données par la Comédie française jusqu'à ces der- 
niers temps. On la connaît exactement à partir de 1680; avant 
cette date, les renseignements précis fout défaut ^. 

Sous Louis XIV, le Cid est rejirésonté 219 fois à la ville et 
23 fois à la cour. 

Sous Louis XV, 177 fois à la ville, 13 à la cour. 

Sous Louis XVI, 49 fois à la ville, G à la cour. 

Pendant la Révolution, de 1789 à 1793, 17 fois. 

Sous It^ Directoire, le Consulat et le premier Empire 
(1799 à 1814), 191 fois à la ville, 5 à la cour. 

Sous la Restauration, 80 fois à la ville, aucune fois à la cour. 

Sous Louis-Philippe, 7o fois à la ville, aucune fois à la cour. 

Sous la secon<le Hépubli(|ue. 9 fois. 

Sous le second Kmpire,30 fois à la ville, aucune fois à la cour. 

Dejiuis 1870, le Cid, comme on vient de le voir, a été bril- 
lamment repris en 1872; une nouvelle reprise a eu lieu eu 
avril 1880. 

1. MàHrT-LiAVEAox. Edilion de CorneiUe, I. III, p. 51. 

ï. I«)., loc. Cl/., p. 50. 

3. Ce rp|i->é ri été fait en 1873, a»ec une srrupuleu.se etartilude, par le re- 
gretté M. IleMiois. On II.- troute à la lin de l'editioa des Œuvre» de Uacine 
par U. l'iiul Ucsuard, t. Vlll, p. GUI ut ïuiv. 



EPITRE 



/l MADAME DE GOMBALET * 



Madame, 

Ce ])orlriiil vivant que je vous oiïre, représonle un héros 
assez recounaissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a 
été une suite continuelle de victoires, son cor])S porté 
dansson armée a gagné des batailles après sa mort-, et 
son nom au bout de six cents ans vient cncor de Iriom- 
pber en France^. Il y a trouvé une réception trop favorable 
pour se repentir d'être sorti de son pays, et d'avoir appris à 
parler une autre langue que la sienne. Ce succès a passé mes 
jtius ambitieuses espérances, et m'a surpris d'abord, mais il a 
cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la salisfacUon que 
vous avez témoignée, quand il a paru devant vous; alors j'ai 
osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé'*, et j'ai 
cru qu'après les éloges dont vous l'avez bonoré, cet applau- 
dissement universel ne lui pouvoit manquer. Et véritablement, 
Madamk, on ne peut douter avec raison de ce que vaut une 
cbose.qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que vous en 

1. Les éditions de Corneills publiées de 1648 ;i 1C5G portent : A Madame la 
Duchesse d' Aiguillon. — Marie-Madeleine de Vignerot. fille de la sœur du 
cardinal de Rirhelieu, épousa le marquis du Roure de Gombalet, tué en ir.21 
devant Montauljan. Le cardinal la plaça près de la reine, en qualité de dame 
d'atours, et acheta pour elle, en lli38, à la famille de Lorraine-Mayenne, le 
duché d'Aiguillon, en Agenais. Corneille cependant ne substitua le titre de 
11 Duchesse d'Aif/uil/on » à o Madame de Combalet » qu'en 1648. Elle mourut en 
1675. — Cette èpitre dédicato'.re disparait à partir de 1660; Corneille supprime 
alors dans les éditions de ses œuvres les dédicaces et les avertissements. 

2. Dans le Cid de Guillem de Castro (voir ci-après p. 176), saint Lazare, 
pour éprouver Rodrigue, se change en lépreux et lui demande secours. Rodri- 
gue l'assiste, le couvre de son manteau et le fait manger avec lui. En récom- 
pense, saint Lazare promet au Cid qu'il sera toujours invincible, même après 
la mort ; un jour, en effet, les soldats de Rodrigue attachèrent sur sa jument 
Babieça le cadavre du Cid, lui mirent à la main son épée Tisona et, à sa vue, 
l'ennemi prit la fuite. 

3. Var. Ed. de 1654 et 1636 : vient encore triompher. 

4. L'édition de 1637, ia-12, porte simplement : Alors j'ai cru qu'après les 
«loges, etc. 



EPITHK 37 

l'aiU's est la nKin|ue assuioe do sou prix; vl coininc vous doii- 
lu'z toujours libéialouicul aux vi'iilahlfs beautés l'esliuie 
qu'elles lUt'iitent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous 
éblouir. .Mais votre j^nuTosilé ne s'arrête pas à des louanges 
stériles pour les ( uvrages qui vous ajrréeul, elle prend plaisir à 
s'élemlre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dé- 
daij.'ne point d'employer en leur faveur ce grand crédit que 
votre qualité et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti 
des elTets cjui me sont trop avautau^'ux piiur m'en taire, et je 
ne vous dois pas moins do romercimcnls pour moi (jue pour le 
Cid '. C'est une reconnaissance qui m'est glorieuse, puisqu'il 
m'est impossible de publier que je vous ai île grandes obliga- 
tions, sans publier en même teuij s quti vous m'avez assez 
estimé jiour vouloir que je vous en eusse. Aussi. Madame, si 
je Souhaite (juelqiie durée pour cet heureux elïï»rl de ma 
plume, ce n'est point pour apprendre mou nom à la postérité, 
mais seulement pour laisser des marques éternelles de ce que 
je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les autres 
siècles la protestation (juc je fais d'être toute ma vie, 

.MAU.\ME, 

Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur. 

Corneille. 



1. Uadame de Combalet Héfundit avec chaleur le Cid contre les préventions 
du cardinal; peut-être ci'it-ello réussi, yans la | iililiration de VExcuse à Arisle 
(>(.ir ci-<l<>sus, p. 13), à (iesarnicr la colère ilu lireniicr ministre et par suite 
à eni|èi'lier la longue querelle dent le Cid fut l'ubict. 



AVERTISSEMENT* 



MARIANA 

L. 4» de la Historia d'Espana, c. 5» *. 

« Avia pocos dias ante hecho campo conD. GoraesfiOnde 
de Gormas. Venciôle y diole la rauerte. Lo que resultô d'esté 
caso, fue que casô con Dona Xiraena, hija y heredera del 
luismo Gonde. Ella misnia requiriô al Rey, que se le diesse 
por raarido, ca estava rauy prendada de sus parles, 6 le cas- 
tigasse conforme a lasleyes por la muerte que diô à su 
padre. Hizôse el casamienlo que a todos estava à cuento, 
con el quai por el gran dote de su esposa que se allegô al es- 
tado que el ténia de su padre se auraentô en poder y ri- 
quezas^. » 

Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui 
a mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux 

1. Cet avertissement ne se trouve que dans les éditions de i648 à 1630. 

2. L'indication est inexacte : il faut lire : lib. IX, cap. V. — n Afin de pou- 
voir, sans paraître se donner trop de licence, ramener toute l'lii>toire à un 
seul jour, Corneille se sert un peu arlificieusement du texte de Mariana, dont 
les mots pocos dias ante viennent immédiatement après une phrase où il e>t 
parlé de l'âge de trente ans qu'avait alors Rodrigue (Mabty-Laveaux). » Dans 
les romances, en cITet, Cliimèiie n'est qu'une enfant à l'époque du duel; plus 
tard seulement, orpheline et sans appui, elle demande au roi, en vertu dos lois 
du moyen âge, qui permettaient au meurtrier de racheter son crime par une 
compensation, tlo lui donner Rodrigue pour époux : elle a perdu un père qui 
la protégeait; qu'on lui rende un protecteur. 

3. « 11 avait eu peu de jours avant un duel avec don Gomez, comte de Gor az. 
Il le vainquit et lui donna la mort. Le résultat de cet événement fut qu'il épousa 
dona Chimène, fdle et héritière de ce même comte. Elle-même requit le mi de 
le lui donner pour mari (car elle était fort éprise de ses qualihS), ou de le 
châtier conformément aux lois, pour la mort qu'il avait donnée à son père. Le 
mariage, qui agréait à tous, s'accomplit, et, par la grande dot de son épou-e, 
qui s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en pouvoir et en 
richesses. » 



AVERTISSEMENT 39 

qui entendent l'Espagnol y ronianiucKinldeux circunstiinces : 
rime, que ('liiiiR'MU' ni' p tiivant s'ernp'clior de ri'coiinaîlre 
et d'ainiiT los bolles (jualilt'S qu'elle voyoil en D. Hodrigue, 
quoiqu'il eût tué son père [eslava prendada de sus par- 
tes) alla proposer elle-même au Hoy cette généreuse alter- 
native, ou qu'il le lui donn'il pour mari, ou qu'il le fit 
punir suivant les lois : l'autre, que ce mariage se fit au gré 
de tout le monde (a todos estava a cuento). Doux rlironi- 
ques du Cid' ajoutent qu'il lut célébré par l'Arrlievéciue 
de Seville. en présence du Hoi et de toute sa cour; mais je 
me suis contenté du texte de l'historien, parce que toutes 
les deux ont quelque chose qui sent le roman, et peuvent 
ne persuader pas davantage que- celles que nos Fran(;ais ont 
faites de Charleraagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté 
de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on lit de^ Chi- 
mrne et de son mariage dans son siècle même, où elle 
vécut en un tel éclat, que les rois d'Aragon et de Na- 
varre tinrent à honneur d'être ses gendres en épousant 
ses deux filles^. Quelques-uns ne l'ont pas si bien traitée 
dans le nôtre, et sans parler de ce qu'on a dit de la ^<hi- 
mène du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne 
en Français, l'a notée^ dans son livre de s'être tôt et aisé- 



1. Voir plus haut, p. 3i, los sources de l'histoire et de l;i légende du Cid. 

!. On ne dit plus aujourd'hui davantage que, mais cette locution ctuit d'un 
usage général au xvii* siècle, en prose et en poésie : • Il n'y a rien que je 
déteste davantage que du bk-SFOr la vérité. » (Pascal, Provinc., 11.) 

Oal, Tons ne |>oariiez pas lui ilire dnvnnlnge 
Que ce je qne je lui di» pour le fain- Hra ftge. 

(MoutRt, l'Etourdi. \, 1.1.) 

3. Faire état de, dans le sens tl'fsiimer, fairo cas, est tomlié en dcsuétuile 
depuis le iTiii* siècle. Corneille l'empluie très rréqiiemment. 

4. DoAa Elvire et doâa Sol. 

5. Xoler de. Sens latin de notare, nélrir. — Ainsi BossucI : u ... aunino 
action qui notât sa vie » (llist. univ.. Il, 12.) Et J.-J. Runtseaii, par iiiiti- 
phr.isc : « Vous êtes nott' d'iiniitié pour moi. {Corresp., t. V, p. 221.) 

L'historien dont |iarlc iri (icirneille est Loys df Mnyerne Tuiiiui'l, auteur 
d'une Histoire générale d'JCsnnqni', Lyon, 1537, composée d'aprcs (elle de 
Uariana. Cbimene, dit-il, « faisoit grandes et continuelles plaintes du la mort 



iO LE CID 

iiK'iit consolée de la mort de son pri-e, et a voulu taxer dr; 
légèreté une action qui l'ut imputée à grandeur de couragtj 
par ceux qui en lurent les témoins. Deux romances Espa- 
gnoles, que je vous donnerai en suite de cet avertissement, 
parlent encor plus en sa laveur. Ces sortes de petits poëmes 
sont comme des originaux décousus de leurs anciennes his- 
toires, et je serois ingrat envers la mémoire de cette hé- 
roïne, si après l'avoir fait connaître en France, et m'y 
èlre fait connaître par elle, je ne tâchais de la tirer de 
la honte qu'on lui a voulu faire, parce qu'elle a passé par 
mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de 
la réputation où elle a vécu, sans dessein de justilier la 
façon dont je l'ai fait parler français. Le temps l'a fait 
pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les 
langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les 
peuples où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, 
flamand et anglais, sont d'assez glorieuses apologies 
contre tout ce qu'on en a dit'. Je n'y ajouterai pour 
toute chose qu'environ une douzaine de vers espagnols qui 
semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même 
auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, 
qui dans une autre comédie qu'il intitule Enganarse enga- 
nando-, fait dire aune Princesse de Bearn : 

A mirar. 
Bien el raundo, que el tener 
Appetitos que venrer, 
Y occasiones que dexar. 
Examinai! el valor 



de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même pria le roi de faire lo 
maiiage d'elle et du Cid, ce qu'il lit, et ainsi demeura cette dame toute con- 
solée. » (P. 334, cité par I\l. Marty-Lavcaux.) 

1 . Voir ci-dessus, p. 30. 

2. Se tromper en trompant. Ce titre rappelle le vieux proverbe français cité 
el regretté par la Fontaine (liv. IV, faille ix) : 

Tel, comme dit Merlin, cui^le eniieigiicr autrui, 
Qui souveat s'engeigno soi-iuèuie. 



AVERTISSEMENT 41 

En In iiiuf^cr, yo dixora 
Lo que sionio, porqne fticra 
Luximienti) lio iiii liniior. 

fiTii iiiiilicias riiiiilailas 
Kn htinras mal i>iitoii<liilas 
l)o li'iil.itiones M-nridas 
llaii'ii culpas (Icrlaradas : 

Y asi la f)UO ri dcsear 
Con cl rosistlr apunta, 
Vonre dos veies si jtiiita 
Con cl resistir el callar*. 



C'est, si je ne me trompe, comme agît Chimène dans 
mon ouvrage, en présence du Uoi et de Tlnfanle, parce 
que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou avec son 
amant, c'est une autre chose. Ses mœurs sont inégalement 
égales, pour parler en termes de nniri' Arislote, et changent 
suivant les circonstancesdes lieux, des personnes, des temps, 
et des occasions, en conservant toujours le même prin- 
cipe. 

Au reste je me sens obligé de désabuser le public de deux 
erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui 
semblent avoir été autorisées par mon silence. La pre- 
mière est que j'aie convenu de juges - touchant son mérite, 
et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés 
d'en juger. Je m'en tairois encor, si ce faux bruit n'avoil été 
jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou pour me 
servir de ses paroles im'mes, dans son désert ^, et si je n'en 
avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre • 
qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne lait pas la moindre 

I. • A bien examiner le monde, il est plein de tentations à vainrrc et d'o<-ca- 
siniisà éviter. — On ihcrrlie a apprécier le mérite des femmis; pour mol, je 
dirais volontiers ma pensé"-, puisque re serait un nouveau lustre pour mur 
honneur. — Mais la malignité, s'autoris^int de fausses idées iriionneiir, voit 
dans les tentations vaineues l'aveu d'autant de fautes. — Aussi, celle qui ai- 
pui«e le désir par la résistance remporte une double victoire, si elle sait ù la 
fois résister et se taire. » 

i. Voir ei-<lessu5, p. 17 et 18. 

3. • 1^ déscit ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois louché des rare- 
tés qu'on nous apportu du monde, ■> dit lialiac dans sa lettre .'■ Seudéry. 

3. Voir ci-dessus, p. 21, l'an^iUse it on eitrait de cette lettre, ou l>.d/ac, en 
effet, rend pleine justico à Corneille. 



42 LE Cil) 

richesse des deux derniers trésors (ni'il aous a donnés '. Or 
comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la posté- 
rité, maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à 
elle dans celle lettre iiicoaiparaUe, il me seroit honteux 
qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais me 
icprocher d'avoir compromis de ma réputation ~. C'est une 
chose qui jusqu'à présent est sans exemple, et de tous ceux 
qui ont été attaqués comme moi, aucun que je sache n'a 
eu assez de faiblesse pour convenir d'arljitres avec ses cen- 
seurs, et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté 
publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, c'a été sans s'obli- 
ger non plus que moi à en croire personne. Outre que dans 
la conjoncture où éloient lors les affaires du Cid, il ne 
falloit pas être grand devin pour prévoir ce que nous en 
avons vu arriver ^. A moins que d'être tout à fait stupidc, 
on ne pouvoit pas ignorer que comme les questions de cette 
nature ne concernent ni la religion, ni l'état, on en peut 
décider parles règles de la prudence humaine aussi bien que 
par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon 
Aristote du côté de la politique ^ Ce n'est pas que je 
sache si ceux qui ont jugé du Cid, en ont jugé suivant leur 
sentiment ou non, ni mi-me que je veuille dire qu'ils en 
aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais 



1 . Allusion aux deux recueils qui avaient paru l'année précédente, sous le 
titre de Lettres choisies du sieur de lialzae (1047, deux parties). 

i. Compromettre de. Comme compromettre. De a ici le sons latin. On ne 
trovive pas d'autre exemple de compromettre de, qui, suivant l'Académie el 
Furetièie, ne devait s'employer que dans le sens juridlipie ; il signifiait alors 
« s'engager par acte à, s'en rapporter au jugement d'un arbitre sur un sujet 
en litige. » 

3. Corneille pouvait se permettre cette liberté de langage sur la persécu- 
tion dont sa pièce avait été l'objet : le cardinal de Richelieu était mort en 
1042. 

4. La politique semble désigner ici, non pi; h nécessit.j d'obéir à une rai- 
son d'Etat, mais l'intérêt particulier des ju-es et leur habileté à le servir par 
un acte de complaisance. C'est au xvii» sioL'le le sens du mot ainsi employé. 
« Cetto malheureuse politique qui nous fait avoir pour les grands une complai- 
sance si aveugle. » (lîOuiiuAi.ouH, Serm. sur la Passion.) 



AVERTISSEMENT 43 

été de raon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut- 
iHre je l'aurois justillé sans beaucoup de peine, si la même 
raison qui les a fait parler, ne ra'avoit obligé à me taire. 
Aristoto ne s'est pas oxpIi(iué si clairement dans sa Poétique, 
que nous n'en puissions l'aire ainsi que les pliilosoplies. qui 
II' tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires ', 
et comme c'est un [»ays inconnu pour beaucoup de niondc, 
les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur 
leur parole, et se sont imaginés avoir pleinement satisfait 
à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu qu'il im- 
portoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et qu'Aris- 
tole en avoit fait pour son Kiccle, et pour des Grecs, et non 
pas pour le nôtre et pour des Français '. 

Cette seconde erreur que mon silence a affermie n'est pas 
moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a 
traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement, que 
les préceptes qu'il nous en a laissés ^ sont de tous les temps 
et de loii^ II'- |ii'ii|»Ii'.;, cl lii.'ti loin de s'amuser au détail * 



1. Il s .isit (Je la rci/le des liuis iiiiil''s de temps, de lieu et d'action, dimt 
Boilcau a donné cette fameuse formule {Art poi'l., cli. m) : 

Ou'eo un lieu, (iQ>n un jour, un icul fait aceompli 
Tienne ju.<qa'i la Qi le tliii^tre rempli. 

Cette règle des trois uniles, si sévèrement imposée, au nom d'Aristote, jus- 

3u'i la riM.ilutiou romanli>|uc, n'est nulle part dui^ Arislole. qui se cmitente 
rcrommander l'unité d'intérêt. Mairet fut le pi-'.'inier auteur trngii|iio fran- 
çai», qui s'imp isi, dans sa Safihonisbe, cette triple conlrMiiile. Kirtielieu, lâ- 
dult par une te'Iu régularité, ne se rontentn pa^ de l'imiter; il l'eriiTea on 
règle et la Qt formuler comme telle par le ttieori<~ien dramatique du temps, 
l'aobi d'AubIgnac, qui la mit gratuitement sous le couvert et l'autorité d'Aris- 
tote. Les Grecs ne se faisaient pas faute de changer le lieu de l'.iction dant 
leurs tragé>lics 'ainsi les EumémJes d'Eiichyle, dont l'action se passe alterna» 
titement & Delphes et à Atbéne») et surtout dans leurs comédies. Avec les dif- 
ficultés qu'elles accumulaient comme à plaisir, les trois unités provoquèrent 
bien des tra^é^lies médiocres, mais quelques-uns de nos cbcfs-d'reuvre classi- 
ques leur d i-eiit, grâce à la condensati.m de l'intârèt et de l'action dans des 
limite* infli'tihles, une beauté sobre et sévère, qui n'a pas été surpassée. 

i. Ici Corneille prend aisiiment son parti îles fuites cuntro les règles «i- 
gnalées dans le Ci'l, mai", daD« les tragédiu'i qui suivirent, il s'elTorça de se 
«■ouformer scrupuluuMimeiit k ci'S mêmes re^-les, cl, h certains égards, un peut 
!■ re^rr-lliT (». idus haut, n. ï4 et ii). 

3 Ix" edit. au li>54 >.'t il • fi'ij'i p trteot ■ donnés. • 

4 . Travail . (Edit. 1034 et tÛ30;. 



44 LE CID 

(les bienséances et des agréments qui peuvent être divers 
selon que ces deux circonstances sont diverses, il a été droit 
aux mouvements de l'àrae dont la nature ne change point, 
lia montré quelles passions la tragédie doit exciter dans 
celles de ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont 
nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événe- 
ments qu'on représente, pour les y faire naître; il en a laissé 
des moyens qui auroient produit leur effet partout dès. la 
création du monde, et qui seront capables de le produire 
encor partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; 
et pour le reste que les lieux et les temps p(\uvent changer, 
il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nomV)re des actes, 
qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui *, 

Et certes je serois le premier qui condamneroit le Cid, 
s'il péchait contre ces grandes et souveraines maximes que 
nous tenons de ce philosophe, mais bien loin d'en demeurer 
d'accord, j'ose dire que cet heureux poëme n'a si extraordi- 
nairement réussi, que parce qu'on y voit les deux maîtresses 
conditions (permettez-moi cet^ épithète) que demande ce 
grand maître aux excellentes tragédies, et qui se trouvent 
si rarement assemblées dans un même ouvrage qu'un des 



1. Les Grecs ne connaissaient pas la division d'une pièce en actes, et nulle 
part Aristote n'en fait mention. Lorsque les acteurs principaux disparaissaient 
et que l'artion s'arrêtait pour se continuer hors de la vue du spectateur, le 
chœur prenait la parole et occupait la scène. Les pièces grecques ne se divi- 
saient que théoriquement en plusieurs parties distinctes, qui marquaient l'expo- 
sition du sujet, le développement de l'intrigue, le dénouement (p?'otase, épitase, 
catastase). Les Latins, au contraire, employèrent de bonne lieure la division 
par acte, et Horace en formula ainsi lu règle rigoureuse {Ars poet., 189) : 

Neve minor, neu sit quinte productior actil 
Fabula. 

Le xvn' siècle presque tout entier pratiqua cette loi et les pièces eurent 
alors cinq actes. Los modernes, tout en conservant une division, qui permet 
de reposer l'attention du spectateur, proportionnent le nombre des actes à la 
nature et à l'importance du sujet traité. 

2. Epithète a été longtemps du masculin. Neutre en latin, il avait passé en 
français au masculin, comme la plupart des substantifs du même genre. Cf. 
Halzaf (cité par Ménage, Observ. sur la langue française) : « cpithètes oisifs », 
et Vaugolas {Rem. sur la langue franc.) : u épithète mal placé ». 



A Vi:nTI? SEMENT 45 

plus doctes coniraentaleiirs de ce divin traité qu'il en a fait, 
soutient que loute laiiticpiilé ne les a vus se rencontrer 
que dans le seul r>l"Mii)e'. f.a prcniière est, que celui qui 
souffre et est persécuté, ne soit ni tout mécliant ni tout 
vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui 
par quelque Irait de l'aililesse humaine qui ne soit pas un 
crime, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, 
que la persécution et le péril ne viennent point d'un ennemi, 
ni d'un indiflérenl, mais d'une personne qui doive aimer 
celui qui souffre et en être aimée. Et voilà, pour en parler 
sainement, la véritable et seule cause de tout le succès du Cid 
en qui l'on ne peut méconnaître ces deux conditions sans 
s'aveugler soi même pour lui faire injustice. J'achève donc 
en ra'acquitlant de ma parole, et après vous avoir dit en pas- 
sant ces deux mots pour le dd du théâtre, je vous donne 
en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux romances que 
je vous ai promis- . 

J'ouldiois^ à vous dire que quantité de mes amis ayant 
jugé à projiosquejerendissecompteau publicdecequej'avois 
emprunté de l'auteur Espagnol dans cet ouvrage, etm'ayai:t 
témoigné le souhaiter, j'ai bien voulu leur donner cette 
satisfaction. Vous trouverez donc tout ce que j'en ai traduit 
imprimé d'une autre lettre*, avec un chiffre au commence- 
ment, qui servira de marque de renvoi pour trouver les vers 
espagnols au bas de la même page. Je garderai ce m 'ne 
ordre dans la mort de Pompi-e pour les vers de Lucain, ce 



r Ce • docte commcntitniir n Pfl Uoliorttllo, p)iilolof^ue italien du ivi' sii»- 
cli', qui donna une bonne r'dilion de l.i I'.<e(igue d'Arislolo, aver coninif>iilair • 
et Iradurtio" latine. Cormillc le rite c.ic.jif Jiins son Discours de la Irniiéilie 

i. Ces deiii roinancps sont tirées du Hunwncero général (traduit en frai- 
sais, par M. Damns-liinard). 

3. Ce di-rniiT alinéi di<j..irait dans les éditions postérieures & 1654, car 
Corneilli! su|ipriMie alors les i-tlriits do liuillcQi do Castro, 

4. C'est-à-dire en lettres italiques. 



<fi LE CID 

qui n'empnchera pas que je ne continue aussi ce môme 
changement de lettre toutes les fois que mes acteurs rappor- 
tent quelque chose qui s'est dit ailleurs que sur le tht^àtre, 
où vous n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce 
chiffre pour marque, et le texte d'un autre auteur au 
dessous. 

Romance primero. 

Delaute el rey de Léon 
Doâa Xiinena una tarde 
Se poue 'i pedir justicia 
Por la niuerte do ?u padre : 

Para contra el Cid la pide, 
Don Rodrigo de Bivare, 
Que huerfaua la dejô, 
Meûa, y de niuy poca edade. 

« Si tengo razon, 6 non. 
Bien, rey, lo alcanzas y sabea, 
Que los negrtcios de honra 
No pueden disimularse. 

Cada dia que amanece 
Vpo al lobo de mi sangre 
Caballero en un caballo 
Por daruie mayor pesare. 

Mândale, bucn rey, pues puede?, 
Que no me ronde mi calle, 
Que no se venga en mujeres 
Et hombre que mucho vale. 

Si mi padre afrentô al suyo, 
Bien ha vengado â su padre : 
Que si honras pa^aron muertes, 
Para su disculpa ba«ten. 

Eucomendada me tienes, 
No consientas que me agravien, 
Que él que â mi sn Oziere, 
A tu corona se faze. 

— Calledes, dona Ximena, 
Que me dades pena grande. 

1. « CnnioIIc, dans fps diverses éditions, et après lui son frère, dans celle 
de 1002. i:ii[)riiiient en i:aliqucs les discours directs, les paroles d'aiitrui rap- 
pirtccs parles acteur', paroles qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre 
giiillemcls. » (UinTY-LivEioi.) 



AVERTISSEMENT 47 

Qup yo daré biien reinedio 
l'ari'todos vucplrns maies». 

K\ Ciil no lo ho de ofeiid'T, 
Oiio es liombrc que iniirlin vale, 

Y me dt'lii'iido mis rt'ymi.*, 

Y quiero que me los ".'iiarde, 

Pero yo farô un parlido 
Cou el, f|iio no os t'slt! maie, 
De tomalle la palabra 
Para que con tos se case. » 

Contenta quedô Ximena, 
Cou la uuMvcil que le faze, 
Que quien hnerfana la lizô 
Aquese mismo la auipare *. 

Romance segundo. 

A Ximena, â Uodrii:!» 

Prendii'i el rey palabra, y mauo 

De jiinfarlns para en uiio 

Eu prcaencia de Layn Ci\lvo •. 

Las enemi^tades viejas 
Con amor se conformaron, 
Que donde préside amor 
Se olviduu muclios agravlos. 



Llegnron justes les novios, 
Y al dar la niano, v abraco 
El (Jid mirando à la novia, 
Le dixù todo turbado : 



1. PiiEMikni! iioMA!<CE. — • Dcvant le roi de Léon, ilon.i Chiméne vient un es 
dom.md^T jii>.tife tourhanl la morl de son père. — Rllc dirnande justicenlreiro 
le Cid, don Kodri^uo du hivar, qui l:i rendit oriihuliiie lorsqu'elle était encnru 
fciiit eiif.iiil. — " Si j'ai on non raison, vous le savei de reste, ô roi I car Ici 
ttlTaircs d'honnes rne se peuvent cicher. — Chaque jour qui luit, je vois Iii 
erunl qui a vcrué mon s mi rliuv.tuchant sous mes veut pour «j (uter à mon 
rhagrin. ^ OrJonnci-lui, h >n roi, car voui lo pouvèi, qu'il ne rod« pas lou' 
Jo>ii9 dans ma rue: car un iiommo de grande v^k-ur ne doit pas se venger 
lur de< femmei. — Si mon père outragea lo sien, il a bion vongo son père, et 
il doit lui aufflro qu'une mort ait pave son honneur, — Je suis pL-céc snui 
voire pr tection, ne soulTrci p.is que 1 on m'i nulle ; rar tout outrage que l'in 
me fii.toon le fait à votre couronne. — « 'I'iiIhi-z-vous, dona Cliiuicnc, oar tous 
in'alOiget grandement, et je trouu'iai un bon remède à tous vos maux. — Ja 
ne puis faire au''un tort au Cid, car c'est un homme qui vaut beaucoup : il m* 
dpf<'nd mes royaumes et je veux qu'il me les g.irdu. — Mais je ferai avec lui 
un arrangement qui ne vous sera itas mauv^iis : je lui demanderai sa parole 
pour qu'il s<' marie avec vous, a — Chimcne demcur.i contente de la grâoe qui 
lui L-l lit arr irdcc. et que relui qui l'avait rendue orpheline devint ion soutiea. • 
(Trtd. de M. Damis-llinard, t. Il, p. U.) 

t. i.« pire de don Dicgue, dans la Chronique rini^e. 



48 LE CID 

Mat(^ a tu padre, Ximen», 
Poro no a dcsagiiisado. 
Malèie do hombre â lioinhre, 
Para vcngar cierlo agravio. 

Maté hombre, y hombre doy, 
Aqui cstoy â tu inandado, 

Y on higar del muertn |in<lre 
Cobrasle un raarido hourado. 

A todos parcciô bien, 
Sudiscrecion alabaron, 

Y assi se hizieron las bodas 
De Rodrigo el Castellano3. 

3. Seconde hom\nce. — « Db Rodrigue et de Chiinènf!, le roi prit la parole 
et la main, afin de les unir tous deux en présence do i-ayn G;ilvo. — Les an- 
ciennes inimiti(^s s'apaisèrent dans l'amour : car, où préside l'amour, bien 
des injures s'oublient. — Les fiancés arrivèrent ensemble; et, au moment de 
donner ii H mariée sa main et le baiser nuptial, le Cid, li regardant, lui dit 
tout ému :« J'ai tué ton père, Chimène. mais non en trahison : je l'ai tué 
d'homme à homme, pour venger une injure trop réelle. — J'ai tué un homme, 
et jeté donne un homme; me voici à tes ordres, et en place d'un père mort 
tu as acquis un épouï honoré. » — Cela parut bien à tous : on loua 
son esprit, et ainsi se firent les noces de Rodrigue le Castillan (Trad. de 
M. Damas-Hinard, t. II, p. 27.) 



LE cm 

TKAI.KDII-: 



nio 



ACTEURS 



D. FF.RNAND2, promior roi de Castille. 

D. UHRAOUE, liifanto de Castille. 

1). DlKfîUI-:, pOiv dn I). l{odrij,'ue. 

D. (lO.MÈS, comte de Gormas, père de Chimène. 

D. RODRIGUE, amant de Ciiiuiène. 

D. SANCIIE, amoureux de Chimène. 

D. ARIAS, I ... , ,.„ 

D AIONSE I gentilsliommes castillana. 

cilI.MÉNlî, tille de D. Gomès. 
LÉ(>NOi{, gouvernante de l'Infante. 
ELVIRE, gouvernante de Chimène. 
UN PAGE de l'infante. 

LA SCÈNE EST A SÉVILLE 3. 

i. A partir de la fin du xv.ii» siècle on dit plutôt personnages. Ce deruaw 
ni s'employait déjà au xvii' siècle, mais pus en vedoUe des pièces, ou l'on 



viiit toujours acteurs. 

2. Fernand ou Ferdinand I", Je Grand, roi de Castille dès 1033, du vivant 
de son père, Sanche 111, roi de Navarre ; il conquit le royaume de Léon sur 
Berinude III, fit une guerre acharnée aux infidèles, imposa un tribut aux rois 
Maures de Tolède, Saragosse et Séville, vainquit près de Burgos s^n fj'ère 
Garcias IV, roi de Navarre qui périt dans l'action, et mourut lui-même en 1065. 
Ses deux filles s'appelaient, l'une rlona Urraca, et l'autre dona Eloirc. 

Les noms des autres acteurs se trouvent dans Mariana (v. page ;i!1) ou dans 
Uuillem de Castro, mais I). Sanche et D. Alonse jouent dans l'auteur espagnol 
un autre rôle que dans Corneille. 

3. Tribut lire de Ferdinand I", Séville ne fut conquise sur les Maures que 
deux cents ans après (1248) par Ferdinand 111, le .Saint. Dans Y Examen de 
sa tragédie, Corneille justifie cet anachronisme volontaire (p. 1C8). Quant au 
lieu de la scène, il ne le précise pas autrement : u Tout s'y passe... dans Sé- 
ville, dit-il, et garde ainsi quelque espèce d'unité de lieu en général. » Le lieu 
particulier est tantôt dans la maison de Chimène, tantôt sur la place publique, 
tantôt au palais du roi. Voltaire remarque que « l'unité de lieu serait obsi 

- . _. .1..- »..i .,: «« \t «.. A.... n..;.*.i A\ ,l« c „:il„ . 



LE CID 

TRAGÉDIE » 

ACTE PREMIKH 



SCENE I« 

Chez Chimène 
CHIMÉNE, ELVIUE. 

ClIlHÈNg. 

FI vire, m'as-tu fait un ra|ipoil Lion sincère? 
Ne déguises-lu rien de ce qu'a dit mon père 3? 



1. V. p. 3, n. 1. 

2. Corneille substitu» «n 1664 «elle sc^oe unique à «loji nnties, la pre- 
mière enlro Klvirc el le comte, la seoomle entre Kl*ire el Chiiiiciic. Il nict- 
lAil eu dialogue cotre Elvir* et le Comte ce qac Ctiiineiie apprenti par le récit 
«l'Uvire. Yuici U scèao supprimée. 

Lu couii:. Klv.iiI. 
Et. Entre toiu eti auiaiiU il^jnC 11 jeune turvcur 
Alorf votDJ fille et biittiirt ma faruiir, 
]>on llofirigue el il >n Saiiclie & l'envi fiml |iai-oltio 
Le beau ftni q l'sn lear cotiir «i»-: hpnn'. '- ntit fait nallr*. 
Ce i>Vit pai que llliim6ae • <. -> : pir», 

Ou iluur«(;Krd prupice anu. 
Au C'jiilraiiO, pjui lou« 'I' ..•• 

Kilo note à pas un ni dinn-; ■ i 

El !«»• tst voir H'un œil tr-'P ieYo.-<> ua t>op Arxxx, 
(Jeat lia votre aeul clioli iiuxia aticnJ an up<iui. 
Li Côir .. — Elle o»t dan» le dcvîir ; tD l'iluux «)nt •ligoei ir«IU),eta. 
La Comédie fr,'in(;aiS' , revenant au teilo pruiiitif. a<lupio tctitellcnient la 
dlatriliution en deux icéoe», qui a l'av-iningo di ncos apprendre plna I6t les 
eipérancu du comte el de rendre ainsi plus vrai^vuiblablo ta Turcur c»iitr« 
don Uiégue. V. oiaprës, p. 60 : 

Le roi Hoil h ion flis eliolilr un (oaTera«ar 
On plutôt m'i'Iever i ce tiaut ion; 'l'Iioniieai'. 

3. < C'est une combinniton propre à Corncillo d'avoir «upposA les Ae\i\ pAres 
inslraits de l'amour de leurs rnfanls cl dispi>ci à U favt!ri»er. Il co a tiré 
quelques traita remarquables, al le nuïU i détient par II plut ruinploxc dva 
1* cuœmenccnient. » (Vicliir, Anal, compirat du Cid.) 



R2 LE CID 

ELVIRE. 

Tons mos sons à inoi-inônio en sont cncor charmés : 

Il ostinic Rodrigne anlant que vous l'aimez; 

El, si je ne m'abuse à lire* dans son Ame, 5 

Il vous commandera do répondre à sa flamme. 

OIIIMÈNE. 

Dis-moi (l(»nc, je le prie, une seconde fois 

Ce qui te t'ait jup'er (pi'il approuve mon choix; 

Apprends-moi de nouveau (pu'l espoir j'en dois prendre : 10 

Un si charmant discours ne se peut trop entendre; 

Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour 

F.a douce liberté de se montrer au jour. 

Que t'a-l-il répondu sur la secrète brigue 

Que font auprès de toi don Sanclie et don Rodrigue? 

N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité i5 

Entre ces deux amants me penche- d'un côté? 

ELVIRE. 

Non, j'ai peint votre cœur dans une indifférence 

Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance ^ 

Et, sans les voir d'un œil trop sévère ou trop doux, 

Attend l'ordre d'un père à choisir"^ un époux. 20 

Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage 

M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage^, 

Et, puisqu'il vous en faut encor faire un récit, 

1. A lire, comme en lisant. Voltaire traite cette expression de solécisme. 
Elle est pourtant bien correcte et consacrée par l'usage. Corneille et ses contem- 
porains se servaient très souvent de à pour remplacer en, pour, de, entre deux 
verbes. 11 y en a plusieurs exemples dans le Cid. D'autre part, cf. Molière 
[Sgan., lii, 1) : « Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre. » Kt Bos- 
3uet (Hist. jiniv., m, 2) : u A remonter encore plus haut, on voit que... » 

2. L'Académie voit un solécisme dans cet emploi de pencher pris active- 
ment au sens figuré; mais les plus grands écrivains du xvn' siècle en font un 
fréquent usage. Ainsi Pascal (Prov., v) : «' Dieu répmd dans l'âme quelque 
:hose qui la penche vers la chose commandée. » Et Bossuet (Lib. Arb., u) : 
» Il n'y a aucune raison qui nous penche d'un côté plutôt que d'un autre. » 

3. Var. Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance. 

Et sans rien voir d'un œil trop sévère ou trop doux (1660). 

4. Tournure latine {ad eligendum). Cf. plus loin (v. 1419) : un prétexte à 
le paroître pas. » Cette tournure est des plus fréquentes dans Corneille. On en 
nnultiplierait les exemples sans sortir du Iheàtro classique : 

... Mon cœur, aoi'ablé de mille déplaisiis. 

Cherche la solitude o cacher .ses soupirs (Horace, I, 1), 

Mon chaïrin l'importune, et !e trouble oi'i je sais 

Vent de la solitude à calmer tant d'ennuis [Cinna. lU, 2). 

5. Var. M'en ont donné tous deux un soudain tcmoign.ige (1C60). 



ACTE I. SCRNE 1 

Voici d'tnix et de vous co qu'en liAte il m'a dit : 
Klle est dans le devoir, lous deux sont difrnes d'elle. 
Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, lidèle, 
Jeunes, mais i|ui font lire aisément dans leurs yeux 
l/éclatante vertu de leurs braves aïeux . 
Don Rodrijïue surtout n'a trait en son visajrc ' 
Qui d'un homme de 0(pur ne soit la iiaute image, 
lit sort d'une maison si féconde en guerriers, 
Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. 
La valeur de son père, en son temps sans |iareille, 
Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille; 
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits - 
Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. 
— %>u Je me promets du lils ce que j'ai vu du père; 
X Et ma iille, en un mot, peut l'aimer et me plaire. » 
Il allait au conseil, dont l'heure qui press oit^ 



51 



30 



1. Var. Don Rodrigue surtout n'u trait do son visapn (1637, in-lî). 

Les suppressions de l'arlicle déCini ou imli'lini sont tr<'< frcr|uontos d.ins 
Corneille et sos rontompor.iins. La lancue se ressent encore du ivi* siècle, où 
cette suppression était pour ainsi dire la rè^-le. 

î. • J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine pour une baga- 
telle, tant les poètes sont jaloux de leurs ouvrages. M. Corneille avait dit de 
don Dièg^e : 

Ses ri<les sur son frjot ont gravé sos exploits. 

M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans les Plaideurs, où .1 
dit d'un sergent (acte I, se. i) : 

Ses rides sur son front içravaleot tons ses exploits. 

Quoi ! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de venir tourner 
en ridicule les plus beaux vers des gens? » {.Uenagiana, t. III, p. 306, éd. 
de 17t5.) 
■t. Le comte, dans U première scène non remaniée, continuait ainsi : 

Va l'en entretenir: mais ilann cet entretien 

Cache mou st-otiinent ft découvre le sien. 

Je veux tju'A mon n-loor nons en pallions ensemhlo; 

1,'liciire h jirésent iu'a;.(>>tlle au ron-i'il i|ai s'assemble: 

Le Uni doit A .""n lil- choi.-ii un i;uini;r;iour. 

Oa |>latiM m'<>l'-'ver à fn haut rai.i iltionneiir; 

Ce ijoe pour lai mon bras ohn^iuo Jour exei-ulo 

Me dàfeod de penser qa'auciin me le d iputo. 

SCENE II 

CuiUtNF, KlVIHI. 

Elvibe, teule. Quelle ilonca noavelle !> ces jonnos amants 
Rt <|a« tout sa ilisposo à leurs conteotoinenlK ! 
Ciim. Rli bien I Klvire, enfln que faot-il que j'us|H';ie.> 
Quu iluis jf il<"vi nir. l't «iiiii ta ilit mon ik) o? 

' ■ V i.< l'en» (loivi-nt Atro r'.iaiini-i 

• c|tii) von» l'.iiiMi'z.) 
r uio mot i-n .U'ilanci' : 
-: ; ilonncr quoique croyance ! 
Elv. il jiMMu bica iil:i> outre, il aiiprouve tes b'ux. 
St Toui diit romainodcr da répomlro * tes Tn-nt. 



F.i. 

(Il 
Cil 

Pul. j 



54 LE CID 

A ijaacliiJ ce discours qu'à poinc il commcnçoit, 40 

Mais à ce pou de mois je crois que sa pensée 

Eiilre vos doux amants n'est pas fort balancée. 

Le roi doit à sou lils élire un gouverneur, 

Et c'est lui (juo regarde un tel degré d'honneur; 

Ce choix n'est [las douteux, et sa nwo. vaillance 45 

INe peut soulTrir* (ju'on craigne aucune concurrence. 

Comme ses hauts oxjjloits le rendent sans égal, 

Dans un espoir si juste il sera sans rival ; 

El, puisque don Rodiigue a résolu^ son père, 

Au sortir du cousoil, à proposer l'airairo, 30 

Je. vous laisse à juger s'd prendra bieu son temps, 

Et si tous vos désirs seront bientôt contents. 

CHIMÈNE, 

Il semble toutefois que mon àme troublée 

Refuse cette joie et s'en trouve accablée. 

Un moment donne au sort des visages divers 3, îiS 

Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers. 

ELVIRE. 

Vons verrez cette crainte hcureusenimit déçue \ 

CHIMÈNE. 

Allons, quoiqu'il en soit, en attendre l'issue. 

Jugez après i-ela, puisqsie tantôt snn ptu-a 

Au sortir ilu conseil doit pro^joser ralfairo. 

S'il poiivoit avoir lieu île mieux prendro son temps, 

(Kt si tous vos désirs seront bientôt contents.) (lGa7-5C.) 

Va7', Il alloit au conseil dont l'heure qu'il pressoit (IGCn). 

1. Dans le sens du latin pati, permettre que. Cf. d:\ns Poli/eucte. m, ?, ; 
• Souffrez que votre (ille embrasse vos genoux. » Fréquent au xvu" siècle. 

2. CoKNEiLiE disait aussi, dans le même sens, résoudre de : 

RcDQus-la de t'aimer, si tu veux qu'elle vive {Ucr.tc!., i. r). 

No .s'emploie guère plus. 

3. Cf. Racine, Andromaque (i, i) : 

Ma fortune /a pieiidie une face noascilo 

4. Var. Vous verrez voire rruiule Leurejicir.eut dèi,i;t 



ACTK I, SCÈNL II 89 

SCÈNE II ' 

La Salle du Trône au Palais, 

L'INFANTi:. LKOMm. Pace. 

l'infante*. 
P;i;îo, allez avoilir Cliiinène de ma jiail^ 
Uil'aiijourd'Ilui pour mi* voir elle altend iin |n>ti (an), 60 

Kt iiue mou ainilié se jilaiut de sa paresse. 

(Lo |)«gi! tca'tt.) 
LÉOVOR. 

.Madame, chaque jour mt''me désir vous presse ; 
Kl ihuH son t'ulrt'lii'u* je vous vois clnuiue jour* 
Demander en (|uel point se trouve son amour*. 

l'infante. 
Ce n'est pas sans sujet; je lai presijue forcée 65 

1. La srène reste vide et les acteurs entrent et sortent sans se voir t\ sans 
se parler. Ce défaut, commun alors à tous les tliéÂIrcs de rKurope, dit Voltaire, 
et qui ne sertit plus aujourd'hui sup|)orlé, est fri-quent dans le Cid; il se 
retrouve trois fois dans le premier arte, entre la première et la seconde scène, 
la seconde et la lroi>ieMie, la cinquième et la siiicniu. 

2. Voir l.\ notice, p. 3i, sur la suppression ilu rôle de l'Infante. On le trou- 
vait frui.l, monotone et mAine un peu comique, par l'insistance de dorta 
L'rraque ù se raufiler dans le cœur do Kodrigue sans y parvenir. Dnns la pièce 
espapiiule, il est plus develiqipé, par suite plus vivant, et dnnne lieu à des 
épisodi s ii:itiirels et^grùaldes (toir l'analyse, p. 17ll. N;<pi>leon I" deroni|ait ainsi 
rinfanic de Corneille : ■> Ce rùle est fort liien iuiav'ine. l^ornuille a vuulu nous 
donner la plus haute idei* du mérite du son héros, cl il e!>t };l'>i'ieu« pour le 
Cul délie .lini'? par la (il|i- de son mi en nièuie temps i]ue par Cliiuicnu. » — 
• La rvni.tr.pic csl vraie, ajoute Sainte Bcuve, qui rappoile ce ji4j;enient. mais 
il n'est pas étonnant tuulefois que l'Inf.inte chez Corneille, à la représentation, 
paraisse ii utile, puisque ilans la pièce, telle même qu'il l'a connue, tout lend 
à l.i rapidité et au plu^> grand effet par lu resscrrcnieiit... F.iiitc de place et 
d'espace. l'Infante, dans li pie<'c françnite, n'ett pas un persomiase vi\ant. et, 
s'il est permis de dire, en cluir et en os; ce n'est qa'un doulile ou triple sen- 
timent dialogué : le senlimenl de l'umour pur «n 0|i|Mi itinn avec ccl li du 
devoir i.u de la dignité. ■ (.Vokc. LhhJ., I. \ II, p, 261.) 

3. Var. Va-t'en trouver Chinx oe et lui dis do ma puit (IGj7-'i4]. 

4. Tuurnurc concise et elliptique comme Corneille en a beaucoup. 

5. Var. Et je vous vuis pensive et triste chaque jour (IC37-SGy, 

0. Var. L'informer avec soin comme va sou amour (1037-11). 

Var. Demander avec soin comme va s.iii .iinuur ' 16 lij.'iô). 

Ru remplaçant l'informer par demaiiiter. Corneille oliéisiMiit à uite rrilique 
(liste de Scudéry : « Cela n'est pas bien dit : il devrait y avoir vous in/uniitr 
et non pas l'informer, • 



r.f) LE cm 

A rocovoir los Irails dont son Aine est l)Ifssô(i : 

llllc aiino dou Hodriii^iic et le, lioiil do ma main. 

l'I par moi don lliidiii,Mi(^ a vaincu son dt^lain; 

Ainsi de ces amaiils ayant formé les chaînes, 

Je dois prendre inlérêl ù voir linlr leurs peines*, 70 

LÉONOR. 

Madame, toutefois parmi leurs bons succès^ 

^'ous montrez un cliagrin qui va jus(|u'fi l'exxès. 

r.et amour qui tous deux les comble d'alléi^rosse 

l"ait-ii de ce grand cœur la profonde tristesse? 

VA ce grand intéiuH que vous prenez pour eux 73 

Vous rend-il malheureuse, alors qu'ils sont beureux? 

Mais je vais trop avant et deviens indiscrète. 

l'infante. 

Ma tristesse redouble à la tenir secrète. 

Écoute, écoute enlin comme j'ai combattu, 

Ecoute quels assauts brave encor ma vertu ^. 80 

L'amour est un tyran qui n'épargne personne*. 

Ce jeune cavalier^, cet amant que je donne "5, 

Je l'aime. 

LÉONOR. 

Vous l'aimez! 



1. Var. Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines. 

2. Succès a ici son sens étymologique de résultat, lieureuï ou malheureux; 
aussi bon n'est-il pas une épitliète oiseuse. « Les mauvais succès, dit Bossuet, 
sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement. » {Or. f 
Reine d'Anglet.) 

3. Var. Et plaignant ma foihlcsse admire ma vertu (1G39-56). 
Var. Et plaignant ma tristesse admire ma vertu (1638). 

*Eçwç ttvCxaTE (jià;(av, 

'Epioç 5ç Iv XTvi|Jiaa-t itticxeiî', 



Olîô âfJLEfîojV ItZ àvôçtÛTTWV d S É'y^WV [Jl£[Jl.ir,V£V. 

(SopHOCLiî, Antigone, 781.) 

« Amour, toi qu'on ne peut vaincre, amour, toi qui fonds sur les puissants, 

Nul ne saurait t'échapper, ni parmi les immortels, ni parmi les hommes, 

ces êtres d'un jour, et qui te possède devient furieux. » 

5. Mot encore assez nouveau du temps de Corneille; veut dire ici homme 
bien né et bien élevé, par analogie avec chtvalicr. Corneille l'emploie souvent 
dans ce sens et 1 applique inèine à Polyeurte et à Néarque, qu'il appelle « deux 
cavaliers étroitement liés ensemble d'amitié. » 

6. Var. Ce jeune chevalier, cet amant que je donne (1638-44). 



ACTK I, SCI:NE II 57 



l. INKANTK. 



Mt'ls la inaiti sur mon ca'i'r, 
Kl vois coinino il so Irouhli" an nom de sou vaimjueur, 
('oiiitne il le rcconiiail ! 

M-ONOU. 

J^artlounez-iiioi, inailaiiic, 8'.i 

Si je sors tlu respect pour blâmer celle flainiiie'. 
lue ^'rande priucesse à ce jtoiul s'oulilier 
Que dadiiiellre eu sou cœur uu simple chevalii-r'! 
Kl que dirait le roi, que dirait la Caslille? 
Vous souvieul-il encore de qui vous êtes lille "? 90 

l'infante. 

Il m'en souvieDt si bien, que j'épandrai* mon sang 

Avanl que je m'abaisse à démenlir mon rang. 

Je le répondiais bien que dans les belles ùmes 

Le seul mérite a droit de produire des flammes-'; 

Et, si ma passion cbercliail à s'excuser, 95 

Mille exemples fameux pouri-aieul l'autoriser: 

Mais je n'en veux point suivre où ma i^loire s'engage*; 

Lii surprise des sens n'abat point mon courage''; 

Kl je me dis toujours qu'étant lille de roi 

Tout aulre qu'un monarque est indigne de moi. lOO 

Quand je vis que mon cœur ne se pouvait défendre, 

Moi-même je donnai ce que je n'osais prendre. 

Je mis, au lieu de moi, Clii:uèiie eu ses liens, 



I. Var. Si je sors du rcspecl pour blâmer votre flnmme (1638). 



i. 



Var. Choisir pour »olre amant un simple rhevalii-r! (l(i3S-44}. 
Var. Choisir pour *olro amant un simple cavalier! (1038-50). 



a. Vor. Et que <liM le R.i? que ilira la C.istille? 

Vous souvenez- v<ius point do qui vous êtes fille? 

L'iicr. Oui, oui, je m'en souviens et j'épandrai mon sanr 

Plulùt que de non fnire indigne de mon rang (I 37-5ii). 

4. • Épanlre s'imployait j nlis dan^t toutes les acceptions que nous réscr- 
Ton» aujourd'hui au comiKi»-* rv/mn Ire . « (Mamtt-L*viiui, Lex. de la lanijite 
de Corn.) Cf. Corneille ;ri;i<ia, iv, 3) : 

' J'abandonne uioii sang 4 i|ai vendra i'rpnndrr. 

5 i'hrnséoloj^ie amoureuse, mise à Li mode par l'HAtcl de nanibouillel, cl 
dont quelques traces font tache dans te Cid. 

6. • Ce dernier mot, observe {'A'-adéniie, ne dit pas assez pour signilii.-r ma 
glù '■■' r;ii:l fiirtunl'. m 

7. \'ar. Si j'ai beau'-oup d'amour, j'.ii bien plus de lo.irajt (lûST-sa). 



58 LE CID 

Et j'allumai leurs fiMix pour ('teindre les miens*. 
Ne t'étoiuie donc plus si mon âme gênée- 105 

Avec impalience al'end leur l iy menée ; 
Tu vois qup mon repos en dépend aujouni'Imi ; 
Si l'amour vil d'espoir, il périt avec lui ; 
C'est un feu qui s'éleint, t'aulo de nouiiilure; 
Et, malgré la rigueur de ma triste aventure, 110 

Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, 
Mon espérance est morte, et mon esprit guéri. 
Je souiïre cependant un tourment incroyable. 
Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable : 
Je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115 

Et de là prend son cours mon déplaisir^ secret. 
Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne* 
A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne; 
Je sens en deux partis mon esprit divisé. 
Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé. 120 

Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite^: 
Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite^. 

1. Cf. le fameux vers de Racine (Androm., i, 4) : 

Brûlé de plus de feux (jueje n'en allumai. 

Mais diins Corneille l'antithèse est naturelle, tandis qu'elle est froide et forcée 
dans Racine. 

2. Gêner (du latin gehenna, qui, dans l'Ecriture, désigne l'enfer, par allu- 
sion à la vallée de Geennom, près de Jérusalem, dans laquelle les Juifs brû- 
laient des enfants en l'honneur des idoles), eut d'abord le sens de mettre à la 
torture, au propre et au figuré, il perdit gradnollcnient de sa force, et, 
aujourd'hui, il signifie seulement incommoder; des le xvii° siècle on le 
trouve dans ce dernier sens. Ainsi Corneille l'emploie également dans loiiio 
l'énergie de sa signification première et dans un sens bien radouci. Il dit 
dans Rodogune (i, 5) : 

La Reine, à la gêner prenant mille délices, 

Ne commettoit qu'à moi l'ordre de ses supplices 

Et dans le Menteur (v, 3) : 

De mon premier amour j'ai l'âme un peu gênée. 

Var. Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui (1637-56). 

3. Comme i/cne, ce mot a perdu beaucoup de sa force; autrefois il signifi.iit 
d'ordinaire profond chagrin, gr.mde aflliction. Corneille l'emploie souvent dans 
ce sens, et Racine dit de môme {AnJr., i, 1) : 

Parmi les déplaisirs où mon âme se noie. 

i. Var. Je suis au désespoir que l'amour me contraigne (1637-60). 

5. L'ellipse du pronom régime se rencontre quelquefois au xvn" siècle. 
C'est un reste des habitudes latines de construction, si fréquentes au siècle 
précédent. 

Var. Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite. 

Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas. 
Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas (1637-56) 



ACTE I, SCÈNE II 59 

Ma ploirc et mon ammir tml pdur moi laiil (r,i|i|ias, 
Que jt' meurs s'il sacliève ou ne s'aclièvi' pas. 

I.ÉONOU. 

Madame, après cola, je n'ai rion h. vous dire, 12n 

Sinon que de vos maux avec vous jo soupire: 

Je vous IdAïuais taiTIôl. je vous plains à pn'>ent; 

M;ii>. puisque dan-; un mal si doux et si cuisant 

Votre vertu combat et sou charme et sa force, 

En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130 

Klle rendra le calme à vos esprits flottants. 

Ksp'-rez donc tout d'elle, et du secours du temps; 

K>[ttMez tout du ciel: il a trop de justice 

l'our laisser la vertu dans un si long sup|ilice'. 

l'infante. 
Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir^. 135 

LE P.Vf.E. 

Par vos commandements Cliimène vous vient voir. 

l'infante, s Léonor. 

Allez l'entretenir en cette galerie. 

LÉONOn. 

Voulez-vous demeurer dedans' la rêverie? 



\. Var. Pour soulTrir la vertu si longtemps au supplice (1637-56). 

2. La critique de cette pointe à l'it.ilicnne est dans la chute du sonnet 
dOronle {MUaitth., i, 2) : 

Belle Pliilis on (1«'se!>p*ro 
Alors qu'on esi.ère toujours. 

Ces froides antithèses entre rospénnce et le di-sespoir viennent pourtant du 
»efs si naturel et si juste de Virpile {En., ii. 254). 

Una salas vietis nallarn speraro ^alutcm. 

L'Académie, malheureuse ici dans l'éloge, comme ailleurs dans le bUmc, 
défend cf vers contre Scudéry. 

3. • Corneille, comme lous ses contemporains, employait très fréquemment 
rf*/«n»en (çui«e de préposition: du n-ile, V.itieel is. qui condamnait cet emploi 
du mol, le pcrrneltiit au» pictes; innis liicnlôl les grraminniriens n'.id nir -nt 
plus aucune eicepli<jn. » (M >«iy-L»Tt*ii, Lex. Corn.). On voit, pnr les 
difcrres éditions do Concilie, qu'aiiros a>oir employé sans scrupule ài-lniis 
pourdiin», il e«=ny:i de se conformer A la réple nouvelle toutes les fois que le 
remplacement du premier mot p:ir le seiond n'i-nlrainail pas une refoule 
C'implcte de son vers. Ses conlenipor.iitis moins scrupuleux continuèrent :'» 
dire en vert et en prose malgré Vaugelns cl Mennge : 

Je lis deiUini ton âme et rois eo qoi le presse. 
(Mni.iÉRE, mp. am., III. &.) 

J'en voyais et dehors et ilrdnnt nos moi a Iles. 
(Uacisk, r/itft.. Il, I.) 

Plus tard, Fénolon disait encore en parlant de l)ieu : « Il n'est ni Je4(tns 
ni debon le monde. • (^h'xitt, de Dieu, 347.) 



LE CID 

l'infante. 
ion, je veux sculeinont, malgré mon déplaisir, 
IcmoUre mou visage im peu plus à loisir. 140 

e vous suis. Juste ciel, d'oi!i j'alteuils mon remède, 
lets cnlin quoUjuc borne au mal qui me possède, 
Lssure mon repos, assure mou honneur, 
luus le bonheur d'aulrui je cherche mon bonheur; 
let hyménée à trois également importe, 145 

lends sou eiïet plus prompt, ou mon ùme plus forte, 
l'un lien conjugal joindre ces deux amants, 
l'est briser tous mes fers, et Onir mes tourments, 
tais je tarde un peu trop, allons trouver Ghimène, 
It par sou entretien soulager notre peine. 150 



SCÈNE III * 

LEGOMTE, D. DIÈGUE^. 

LE COMTE. 

Infin vous l'emportez^, et la faveur du roi 
'ous élève en un rang qui n'était dû qu'à moi ; 
1 vous fait gouverneur du prince de Castille. 

D. DIÈGUE. 

lette marque d'honneur qu'il met dans ma famille 

1. On lit dans les œuvres de Boileau, sous \a titre de Chapelain Jécoifft 
ne spirituelle parodie de cette scène et dos trois suivantes. B.jileau n'en fut 
as le seul auteur; l'idéj lui en vint dans une joyeuse reunion à sa nuiison 
'Auteuil, en compapuie de Racine, Furetière et Cliapelle; Racine y aurait eu 
i plus grande part. 

t. Autrefois les comédiens commençaient ici la représentation du Cid (voir 
ce sujet la notice, p. 34). Dans la pièce espagnole (v. l'appendice, 
. 172) celte scène se passait devant le roi et en plein conseil. « Nous oserions 
ffirnier, dit M. Viguier, que les circonstances du temps, les sévérités de 
Jchelieu contre le duel, l'humeur susfeptible de Louis XIII, ont seules 
inpêché Corneille de transporter la lière dispute et le fatal souftlet dans 
intérieur du conseil et en présence de la majesté royale. » [Analyse comparât. 
k Cid.) 

ù. « Le Cid est tout ainsi en beaux débuts: Rodrigue, as-tu du cœur? — A 
•oi, comte, deux mots! Sire, Sire, justice.' Cela ne se soutient pas toujours, 
lais rélan est donné, le c.jup de collier chevaleresque. Le Cid est une pièce 
îute de premier mouvL'uient, et ou circule un lyrisme généreux. On no 
iscule pas, on esi enleie. Mallicrbe avait de ces fiers débets d'ode, de sonnel, 
e chanson. Corne. Ue en a dans le dranialique. » (Sainte- Ueutb, A oui). Lund, 

Vil, p. 38.; 



ACTE I, SCENE III 61 

Montre à tous (ju'il est juste, cl fait coiinailiv assez l.*)o 

ijuil sait récompenser les services passés. 

LK CO.MTE 

Pour jrramis (jue* soient les rois, ils sont ce ()ue nous soiiiuies : 

Ils peuvent se tromper comme les autres hommes : 

Va ce choix sert de preuve ù tous les courtisans 

tjii'ils savent mal payer les services présents. IGO 

D. DIÈGUE. 

Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite; 

La lavt'ur l'a pu faire autant que le mérite '. 

M;iis on doit ce respect au pouvoir absolu^, 

I»e n'examiner rien * ()uand un roi l'a voulu -. 

A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez en un autre •, 16b 

Joignons d'un sacré nœud ma maisimà la votre. 

Vous n'avez qu'une tille, et moi je n'ai (|u'un (ils'' : 

Leur hymen peut nous rendre à jamais plus qu'amis : 

Faites-nous cette grâce et l'acceptez pour gendre. 

lE COMTE 

A des partis plus hauts ce beau lils * doit prétendre; 170 



Puur avec l'inQnitir dnns le ■^cns dt! bien que, quoique arec un mode 
[«■rsonnel, tournure vi»c et rapide, louveiit rnip!oyce par Corneille, aban- 
donnée d''puis. semble reprendre faveur. Rcniar |iions que pour, en rc cas, 
est tonjuuis joint à une phrase négative uu restiirlive. Ainsi, dans cet autre 
eieinplc de Corneille {Horace, 111, 4) : 

Pi>ur aimer »oo mari, oa ne hait i>as ses frères. 
î. Var. La faveur l'a pu f.iire avant que le mérite (1637, in-12). 

3. Var. Vous choisissant peut-être ou eut pu mieux choisir. 

Mais le roi m'a trouvé plus propre k son désir (iC37-56). 

4. Bien, d(:n\i de rem, signifie proprement quelque chose; c'est la parti- 
cul>- ne, ctprimi'-e ou sous-ciilendap, qui seule communique à ce mot un 
sens iiéi;atif qu'il n'a jamais par lui-même. V. CHAASl^c, Gr. fr.y Cours sup., 
% 207 et 38<. 

Les maiiuies de Corneille ne »ont pas toujours .ibsolues; ellrs dépendent 
avant luut des caractères et des situations. On lit dans don Sanche (m, 5) : 

L.orii|ue le déshonneur mouille T'ibi-ioanee, 

Les rois devroient douter de leur tnulo puisi^ance. 

0. Var, A l'honneur qu'on m'a fait ajuutcz-cu un autre (I6li0 et û3). 

7. Var. Rodrigue aime Chim ne et ce digne sujet 

De ses ulTeclions est le plus cher objet : 
Consentez-v, monsieur, et l'acceptez pour f^e"'!'' • 
Li CouTi. À de plus h'^uts partis Kodriguc doit inclendrc (1637-56.) 

8 .Cette expression, d'une ironie éléginlt, et i|ui sent :0.i homme de cour, 
K'volle bien à tort la •li-li.-.ili-«';c de Voll;iir-. Vous | ouveï Jiiît. par ce 
seul Irai', s'écric-t-il, de I cl.it ou ulait alors noiro ta o.'uu. l! i mjl.i >'.,'e de 
t«rnic* familiers et nobles dérigurait tous les ou^ii/cs éricui. • 



62 LE CID 

Et le noiivo! ôchit de votre dignité 

Lui doit enllor le cœur d'une autre vanité'. 

Exercez-la, monsieur^, et gouvernez le prince; 

Montrez-lui comme il faut régir une province, 

Faire tremliler partout les peuples sous sa loi, 175 

Remplir les bous d'amour, et les méchants d'eiïroi; 

Joignez à ces vertus celles d'un capitaine : 

Montrez-lui comme il fau! s'endurcir à la peine, 

Dans le métier di> Mars se rendre sans égal, 

Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180 

Reposer tout armé, forcer une muraille, 

Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille: 

Instruisez-le d'exemple', et rendez-le parfait*, 

Expliquant à ses yeux vos leçons par l'elTet. 

D. DIÈGUE. 

Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185 

11 lira seulement l'histoire de ma vie. 

Là, dans un long tissu de belles actions^, 

Il verra comme il faut dompter des nations. 

Attaquer une place, ordonner une armée*. 

Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190 



1. Var. Lui dsit bien mettre au cœur une autre vanité (1637-56). 

2. Nos anciens poètes se servaient très souvent de Monsieu" dans la tragédie. 
Vers le milieu du xvii" siècle on cessa de l'employer comme manquant 
de noblesse, et Corneille, dans la revision de ses pièces, le fit disparaître de 
quelques-unes. Madame, employé concurremment, persista, même dans les 
sujets p;recs et latins. 

3. « Cela n'est pas français, observe l'Académie; il falloit dire, instruisez-le 
par l'exemple. » Si l'expression n'était pas française, elle l'est devenue, et 
Voltaire, qui la défend, l'a employée sans scrupule après Corneille : 

Il m'instruisait d'exemple au grand ait île la guerre (Henriade. II.) 

4. Var. Instruiscz-le d'exemple, et vous ressouvenez 

Qu'il faut faire à ses yeui ce que vous enseignez (1637-56). 

5. Var. Là, dans un long tissu des belles actions (1639 et 44, in-4"') 

6. Var. Attaquer une place et ranger une armée (1660-04). 



178. — '• Kt quand il devra enseigner au prince, parmi tant d'exercices, 
ce que doit faire un cavalier dans les carrousels et sur les champs de bataille, 
pourra-t-il l'instruire d'exemple, comme je le fais sans cesse en brisant une 
lanrc et harrassant un cheval. » 

183. — « Si les forces me manquent, si mes pieds et mes bras n'ont plus 
leur vigueur pour briser une lance ou pousser un cheval, de mes exploits 
écrils je lui donnerai le récit et, à défaut du présent, il s'instruira de mes 
e.xploiis passés, » 



ACTli I. SCÈNE III b^ 

LE COMTE. 

Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir*, 

Un princo dans un livre apprend mal son devoir. 

El qu'a fait, après tout, ce grand nombre d';uinées. 

Que ne puisse é;.';dt'r une de mes journées ? 

Si vous fûtes vaillant, je le suis aujonnlliui'? 195 

Et ce bras du royaume est !«' plus fcrnn' a|t|»\ii. 

(irenade et l'Arai^tm trt'mlib'iil ijuaud Of ffr br lli**. 

Mon nom sert df rempart à toute la Caslilk' : 

Sans moi, vous passeriez biiMitôl sous d'autres lois, 

Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois'. 200 

t'.haque jour, cliaque instant, pour reliausser ma jrloire, 

Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire ; 

l.e prince ;\ mes côtés ferait dans les combats 

1, "essai de son courage à l'ombre de mon bras; 

Il apprendrait à vaincre en me regardant faire; 203 

El. pour répondre en hâte à son grand caractère, 

Il verrait... 

i. Var. Les exemples Tivaiit» ont bien plus de pouToir (IC37-56). 

Cf. Hr)RACiî(Arr. /iort., 180). 

Segnius irritant aniino; dcnii^'-a |iar aurcm 
Quaai quo! »unt ocuiij ;ul>je -ta iMelibug. 

Et QciNTiLiEJi (VI, 1) : a Loogum iter per preccpta, brève et cfficax per 
exempta. » 

1. (yiiiiparez le ch.int des eoranls Spartiates : 

« Dans les ffites publiques. t>u< la citoyeas étaient diviiés en trois cboeurs 
1.6 premier, composé de vieillards commençait ainsi : 

No34 avons eu toas en partage 
Il ins la jeunesse le C3ai'age. 

Le second, cc!ui des jeanes gens répondait : 

Non» «ommes loo» diifnn de toqs 
N'en doutez pas, éprourez-nout. 

Le troisième, celui des enfants Unissait ainsi : 

Nous aoion'. tous p lurei lo croire, 
Plus 'lo «-oarage cl phi» d« u'Ioiie. 
Plctabocï. yie lie Lycurgue. trad. Hi'.ard. 

3. Plus lard Corneille, si riche toujours en vers de pansé», aura tmp peu 
de re» vers d'image qui sont un des cliarmes du Cil. • (Sainte-Ugovs, ^V. L., 
,. Vil, p. Îfl4.) 

4. Ver. Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus do roit. 

Chaque jour, chaque instant entasse p»ur ma gloire 
Laurirr d<>>»us laurier, victoire sur victoire. 
Le i'rinre. pour essai de génén.silc, 
Gagocroil ilft rombals niarchiiiil h mon côté ; 
Loin di'S frol les leçons qu'.'i mon bra< on pri*f<»re, 
[Il apprviidroil à v^iinrrc en me r>'gardant faire.] 
U. DlKGDE. Vous me parlez en v.iin de cv que je connoi : 

[Je vous ai vu corobatlrc et commander sous moi |l037-5ll;j 



Ci LE r.in 

n. nii.T.i'K. 
Je lo sois, vous servez bien le roi. 
Je vous ai vu coniI)atli'C et commander sous moi; 
Quand l'Age dans mes nerfs a fail couler sa Cflace, 
Votre rare valeur a bien rempli ma place; 210 

Enfin, pour éparvnier les discours superflus, 
Vous êli's aujourd'biii ce (]u"aulrefois je fus. 
Vous voyez toutefois qu'eu cette concunence 
Un monarque entre nous met quelque différence'. 

LE COMTE. 

Ce que je méritais, vous l'avez emporté. 215 

D. DIÈGUE. 

Qui l'a gagné sur vous l'avait bien mérité. 

LR COMTE. 

Qui peut mieux l'exercer en est bieu^ le plus d.gne. 

D. DIÈGUE. 

En être refusé n'en est pas un bon signe. 

LE COMTE. 

Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan. 

D. DIÈGUE. 

L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 220 

LE COMTE. 

Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge'. 

D. DIÈGUE. 

Le roi, quand il en fait, le mesure au courage*. 



1. Var. Un monarque entre nous met de la différence (1C37-5C). 

2. Bien joint à certains verbes dans Corneille leur donne plus de force et 
signifie certes, assurément. Ainsi dans Horace (v. 3): 

Elle peut bien sou''rir en son libérateur 

Ce qu'elle a bim souffert en son premier auteur. 

3. Var, Parlons-en mieux, le Roi fait I lionneur à votre âge (1644, in-4"). 

4. Var. Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage (1648 50). 



213. " Je le mérite autant et plus que toi. 



ACTE I, SGÈNli III «5 

LE COMTK. 
ni i>nr \l\ Cet hotinour n'était dû qu'à mon bras. 

n. DIÈC.l E. 

Oui n'a pu l'oblcriir ne If iiit'iitait pas'. 

I.i: COMTE. 

No le méritait pas! Moi? 

n. DiÈr.UE. 
Vous. 

LE COMTE. 

Ton impudence, 255 

Téméraire vieillard, aura sa récompense. 

(Il lai donne aa unlllet t.) 
D. DIÈGUE, metUnt r^pé« h la main. 

Achève, et prends ma vie après un tel affront, 

Le premier dont ma race ait vu rougir son front'? 

1. « In(Jé|>ondarnincnt du moDologuecn strophes, G>rncillcil.-ins les moments 
où la poésie arrive à son apogée et veut pf)ur expres-^ion quelque chose qui 
remplace le chant, coupe son dialogue d'une manière réirulicro :i\or do* 
réplique- épales qui, pour .iin<i dire, se font pendant l'une à l'autre ol ilnnnent 
tout à fait l'équivalent de la forme lyrique. Ce procédé est emprunte aui 
comédies primitites du vieux théâtre français qui, dans ce cas. adinelt.iit 
même le vers refrain, revenant plusieurs fois de suite, ce qui donne au dia- 
logue une saveur imprévue et une graro étrange. «Th. de Bikvilli. Petil tniU,; 
(if poésie frnuçaiie, ch. vnt, p. 143. 

i. Ce soufflet pirait excessif à Voltaire, qui le blâme indirectement: «On ne 
donnerait pas aujourd'hui un soufllet sur la joue d'un héros. Les ai'teur< mêmes 
sont très embarrassés à douner ce soufflrt : il< font le semblant. Cela n'e<t 

Ï)lus même soutf'-rt dans la comédie, et c"e«t le seul eicmple qu'un en ait sur 
e théàtr>» trafique. » GeofTroy ré|.ond k la remarque de Voltaire : • Ijr peste, 
à la vérité, n'e-t pis noble, l'outrau'e est avilissant; mais, quand il en résulte 
Comme dans le Cid, un efTcl terrible, il est ennobli, il devient théâtral et 
trafique. S il est vrai que la délicatesse de notre scène et de nos mœurs ne 
supporterait pas aujourd'hui ce qui a paru intéressant du temps de Corneille, 
c'est une délicatesse qui ne tourne p.is au profit de l'art. » {Cours de litt. 
dmm., t. I, p. 19.) Jules Janin dit de son côté : • Tous les comédiens à qui 
j'ai vu jouer le rôle du Comte donnaient ce souflUt d'un air cuibarrassé et 
timide; ils paraissaient honteux de cet excès du f^rand Coriicil'c, et ils 
avaient l'air d'en demander pardon au public. Il me semble, sauf meilleur 
avis, que ce souniet, qui va être toute une grande tra(^édie, ne peut ctro donné 
avec trop de hardiesse et d'insolence. f'Ius ce vieillard va être outragé, et plus la 
vengeance du Cid sera dramatique. Il faut que ce soufflet soit reçu et donné 
;i la face de tous, sinon vous en faites une injure vulgaire, et qui perd beaucoup 
de son prix. Vous dites, il est vrai, que c'est une action brutale; mais tant 
mieux, il faut justement que l'action soit brutale pnur qu'elle nous irrite loii«, 
et nous mette du parti de l'illustre vieiUanl olIeii<é. n Lilt. driiiit., t. III. 
p. 347.) Voyez encore sur ce soufflet la disf-ussion très intéressante, miis 
trop longue pour être citée ici. de Lessint'. dans la Dramaturgie de //<im- 
ti'titri/ ai' soirée, p. iftS-iTli de la traduction de Scckau et Cbousi*. 

.t. Sciidénr s* moque lourdenn-nt de cette expression, le front d'une race: 
• Il m- f.dloit plus ijue dire : /.ci bras di' tna liijn''i- et le» cuifscs de ma 
p'iftérite. - L'Académie la bliiine .nussi. V<iltaire répond : • l'ouri(uoi, si on 
anime t>ut en poésie, une rare ne pourrat-ellc pas rougir? Pourquoi ne pas 
lui donner an front comin" des sentiments 7 • 



66 LE CID 

LE COMTE. 

El que pcnses-tu faire avec tant de faiblesse ? 

D. DIÈGUE. 

Dicul ma force usée en ce moineul me laisse M 230 

LE COMTE. 

Ton épée est à moi ; mais tu serais trop vain, 

Si ce iioiiteux trophée avait cliargé ma main 

Adieu. Fais lire au prince, en dépit de l'envie,'' 

Pour son insiruction, l'hisloire de ta vie; 

D'un insolent discours ce juste châtiment 23S 

Ne lui servira pas d'un petit ornement^. 

SCÈNE IV 

D. DIÈGUE*. 

rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! 
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie? 

1. \ar. Dieu, ma force usée à ce besoin me Uiisset (1637-56.) 

2. On ne sait trop si Molière, a voulu parodier le vers de Corneille, en fai- 
iant dire plaisamœcnt à l'huissier du Tartuffe (v. 4) : 

Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, 
Et suis liuissier, à verge en dépit de l'envie, 

3. \ar. [Ne lui servira pas d'un petit ornement.] 

D. DiÈG'JE. 

Epargnes-tu mon sang ? 

Lb Comte. 

Mon âmo est satisfaite. 
Et mes yeux à ma main reprochent ma défaiLe. 

D. DlÉGUE. 

Ta dédaignes ma vie ? 

Le Comte. 
Kn arrêter le cours 
Na serolt que hâter la Parque de trois jours (1C37-SG). 

• Ce retranchement, opéré par Corneille lui-même, est une preuve de goijt . 
Ces méjjris après l'outrage abaissaient également l'offenseur et l'offensé. » 

fGÉRuzEz, Comment, sur le Cid ) 

4. Dans la littérature ancienne, trois morceaux fameux offrent une certaine 
re=semhlance d'inspiration et de sentiment avec les plaintes de don Diègue : 
dans Virgile, les paroles du vieil Evandre remetta.t à son fils Pallas le soin 
de le venger de M-^zence (li'n., viii, 5G0), et celles de Mézence, lorsqu'on lui 
rapporte le corps de son fils Lausus, tue par Enée (x, 845) ; dans Sophocle, le 
désespoir d'Œdipe, déplorant ses crimes involontaires. (Œrfi^e roi, 1639). 

237. — (I Ah ! malheureux vieillard I » 



ACTE I, SCHNE IV 67 

Ft no suis-je blanchi diins les travaux f^iiorricis 

OiK' jiour voir en un jour flétrir tant di^ laiiriors? 240 

M'iii bras qii'avoc respoct toute rKspasrne ailiniro, 

Miin bras, qui laut de fois a sauve cet enipire, 

Taut (le fois afliMini le trône de son roi, 

Traliil donc nia (|iierelle et ne fait rien pour moi? 

cruel souvenir de ma u'Ioire passée! 24") 

Œuvre di' tant de jours en un jour crfacée! 

Nouvelle dJLrnité fatale à nutn bonlifur! 

Précipice élevé d'où tombe mon honneur! 

Faut-il de votre éclat voir triomphi-r W comte', 

Et mourir sans venireance, ou vivre dans la hmite? 2riO 

Comte, sois de mon prince à présent couveinfur; 

Ce haut rans.' n'admi't point un homme sans honneur. 

Et ton jaloux orjîueil, par cet affront insi^'ne, 

Maljrré le choix du roi. m'en a su rendre indigne. 

Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255 

Mais d'un corps tout de glace inutile ornement. 

Fer jadis tant à craindre, et qui, dans cette oITense, 

M'as servi de parade, et non pas de défense, 

Va, quitte désormais le dernier des humains, 

Passe, pour me venger, en de meilleures mains*. 26Ô 

SCÈNE V 

D. DIÈGUE, D. IlODRl^.UE. 

D. DIÈGUE. 

Rodrigue, as-tu du cœur'? 

1. Le poète oublie !•_• »cr» précédent, car éclal ne saurait se ratlnrhcr iipr& 
cipice. — L'Académie estirac q'ie « trionpher de Vidal d'une dignité, re loiit 
de Utiles paroles qui ne nigoiliL'iit rien. • Voltaire, (tu conlr.-\irc, jii<tiflo l'>i> 

fr«59ion et dit nvcc justesse : • N'eit-il pas psrmia, en p^nie, de triumpbtr de 
éclat des candeurs 7 ■> 

S. Var rPasse, pour me vengtren de meilletires mains,} 
Si Rodriçutest mnn (IN, il faut que l'amour cide, 
Et qu'une ardeur plus haute à «es fl immei succède : 
Mon honneur est Icsien, ot le mortel affront 
Qui tombe sur mon chef rejaillit sur Aon front (1037>56.) 

I. ■ Pour dÏTerlir le cardinal et contenter en même temps l'enrle qu'il avoit 



tSl. — • Appelés, apitelez le comte, qu'il vienne remplir la charge de gou- 
verneur de votre Sis : il pourra mieux l'honorer, puisque je suis melnteiivnl 
sans honneur. ■ 



68 LE CID 



D. RODRIGUE. 

Tout autre que mon père 
L'éju'oiivornil sur l'IuMirc. 

D. DIKC.UE. 

Agréable colère. I 
Digne ressenti ment à ma douleur bien doux! 
Je reconnais mon sang à Cô noble courroux ; 
Ma jeunesse revit en celte ardeur si i)i'om[)le. 2Gn 

Viens, mon (ils, viens mon sang*, viens réparer ma honle; 
Viens me venger. 

D. RODRIGUE. 

De quoi ? 

D. DIÈGUE. 

D'un affront si cruel, 
Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel; 
D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie ; 270 

Mais mon i\<se a trompé ma généreuse envie; 
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, 
Je le remets au tien pour venger et punir. 
Va contre un arrogant éprouver ton courage : 
Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outi'age; 

ronire le Cid, Roisrobert le fit jouer devant lui au ridicule par les laquais et 
les n.armitons ; entre autre? rlioses, en ret endroit où D. Diègue dit à son fils: 
« Rodrigue as-tu du cœur ? » Rodrigue répondoit : « Je n'ai que du car- 
reau. >> (Tallemant des Réaux, Historiettes, t. II, p. 305.) 

1. Racine a encore parodié ce passage {les Plaideurs, ii, 3). Chicaneau dit 
à sa fille Isabelle : 

Ah ! tu seras un joi;r l'honneur de ta famille. 

Tu défendras ton bien. Viens, moyi favg, viens, ma fille. 

2. « Venger et punir est trop vague, car on ne sait qui doit être vengé, ni 
qui doit être puni. » (Académie.) La Harpe répond: «J'ose croire cette critique 
mal fiiiidée et je louerai ces deux vers précisément pour ce qu'on y censure. 
D'abord le sens est clair: qui peut se méprendre sur ce qu'on doit venger et 
sur ce qu'on doit punir ? Mais ce qui me paraît digne de louange, c'est; cette 
précision rapide qui est avare de mots, parce que la vengeance est avare du 
temps. Venger et punir, meurs ou tue : voilà les mots qui se précipitent dans 
la bouche d'un homme furieux; il voudrait n'en pas dire d'autres. » {Le Lycée, 
t. IV, p. 236.) 

261. — « Père, làchcz-moi, ou malheur, ou malheur, père ; si vous n'étiez 
pas mon père, je vous aurais donné un soufHet. « 

262. — Fils de mon âme, j'adore ce ressentiment, ceUe bravoure ; ce sang 
soulevé, qui déjà bouillonne dans tes veines, qui s'élance de tes yeux, c'est 
celui que la Castille m'a donné ; tu en as hérité de moi. » 

274. — « mon fils, affermis mon espoir, et cette tache à mon honneur, qui 
s'étend jusqu'au trône, lave-la dans le sang, puisque seul le sang efface de 
semblables tacbeR. » 



ACTK I, SCl-.NK V «9 

Meurs, on liio. Au siirpliis. i i>ii:- ix». le point flalliT, 2T;j 

Jo ti' lionne à cornhallre un lioninie à redonler; 

Je lai vn. tout couvert «le sani: <•! do poussière', 

Porter partout rtiïroi dans une armée entière. 

J'ai vu par sa valeur cent escadrons roin|)ns ; 

Kl, |ionr l'en dire encur (pielcjne chose (le plus, SîîO 

Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, 

C'est... 

D. RODRIGUE. 
De gi;\ce, achevez. 

D. DIÈGUE. 

Le père de Chimènc. 

D. RODRIGUE. 

I.e... 

D. DIÈGUE. 
No rêpiiqne point, je connais ton amour : 
Mais qui peut vivre infAme est indi;.'ne du jour; 
Plus roiïenseur o-^t cher, et plus frrande est l'olTense. 2R."i 

Enfin tu sais l'aiïront, et tu tiens la vengeance : 
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi; 
Montre-toi digne lils d'un père tel que moi'. 
Accablé des malheurs où le destin me range', 
Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge*. 200 

1. Vnr. Je l'ai tu foiit s.inplrint nu niilic-.i dos lintriilles. 
Se faire un beau icniparl de tr.illc fiimirnillcs. 
D. RoDBiGCE. Son nom ? c'est perdre fo ups en propos superflu». 
D. DitGCE. Donc, pour te dire encor quel )ue chuse de plus (1637-56). 
L'Aradémie, approiiT:int une critique de Scudérv, avait repris funéraille», 
qui ne si^ifie |ioint des corp-* morts ». Girneille sacrifie donc le mot et 
«*ec lui qimtre Tcrs, quoiiju'il n'eut fait qu'imiter le lalin/'unera, qui, en poé- 
iie, est mis très souvent pour caluvres. Ainsi Virgile {En., IX, 391) ; funut 
laeerum, un cadarre mis en pièces. 
J. \'nr. Montre-toi dijçoe Gis d'un tel père que moi (1637-58). 

3. 7?«n7cr dans Corneille est souvent pris dans le sens de réduire, atsujettir. 
Il dit duos sa traduction de l'Imitation : 

Ilnngr h re <]a<s tu dois ton ime on patience. 
Molière a dit de même {Femmes sav., iv, 2): 

Ft ne mi! rnngrz |>ai k rimliRno <i<^stin 
I>o me voir lu rival de uon»ieur Tritsolin. 

4. Var. Je m'en vais les pleurer : va. cours, vole et nou» venge (1637-58). 



Î76 — • Redoutable est ton adversaire. » 

289. — ( Voilà l'oirense, voici l'épé.-, je n'ai plus rien h te dire. " 
289. — « Je vais aller pleurer iiion airrnnl jusqu'à ce que lu eu tires ven- 
gjaiice. 



LE CID 

SCENE vr 

D. RODRIGUE. 

Percé justjues au fond du cœur 
)'une aLteiule imprévue aussi bien que mortelle, 

n Don Diègiie aime son Qls, mais quand l'honneur de sa maison est com« 
ircimis par l'insulte du comte, il n'hésite pas à ristiuer la vie do son fils, il 
l'Iu' ile pas à lui dire ces terribles paroles : Meurs ou tue. I^'honncur dans 
ion Diégue, comme l'amour de li patrie dans le vieil Horace, fait taire l'ainour 
lalernel sans l'étoulTer. Don Di.-gue, il est vrai, n'a pas le temps d'éprouver 
es alarmes qui troulilent le cœur du vieil Horace et qui trahissent malgié lui 
a tendresse paternelle ; car, dans le Cid, la vengeance suit de près l'outrage. 
)on Diègue ne peut pas rester déshonoré même pendant une heure: l'or- 
fueil espagnol ne supporter.iit pas celte attente, et (corneille se reprocherait 
le laisser reparaître les cheveux blancs de ce vieillard avant qu'ils soient 
■engés. » (Saint-Mabc Gihahdin, fours rfe Litt.dram., t. I, p. 172.) 

1. Ces stances ne sont pas une innovation de Gorm-ille; on en trouve dans 
jeauc.mp de tragédies et de comédies du xva" siècle : « Pas un de ceux 
|ui ont occupé le théàU'e avec gloire depuis trente ans, écrit Corneille 
n 1650, ne s'est défendu de mêler des stances dans quelques-uns des poèmes 
[u'ilsy ont donnés, je ne dis pas dans tous, car il ne s'en offre pas d'occa- 
iion en tous. » (Examen A' Andromède.) H faut voir sans doute l'origine des 
itances dans l'imitation du théâtre grec, où la poésie lyrique tient une si 
aige place, et aussi dans le goût de Louis XIV et de ses conlcmporains pour 
es divertissements chantés; on voit par ceux que Molière ajoute à ses corné- 
lies combien on aimait al irs les ballets, les mascarades, les fictions mytholo- 
fiques, les églogues en musique. Après Corneille, Kaciae met des stances 
lans Esther, Schiller dans la Fiancée de Messine, Casimir Delavigne dans le 
^aria; mais ce ne sont plus que de rares exceptions. 

i< On a pensé, dit Voltaire, que les personnages qui parlent en vers d'une 
aesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce que, s'ils 
'expliquaient en prose, ils devraient toujours continuer à parler en prose. Or, 
33 vers de six pieds étant substitués à la prose, le personnage ne doit pas 
'écarter de ce langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le 
oète qui parle. » 

Celles du Cid eurent le plus vif succès : l'abbé d'Aubignac le constate 

Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour et son de- 
oir, ont ravi toute la cour et tout Paris. " (Pratique du Théâtre, p. 402.) 
'uinte-Beuve les appréfie ainsi : « Elles font toujours plaisir à entendre mal- 
ré les concetti dont elles sont semées. » Mais, ajoute-t-il, « les paroles ont 
eau être déliées et subtiles, elles sont insuffisantes. La musique seule serait 
apable de bien rendre ce qui passe, à ce moment, d'orageux, de contra- 
ictoire et de déchirant dans l'àme de Rodrigue. Du moins, par le nom de 
ihimène, ramené à chaque finale, elles donnent l'ensemble et la note fonda- 
lentale du sentiment à travers les pointes : tout en souriant du jeu des anti- 
aeses, on ne peut s'empêcher, si l'on récite à haute voix, d'être attendri. » 
Nouv. Lund., t. Vil, p. 267.) 

Th. de Banville dit an contraire : o Corneille ne pouvait songer à obtenir 
es chœurs de ses comédiens, encore si peu riche-!, et qui sortaient à peine de 
état no.iiade; et il sentait bien d'ailleurs que, dans le monde niolerne, le 
i'risme parlé devait se substituer fatalement au lyrisme chanté. Alors, par une 
dmirable transposition, il imagina le monologue lyrique, en stances régulières, 
ni devait, aussi bien que possible, et merveilleusement pour nous, remplacer 
3 chœur antique, puisque le monologue représente, par une indiscutable con- 
ontion dramatique, ce qui se passe dans l'âme du personnage mis en scène. 
;ette âme, parlant à l'âme du spectateur, emploie naturellement et nécessaire- 
leut le langage divin. » [Petit traité de poésie française.) 



ACTE ], SCr.NE VI 71 

Misérable vengeur d'iiiii' justo (|iuMi'llt>, 
El malheureux objet d'une injtisle i ijrui'iir', 
Je demeure immobile, et mon àme aballue 295 

Cède au coup qui me tue. 
Si près de voir mon feu récompensé, 

Dieu, l'élrau^'e peine! 
En cet alïront mou pefênfsfToiïeusé, 
Et rolTenseur le père de Chimènel 300 

Que je sens de rudes combats! 
Contre moujpropre bonueuij mou ^xinour^s 'intéresse': 
Il faut veuu'er uu père, et perdre une maîtresse. 
L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras*. 
Réduit au triste clioi.v ou de trahir ma tiamme, 305 

Ou de vivre en inf;\me, 
Des deux çùlés mon mal est inûui. 

Dieu, l'étrange jieine ! 
Faut-il laisser un alïront impuni? 
Faut-il punir le père de Chimène? 310 

Père, maîtresse, honneur, amour, 
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie*, 
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. 
L'un me rend malheureux, l'aulre indii^ne du jour. 
Cher et cruel espoir d'une àme généreuse, 315 

Mais ensemble * amoureuse, 

1. Suppléez « du sort ». 

2. Prend intérêt, c'est-à-diro parti. Cf. Cobneilli (Toison cTor, v. 6) : 

Qu'ai-ie fait qae le ciel contre moi s'inti'ressn 
Jusqii k faire descendre en terre une déesse ? 

Voltaire critique- la locution s'intéresser contre ; ccpoadunl u elle est cliiro el 
grammaticale. ' (Littbé). 

3. Var. L'un échuufle moD cœur, l'autre retient mon braa (1637-35.) 

4. Var. Illustre tyrannie, adonible contrainte. 

Par qui de ma raison la lumière est éteinte. 

A mon aveuglement rendezun peu de jour(lii37 in-l* et 104i in-12). 

5. Très fréquent rhei (^)rneille dans le sens de en même temps, à la fois. 
Ainsi dans Horace (III, i) : 

Soyons fciuiiie de l'an ensemble et upor de l'aatre. 

De même Racine {Iphiijénie, IV, 6) : 

J'ai Totre &lle ensemble et ma gloire à défendre. 



208. — • riel, est-il possible que Ion inriémence ait permis que l'ofTonii 
fût mon père (étrange peinrO vl l'olTi'nseur le père de Cliimène I • 
310. — « Et je dois tuer le père dv Cbimèuo! ■ 



72 LE CID 

Digiio eunemi de mon plus 1,'iand bonheur'. 

Fit, (jiii ciuisos ma peine-, 
iM'os-lu donné jiour vent^er mon honneur? 
M'os-lu donné j)0ur perdre ma Chimènc? 32J 

11 vaut mieux courir au trépas. 
le dois à ma maîtresse aussi bien ^[nk mon pùre^; 
lallin^ en me vengeant sa haine et sa colère'*; 
J'ai lire ses mépris en ne me vengeant pas. 
t\ mon ])lus doux espoir l'un me rend inlidèle, 325 

Et l'autre indigne d'elle. 
Mon mal augmente à le vouloir guérir; 

Tout redouble ma peine. 
Allons, riion âme; et puisqu'il faut mourir, 
Mourons du moins sans offenser Chiinèu^. ,3.30 

Mourir sans tirer ma raison^! 
Rechercher un trépas si mortel à ma^doirCj^ 
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire 
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison! 
Respecter un amour dont mon àme égarée 333 

Voit la perte assurée ! 
N'écoutons plus ce penser^ suborneur 



1. Var. Noble ennemi de mon plus grand bonheur (1037-4^). 

i. Var. Qui fuis toute ma peine (1637-3tj). 

3. Devoir à est employé ici absolument, dans le sens de avoir des devoirs 
i remplir envers. L'Académie blâme cette expression comme « trop vague. » 
j'usuge l'a cependant consacrée: Molière dit {Don Juan, 111, 5) : Uessouve- 
)ez-vous que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur. » 

4. Var. Qui venge cet alTront irrite sa colère, 

Et qui peut le souffrir ne le mérite pas. 
Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle. 

Qui nous seroit mortelle. 
Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir. 

Ni soulager ma peine (1637-50). 

5. On ne dit plus aujourd'hui que tirer raison, sans article ni adjectif pos- 
essif. Corneille dit encore [Mélite, 11, 3) : 

Jl fut toajours permis de tirer sa raison 
D'une inlidilité par une trahison. 

Et avant lui Racan fait dire à un capilan (Epigr. contre un capit.) : 

Contre le firmament j'ai pl.mté l'i;?calade 
l'our tirer la raison <lo la mort d'Kiieelaile. 

ô. Infinitif pris substantivment, cjmme b, aucoup d'infinitifs, dans notre 
iiicienne langue, et d'usage très fréquent; il est à peu près tombé en désu>- 
ude. V. fur ce curieux idiotisme, Chassang, Gr. fr. Cours sup., par. 314 à 31 S. 



ACTE 11, SCÈNE I 73 

Qui ne sert qu'à ma pcitie. 
Allons, mou bras, sauvons du moins l'honaf^ur*, 

Fuiscjut' après tout il faut piTilit' Chimène. 340 

Oui, mon esprit sVtail dt'çu. 
Jf dois tout à mon \ù'\v avant qu'à ma maîtresse*; 
Que je meure au co;iib;il. ou meure de tristesse, 
Je rendrai mon santr pur connue je l'ai reçu. 
Je m'accuse déjà tni|) de néjL'Iij^'eoce; 345 

Courons à la ven;;eance; 
El, tout lionteux d'avoir tant balancé', 

Ne soyons plus en peine; 
Puisque aujourd'imi mon père est l'ofTensé, 

Si l'olTenseur est père de Chimène. 3oO 



ACTE DEUXIÈME 
SCÈNE I 

{Salle du Trône). 
D. AllIAS. LE COMTE. 

LK COMTE. 

Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud* 

I . Var. Allon«, moti bns, du moins sauvons l'honneur, 

Cuisqu'ausji Ition il f.tut pcrdr<.> ChinitMie (1037-56). 

l'is sévère que l'.\r.i<Jéiiiie. Vultaire n'aclmet pas cette métaphore, souf 
l':'':>.'tte que « m un bras ai une ime ne marrhent. » 

i. Var. Doi$:-je pas à mon père avant qu'à ma ma i tresse T (1637-48.) 

Yar. Dois-jc faa à mon père autant qu'à ma maîtresse ? (1652-5').) 

Z. Yar. Et tous bonleui d'avoir tant balancé (1037, 38 L. et 39) 

4. Yar. Je l'avuiic entre nous, qu:ind j»> lui fis l'alTroDl, 

J'uu« le !Ki[i^ un peu chaud et le bras un peu prompt (1647-50). 

I. Académie avait fiit sur ces vers de l'édition niiginaie une critique bieri 
subtile: > Il n'a pu dire ^e lui fis, car l'.iction tii'iit •l'être faite : il fallait 
dire quand je lui ai fait, puisqu'il ne s'étoit point pas-é de uuit entre deux. ■ 



3*4. — « Mon «ing roulera pur, et coulera honoré. • 

348. ~ •• Mon père ayant été l'olTcDié, peu importe (peine aniëre !) que 
l'oiïcnicur toit le pcrc de Chimène. « 



74 LE CID 

S'est trop ému d'un mot et l'a porté trop liauL'. 
Mais, puisque c'en est rail,le coup est sans remède S 

D. ARIAS. 

Qu'aux volontés du roi ce grand courage cède; 

11 y prend grande pari ; et sou cœur irrité 3b5 

Agira contre vous de [ileine autorité, 

Aussi vous n'avez [loinl de valahle défense. 

Le rang de l'olVensé, la grandeur de l'olTease, 

Demandent des devoirs et des submissions ^ 

Qui passent le commun des satisfactions. 360 

LE COMTE. 

Le roi peut à son gré disposer de ma vie*. 

D. ARIAS. 

De trop d'emportement voire faute esL suivie. 
Le roi vous aime encore; apaisez son courroux. 
11 a dit, JE LE veux; désobéirez-vous? 

LE COMTE. 

Monsieur '^j pour conserver tout ce que j'ai d'estime^, 363 
Désobéir un peu n'est pas un si grand crime ; 



D'où il résulte, observe spiiituelleiiient M. Géeuzez {Comment, sur le Cid), 
« qu'il faut que le soleil se couche et se lève pour donner place à l'aoriste ! « 
Corneille reni|il;iça donc ces deux vers par cenx qui sont re^tés dans le texte, 
mais " ce ijuil mit à la place, dit Voltaire, un sunr/ trop chaud qui le porte 
trop haut, c^t bien pis qu'une faute contre la langue. » 

1 . Le porter haut, comme le prendre de baut. Ainsi Molière (Misan- 
thrope, V. 6) : 

Délrompez-vous de grâce et le portez moins haut. 

2. « Corneille excelle à ce vers demi-tragique et hautement familier, dont 
on s'est trop passé après lui. » (Sainte-Beuve, Nouv. Lund., t. Vil. p. 268. 

3. Corneille emploie de préférence cette forme submission, plus rapprochée 
de l'origine latine que soumission, quoique de son temps soumission fût 
beaucoup plus usité; il a lui aussi employé deux fois soumission. 

4. Var. Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance. 

Don Abias. Un peu moins d-i transport et plus d'obéissance : 
D'un prince qui vous aime apaisez le courroux (i637-56). 

5. Voir p. 64, n. i.. 

6. Var. Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime (1637-56). 



J52. — « Je confesse que j'ai commis une faute, mais je ne puis l'amender. « 



ACTE H, SCENE I 75 

Et, quelque grand qu'il soit, mes services présents* 
Pour le faire abolir suot plus (|ue suFlisauts. 

I). AUIAS. 

Quoiqu'on fasse d'illustre «>t de coiisiilth-uble. 

Jamais à son sujot un roi n'est redevable. 370 

Vous vous llattez l)faucoU[» et vous devez savoir 

Que qui sert bien son roi ne fait que son devuir. 

Vous vous perdrez, monsieur, sur* cette contiance. 

LE COMTE. 

Je ne vous en croirai qu'après l'expérieuce. 

D. ARIAS. 

Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375 

LE COMTE. 

Un jour seul ne perd pas un boni me tel que moi». 
Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice : 
Tout l'État périra s'il faut que je périsse*. . 

D. ARIAS. 

Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain... 

i. Yar. Et, quelque grand qu'il fût, mes serrires présents (1637-56). 

Aui premières ropri--cntali<>ns du Cid, le romtc .ij.mtiit les vers suivants, 
qui ne furent pas imprimes, mais que la tradition conserva : 

Ces sati«fai>tioDS n'apaisent point ane nui» : 

Qoi ^ei reçoit n'a rien, qui le^ Tiit se ililTame, 

Et de pareiU accords l'uK-t le plus roiniuiin 

E-'t de perdre d'haoneor deax uommej an lieu d'an. 

Au sujet de leur suppression, voir la notice, p. 13. 

i. Gjmnie rn inus o/jpiiijant sur. Ainsi Uossuer {Lelt. abb., 100) : « HarcLei 
en rejKjs si/r m.i dvii^iun. » 

■i. Kacixe a imite ce mouvement dans Phèdre IV, i) : 

Ca juar teal ne (ail point don mortel vertueux, etc. 

4, Var. Tout l'Etat périra plut6t que j- périsse i'l037-5fl). 

C'est le cri de (Jalilina dévoilé par Ciréron : .. ijuniii^im quidem cirrumven- 
tus ab inimicis prxceps igor, inccndium oieum ruina rcstinguam. • (Salli'sti 
Cntil., 31.) 



1. Note 4. « Ni donner, ni recevoir satisfaction... Celui qui l.i donne et 
• l'Iiii qui la reç^iit sont e^'alenient rerlains d'avoir tort, car l'un per^l l'Iioniicur 
•'t l'autre ne gagne rien. S'en remettre à l'epée pour les uutr.iges, c'est la 
uiicui. ■ 
372. — « Atcc cela, vous cherche! votre |>er<e. » 
HT»). — ■ Le» huniuies t<-ls que moi ne se perdent pas farilemeut. » 
'■'i, — • 11 y va de la perle de la Castiile avant la mienne. > 



% LE CID 

LE COMTE. 
D'iiu scopire qui sans moi tomberait de sa main*. 380 

Il a trop d'iulérêt liii-iiu'iuo en ma personue, 
Et ma tèle ea tombant ferait choir- sa couronne. 

D. ARIAS. 

Souffrez que la raison remette vos esprits. 
Prenez un bon conseil. 

LE COMTE. 

Le conseil en est pris. 

D. ARIAS. 

Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre compte. 383 

LE COMTE. 

Que je ne puis du tout* consentir à ma honte. 

D. ARIAS. 

Mais songez que les rois veulent être absolus. 

LE COMTE. 

Le sort en est jeté, monsieur, n'en parlons plus. 

D. ARIAS. 

Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre; 

Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre^. 390 



. Il y a, ce semble, quelque obscurité entre ce vers et la réticence de 
D. Àrias. Dans les premières éditions, un point d'interrogation à la fin des 
deux vers (379 et 380) rendait le sens plus clair. 

2. Très fréquent jusqu'à la fin du dix-septième siècle et employé concur- 
remment avec tomber, a vieilli. 

3. C'est le sens latin de consilitim, résolution. 

4'. C'est-à-dire tout à fait. Du tout, comme d'autres prétendues négations, 
rien (voir ri-dessus, p. 63, n. i), personne, aucun, est positif par lui-même; 
le sens négatif lui vient de non, seule véritable négation exprimée ou sous- 
entendue. Autrefois du tout s'employait fréquemment sans négation. Ainsi 
Malherbe (vi, 6) : 

Que si nos maux passés ont laissé quelques restes. 
Ils vont du tout finir. 

Et BossuET (3' Serm. pour la Purifie.) : « Cela est du tout admirable. » 

5. Yar. Tout couvert de lauriers craignez encore la foudre (1037-56). 

« Ce 'mot, disait Vaugelas en 1647 {Rem. sur la langue fr.). est l'un de ce» 
noms substantifs que l'on fait masculins ou féminins, comme on veut, 
Quoique la langue française ait une particulière inclinaison au genre 
féminin. » En 1672, Ménaoe {Observ. sur la langue fr.) établit que, « dans lo 
figuré, il est toujours masculin; dans le propre, le plus souvent féminin. • 
On voit, par la correction <le Corneille, qu'après avoir suivi la règle primitive, 
il s'est rangé à la seconde avant même qu'elle fût énoncée par Ménage. — 



ACTE 11, tjCENF. II 77 

LE COMTE. 
Je l'attendrai sans pour. 

D. AH1.\S. 

Mais non pas sans eiïct. 

LE COMTE. 

Nous verrons donc par là «Ion Dii'jj'ue satisfait. 

(Il rfttral.) 

Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces*. 

J'ai le cœur au-dessus di's plus lièn'S disv'nkes; 

lit l'on peut me réduire à Nivre sans bonheur, 

Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur'. 395 



SCÈNE II 

LE COMTE, D. RODRIGUE. 

R. DODRIGUB. 

A moi, comte, deux mois. 

Quant aa vers en lui-même, c'est une allusion à la croyance dea anciens que 
le laurier écartait la foudre. De même dans Horace v. 3) : 

Lauriersi. sacrés rimeaax qu'on vi'ut rèdaire en poudre, 
Vou5 (|ui mettez ^a Kte à cuuvert île la foudre. eW. 

1^ Var. Je m'étonne fort peu de menaces pareilles : 

Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles; 
Et quand l'honneur y va. les plu» cruels trépas 
l'réseotés à mes veux ne m'cbrauleraient pas (t637-56). 

ï. « Ce dialogue (entre le Comte et don Arias) était bien d'accord avec le 
sujet, et, à la fuis, axe les sentiments et les dispositi ms des spcclatours, 
^uand le comte, enlété de 8>d importance, «'écriait : 

Un Féal jour ne perd p.is oo homme tel que mol 1 

on croyait entendre le propos d'un Hontinorency, d'un Lcsdiguières. il'iin 
lEnhnn; c'est ainsi que les derniers prands seigneurs, hier encore, avaii-tit 
parlé. On écoulait, non fans un certain frémissement, l'écho de celte ultiétx' 
et fé rd.i''.- arrogance que Hichc-licu achevait à peine d'abattre et de niveler. . 
(Si:»ii,-l!ïcvr, Xouv. LuiiJ., t. VU, p. 268.) 



3''7. -- • Rooair.ot. Comte? — Li Cativr. Qui c»-la? — Rooiunin. Ici 
prt-s je le dirai qui je suis, — Lg ( onilc. Oue me veux-lu? — RonRii.tK. Je 
veux le parler, '.o vicillarl que lu voisli, saivlu qui il est? — Lr CoiiTr. Je 
le «ais, |»ourqiioi le deninnd-s lu ? — itounioi'i. Pourquoi ? l'arle b.i«, éiouto. 
— I.t Coirrit. l'arle. — Ronm.Lr. Ne «ais-tu pas qu'il fut un miroir d'honneur 
et de courage? — I.t (".omii;. Lh bic;i •.* — liountouK. Et que c'c^t son s:ing et 
le mien que lu ^ois dans mes \om; le saiitu 7 — j.i Couti. Et do b- savoir 
(ménaire tes paroles), qu'est-ce que cel.i impart.-'' — llfUiMi.iii. All.ins un p<Mi 
plua loio, et tu Murms oombieo cela importe. 



78 LE CID 

LE COMTE. 
Parle. 

D. RODRIGUE. 

. Otc-nioi d'un doute. 
Counais-lu bien don Diègue? 

LE COMTE, 

Oui. 

D. RODRIGUE. 

Parlons bas ' ; écoute. 
Sais-tu que ce Vieillard fut la même^ vertu, 
La vaillauce et Tliouneur de son temps? le sais-tu? 400 

LE COMTE. 

Peut-être^. 

D. RODRIGUE. 

Cette ardeur que dans les yeux je porte, 
Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu* ? 

LE COMTE. 

Que m'importe? 

D. RODRIGUE. 

A quatre jas d'ici je te le fais savoir. 

LE COMTE. 

Jeune présomptueux! 



1. Comme on le voit ci-dessus (n. 397), re mot est traduit de raufeur 
espagnol, qui met le défi et le duel en présence de Cliimène et de D. Diègue. 
Dans Corneille Parlons bas n'est pas inutile, quoique les deux hommes soient 
seuls, rar ils sont dans le palais du roi et pourraient être entendus. Le Page 
en effet va dire tout à l'heure (se. rv) : 

De ce palais ils sont sortis ensemble, 

Seuls et qui tous bas semblaient se quereller, 

2. Au dix-septième siècle, le même se mettait indifféremment avant ou 
après le nom, en prose comme en poésie, sans que la signification changeât. 
Les deux tournures se trouvent même à côté l'une de l'autre, avec le même 
sens: ainsi dans Médée (11, 2) : 

Ah I rinnoeence même et la même candeur ! 
Aujourd'hui au contraire même présente deux sens fort différents, selon qu'il 
est placé avant ou après le nom. V. Chassang Gr. fr. Cours siip., par. 208, 4. 

3. L'Académie trouve que « c'est mal répondu, » sans voir l'intention 
méprisante et hautaine que le comte met dans ce doute. 

4. (( Une ardeur ne peut être appelée sang, par métaphore ni autrement. » 
(Académie.) — • Critique vétilleuse réfutée par Voltaire : « Si un homme 
pouvait dire de lui qu'il a de Tardeur dans les yeux, y aurait-il une faute à 
dire que cette ardeur ^ient de son père que c'est le sang de son père ? N'esj 
ce pas le sang qui, plus ou moins animé, rend les yeux vifs ou éteints ? » 



ACTK n, SCÈNE II 79 

r». noDiiiGUE 

Paili» sans tYinouvoir. 
Je suis jtMini\ il est vmi; mais aux Aiiifs bi^n nées 403 

La valeur n'atleuti |>(>iiit If nouibre des années*. 

LE COMTE. 

Te mesurera moi! (}ui t'a rendu si vain'! 
Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main! 

D. RODRIGUE. 

Mes pareils à deux fois ne se font point connaître, 

El pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître, 410 

LE COMTE. 

Sais-tu bien qui je suis? 

D. ROoninuE. 

Oui; tout autre que moi 
Au seul bruit de (on nom pourrait trembler d'effroi. 
Les palmes dont je vois ta lète si couverte' 
Sendilcnt porter écrit le destin de ma perte. 
J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415 

Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur. 
A (jui venjre son i)èrc il n'esl rien impossible* 
Ton bras est invaincu^, mais non pas invincible. 



i. l>Ue p<»n«.;e se retrouve dans Hivers pasMirefi que fonnnissnit peut-être 
Corneille. Cirtjio!» avait dit : « C. Ctsar ineuntc xtate docuit al> exrellenti 
eiimiaque virtule pr>frre««iini Oftatis eispcctari mm opurtcie. » {Philipp., 17.) 
EtOviDB (Ars an,., 1, ISO) : 

Ingoiiiiiui >M?lc«te sais ve'orllins anois 

Sortit, et ignave Tert inalu (liiiiina laorv.. 

Enfin GoiLLAUME du Vaiii, dont CorneiPc parait s'être souvenu aussi dans un 
pas<afre de Polyructe. dit en parlant de Louis XIII cnfint (14* flarnngue fu- 
nèbre) : « Ne nie-urez («as sa puissance par ses ans : la vertu aui âmes 
béroîques n'alteml pas les années ; elle fait ses progrès tout à coup. >> 

2. Var. Mais t'atlaquer à raoi ! qui l'a rendu si vain? (li>37-56.) 

3. Var, Mille et mille laoriers dont la tète est couxerto {1637-56,) 

A. On lit dan» plusieurs éditions m •dernes i7 n'est rien d'impossible, mais 
toute» les éditions imnriinr'es du vivant de Corneille portent i7 n'est rien im- 
possible. L'omi<'.ioM de lartirle déQni ou iodcQni et des partitiTs est très frâ- 
quirnt« dans Corneille. 

.%. Voltaire voit dans invaincu <• un terme hasardé et nécessaire n inventé 
pnr Corneille. Il se lroni(ie, car on le trouve avant dans le Loyal Servitenr, 
Amyot, d'Aublifné, Garnii-r. Bossuel. Qn:int \ Corneille, ce n'est pas d;ins le 
Ciii qu'il l'a emiilové fnmr la pre nièro fois, mais dans V Illusion eomir/ue : 
• >|an rouraj- iiir.tiiicu » (Voir la notice, p. 5); on le retrouve dan» Hura.cc 
I dans Ik Suite du Menteur. 



99 LE CIb 

LE COMTE. 

Ce grand cœur qui pamil aux discours que lu tiens, 

Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens; 420 

El, croyant voir eu loi l'Iionueur de la Casliile, 

Mon âme avec plaisir te destinait ma fille. 

Je sais ta passion, et suis ravi de voir 

Que tous ces mouvemeuls cèdent à Ion devoir; 

Qu'ils n'ont point affaibli celle ardeur magnanime; 425 

Que la liante vertu répond à mon estime ; 

Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait, 

Je ne me trompais poinl au choix que j'avais fait. 

Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse ; 

J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430 

Ne cherche point à l'aire un coup d'essai fatal; 

Dispense ma valeur d'un combat inégal ; 

Tiop peu d'honneur pour moi suivrait celte victoire. 

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire^. 

On le croirait toujours abatlu sans etl'orls ; 433 

Et j'aurais seulement le regret de la mort. 

D. RODRIGUE. 

D'une indigne pitié ton audace est suivie : 

Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie! 

LE COMTE. 

Retire-loi d'ici. 

D. RODRIGUE. 

Marchons sans discourir. 

LE COMTE. 

Es-lu si las de vivre? 

D. RODRIGUE. 

As-fu peur de mourir*? 440 

1. Voir p. 58, n. 5. 

2. Vaf. Et que voulant pour gendre un chevalier parfait C1637, in-i", 
38, 39 et 44). 

3. SÉNi-QUE avait dit {De Provid., c. 3) : <c Scit eura sine gloria viiir-i qui 
sine peficulo vinritur. » « Plus tard, dans son Arminius, représenté en lC4i!, 
et imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque textuellement 
(acte I, scène ni) les vers de Corneille : 

Los lâches seulement ■lérobent la victoire, 
Et vaincre sans péril ferait vaincre sans gloire; 
et par une singulière ei-reur, plusieurs critiques, confondant les dates, ont 
voulu, à cette occasion, faire de Corneille un plagiaire de Scudéry. « Mabty- 
Laveau.v.) 

4. 11 Le dialogue est impétueux, bondiscant; c'est une suite de ripostes qui 
Bont déjà de l'escrime : la parole se croise et s'entrelace comme fera tout à 



ACTE II, SCENE III 81 

LL COMTE. 

Viens, tu fais ton devoir, et lo (ils dégénère 
Uni survit un moment à l'honneur de son père*. 



SCÈNE m 

L'IMANTK, ClUMKNi:, LhlO.NUH. 

I.'iMANTE. 

Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur; 

Fais agir la conslance en ce coup de malheur; 

Tu reverras le calme après ce faillie orage; 445 

Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage ", 

Et tu n'as rien perdu pour le voir différer. 

CIIIMÈNE. 

Mou cœur, outré d'ennuis', n'ose rien espérer. 

L'n orage si prompt qui trouble une bonace* 

D'un naufrage certain nous porte la menace ; 450 

Je n'en saurais douler, je péris dans le port. 

J'aimais, j'étais aimée, et nos pères d'accord; 

l'heure l'acier... Colle scène olTre le pai-r.iit eicinple de ces vers à double rom- 
p.irlinieDt qui sont l'essence de la tragédie, mais <|ui appartiennent plus parti- 
culièrement il la forme de Corneille. Le moule est trouvé. « (Saihtk-Beuve, 
IVouv. Lund. t. Vil, p. 270.) 

1. « I.a question du duel intéressait vi>ement sous Richelieu, c'était une 
question encore brûlante et comme (Inerante. Il y avait dix ans que les tètes 
de boutteiille et île I)cs Chapelles ctan'iit to-iibci-s pourpan-il délit. Tous les 
seigneurs et les courli-ans prenaient parti dans la quen-lle ilu Cid ; h ces 
scènes d'apjtel et de dcsoltéissance, je me figure qu'un frisson parcourait la 
salle, et parmi les ran^s de la jeune noblesse on devait se regarder dans le 
blanc des veux. C'était un à-propos, un redoubiement d'iiilérét ; on était tout 
le temps comme sur des charbons. A ce moment, le fer de plus d'une épée 
devait brûler le fourreau. » (SAurrr-Biuvi. Xouo. /.uni., t. Vil, p. 269.) 

S. Var. Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage (1637-56). 

3. Ce mot a beaucoup perdu de sa force ; il fie désigne plus qu'une mélan- 
colie vague ou simplement ce qui fait puraiire le temps long, tandis ipi'au 
4ix-septieme sit-cle il «e disait, surtout en poésie, d'un vif tourment de l'àme. 
CoMiuLLE fait dire à Medéc trahie (IV, t) : 

Laissez-moi le sooci de «itngcr mca ennuit. 
RiaiiE emploie très souteot ennui dans ce sens : ainsi Andromaque parlant 
de son Gis [^Andr., 1,4;: 

Sa mort avancer* la flo de mea tnnuii. 

4. Calme de la mer. Ce mot, souvent employé comme adjectif ou coicme 
substantif par nos anciens tragiques, tomba vite en des::ctiide ; il ne se dit 
plus que comme adjectif d.ms lo sens, très familier, do bon à l'cices. On lit 
encore dans Saiht-Simoii (141, 64) : « Aussi abject dans le danger qu'audacieui 
dans la bonace. • 



S2 LE CID 

VA jo vous on contais la clianiianto nouvelle *. 

Au Mialiicurcux uiouionl (luo- naissait lour querelle, 

Dont le récit Fatal, sitôl ([u'on vous l'a fait, 453 

D'une si douce altento a ruiné l'elVet. 

Maudite ambition, détoslahle maiiie^. 

Dont les ])lus généreux soulTrent la tyrannie! 

Honneur ini|iitoyal)le à uies [dus cliers désirs*, 

Que tu vas nie coûter de pleurs et de soupirs! 460 

l'infante. 
Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre : 
Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. 
Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, 
Puisque déjà le roi les veut acconnnoder'''; 
Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible^, 463 

Pour en tarir la source y fera l'impossible. 

GHIMÈNE. 

Les accommodements ne font rien en ce point ■* . 

De si mortels alTronts ne se réparent point ^. 

En vain on fait agir la force et la prudence' ; 

Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470 



1. Var. Et je vous en contois la première nouvelle (1637-36). 

2. Que, signiûant où, dans, pendant, après un nom de temps ou un nom de 
lieu, au propre ou au figuré, était d'un usage continuel au xvn" siècle. 
Ainsi dans Horace (111, 5j : 

Un jour, un jour viendra que, par toute la terre, 
Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre. 

3. Veut dire ici égarement funeste, dans le sens étjrmologique du grec nav!a. 
Ainsi Raoihe [Iphtg., iV, 1) : 

Quelle étrange manie 
Vons peut faire envier le sort d'ipiiigénie ? 

4. Var. Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs (1637-56). 

5. Mettre d'accord; presque tombé en désuétude dans ce sens, quoique 
très usité au xvn' siècle. Ainsi Fléchier [Serm. I, 86) : « Accommoder Dieu 
avec le monde. » 

6. Var. Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible (1637-56). 

7. Var. Les accommodements ne sont rien en ce point (1638). 

8. On lisait d'abord : 

Les affronts à l'honneur ne se réparent point (1637-56). 

Mais l'Académie censura ce vers : On dit /aire affront à quelqu'un, mais 
non pas faire affront à l'honneur de quelqu'un. » — « Cette censure, dit 
Voltaire, détruirait toute poésie; on dit très bien, il outrage mon amour, ma 
gloire. » Corneille cependant modifia son expression et la remplaça par une 
au'.re moins énergique. 

9. Var. En vain on fait agir la force et la prudence (IC37, 38 et 44)» 



ACTE II. SCENE IIJ 83 

La haine quo les cœurs conservant au de<lans 
Nourrit des feux cacln-s, mais d'aulant plus ardonls. 

l/iNFANTE. 

Lo saint nœud ()ui jdiudra don Rodrifrue et Chim»''ne 

Dos pères enuiMiiis dissi|ii'ra la haine ; 

Kl nous verrons liienlùt votre amour le plus fort 475 

Par un heureux hymen étouffer ce disconP. 

CHIMÈNK. 

Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère : 

Don Dièjrue est trop allier, et je connais mon père ; 

Je sens couler des pleurs que je veux retenir; 

Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. 4^0 

I.'iNFANTK. 

Que crains-tu? d'un vieillard limpuissanle faiblesse? 

CHIMÈNE. 

Rodrigue a du courage. 

l'infante. 

Il a trop de jeunesse. 

CHIMÈNE. 

Les hommes valeureux le sont du premier coup*. 

l'infante. 
Tu ne dois pas pourtant le reilouler beaucoup; 
]| esl trop amoureux |»our te vouloir déplaire ; 483 

Et deux mots de la bouche arrêlent sa colère. 

1. Comme différend. Ce mot était fort en u.^age encore au moment où 
Corneille écrirait ses premières pièces et il s'en serait plusieurs fois. Vaugi-la* 
en parle comme d'» un de ces mots que l'on emploie en vers et non pas en 
prose, dont le nombre nVsl pas grand. •• Il ne tarda pas à vieillir; cependant 
on letroine encore dans MMliere, dans Itacine, et jusque dans Kegnard. 

2. • Cette idée reparait pour la troisième fois, et l'expression a toujours ét6 
en faiblissant : 

Je tait J«an«, il eit rral, mais aox imes bien néei 
La ralear n'attend pas le ooiubre des annàea, 

raut mieux que 

Met pareil* à deux fola ne le font point connaître, 

El poar leara eoapi d'esrai renient des coups de maître, 

»ers bien supérieur à celui-ci : 

Lei bomine* féoèreox le «ont do premier coup. • 

(Gtaozn, Commrnt, tut I* Cid 



84 LE CID 

r.HIMKNE. 

S'il ne m'obéil. point, (|ut'l onnilih^ à mon ennui I 

El, s'il peut m'obéil', (jiie dii'a-t-oii do lui? 

Elaut né ce qn'il est, soutlVir un tel outiagc' ! 

Soil. (]u'il cède ou lésisle au feu qui me renc:a,;ifc, 499 

Mon es|)rit ne i)eul (ju'èlre ou honteux ou confus 

De son Irop de respect, ou d'un juste refus. 

l/iNFANTE. 

Cliiinène a l'àme haute, et, quoique intéressée ^, 

Elle ne peut soullVir une basse pensée; 

Mais, si jusques au jour de l'accomuiodement i9K 

Je fais mon prisonnier de ce parfait amant. 

Et (jue j'empêche ainsi l'elTet d(! son courage, 

Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage? 

CHIMÈNE. 

Ahl madame, en ce cas je n'ai plus de souci*. 

SCÈNE IV 

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE. 

l'infante. 
Page, chercliez Rodrigue, et l'amenez* ici. 500 

le page. 
Le comte de Gormas et lui... 

CHLMÈNE. 

Bon Dieu ! je tremble. 

1. Var. Souffrir un tel affront, étant né gentiltiomme ! 

Soit qu'il cède ou résiste au l'eu qui le consomme (16S7-44). 

2. Var. Chimène est généreuse, et quoique intéressée. 

Elle ne peut souffrir une lâche pensée (1637-56). 

hitéressee veut dire ici « ayant intérêt îi cette question d'honneur. « RtoiNa 
Kii.iJ.MO ainsi iritcreaspn absolument ijphin.^ IV, 1) : 

Ma gloire intéressée emporte la balance. 

3. Var. Ah ! madame, en ce cas je n'ai point de souci (1637, in-12). 

4. Cette construction du pronom régime devant le verbe est cottinuelle au 
XVII" siècle; c'est un des caractères les plus frappants du style de cette 
époque. On la rencontre surtout lorsque le sert de régime à un infinitif qui 
dépend lui-même d'un autre verbe (^e le viens de quitter). 



ACTE II. SCr'INE V 85 

I,'lMANl'K. 

Parlez. 

LE PAGE. 

De ce palais ils sout sortis onseniblo*. 

CniMÈNE. 

Seuls? 

I.K PAlUî. 

Seuls, et qui^ senililairiit loul bas se quereller. 

CIIIMKNE. 

Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler*. 
Madame, pardonnez à cette promptitude. 50 i 

SCÈNE V 

L'INFANTE, LÉON OR. 

l'infante. 
Hélas ! que dans l'esprit je sens d'inquiétude ! 
Je pleure ses niallieurs, son amant me ravit; 
Mou repos m'ahamlonne, et ma flamme revit. 
Ce qui va sépan-r Hodrijrue de Cliiinène 
Fait renaître à la fuis mon espoir et ma peine*; 310 

El leur division, (jue je vois à regret. 
Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret. 

LÉONOR. 

Cette haute vertu qui rè^rne dans voln; ûme 
Se rend-elle sitôt à cette lAclie flamme? 

l'infante. 
Ne la nomme point \àcUo, à présent que chez moi 515 

Pompeuse et Iriomphanle elIt; me fait la loi ; 
Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère. 
Ma vertu la combat, mais, malgré moi, j'espère; 
Et d'un si fol espoir mon cœur mal défi'ndu 
Vole après un amant nw Chimèue a perdu. 520 

1. Yar. Hors de la ville ils sont sortis ensemble (tâ37, in-l2). 

2. C'ost le sens l:ifin (!>■ i,unleK. 

3. C'est-ù-dire u li-s paroli.'!! ne sont plus do suison », 

4. Yar. Arccque mon espoir fuit renaitrt ma peine (1S37-50). 



R6 LE CID 

LIiONOR. 

Vous laissez choir • ainsi co glorieux courage, 
Et la raison chez vous perd ainsi son usage? 

l'infante. 

Ah ! qu'avec peu d'elîot ou ontond la raiso Vn 

(jiiand le cœur est atteint d'uu si charmant poison! 

Kt lorsijuc le malade aime sa maladie *. J)2î) 

Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie*! 

LÉONOR. 

Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux ; 
Mais enlin ce Rodrigue est indigne de vous *. 

l'infante. 

Je ne le sais que trop; mais, si ma vertu cède, 

Apprends comme l'amour flatte un cœur qu'il possède. 530 

Si Rodrigue une fois sort vainqueur du comhat, 

Si dessous^ sa valeur ce grand guerrier s'abat, 

Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte. 

Que ne fora-t-il point s'il peut vaincre le comte ! 

J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits S35 

Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ; 

Et mon amour flatteur déjà se persuade 

Que je le vois assis ait trône de Grenade, 

Les Maures subjugués trembler en l'adorant. 

L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, .^40 

Le Portugal se rendre, et ses nobles journées* 

Porter delà les mers ses hautes destinées; 

1. Voir p. 78, n. 1. 

2. Vnr. Alors que le malade aime sa maladie (1G37-S6). 
Var. Sitôt que le malade aime sa maladie (1648-60). 

3. Var. Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie (1637-56). 

4. Var. Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous (1637-56). 

5. Dessous s'employa romme so«.s jusqu'au milieu du xvii» siccle. Dans ses 
Remarques, publiées en 1647, Vaugelas décida que ce mot, comme dessus et 
dedans, ne devait s'employer que comme adverbe, et non plus comme préposition ; 
depuis, la règle ainsi posée a été suivie. Corneille s'y rangea presque toujours 
clans SCS œuvres postérieures à 1647, mais il ne corrigea pas d'après elle ses 
œu\res antérieures. 

6. L'Académie n'admet pas cette expression, « car on ne dit pas les journée» 
d'un homme. » Voltaire la défend et (-emarque qu'il est resté une façon de ^>ar- 
ler analogue dans le style comique : il a tant fait par ses jmirnées. 



ACTE II. SCENE VI 87 

Oti sanjr dt>s Africains airosiT sos laiiriors • ; 

Ijilin tiiut cofui'on dit des plus Himoux guerriers*, 

Ji' rallcnds di> Hodriguo après celle victoire, 5i5 

[•'A fais de son amour un sujt>l df ma jrloire. 

LÉONOR. 

Mais, madame, voyez où vous portez sou bras, 
Kusuile d"un combat qui peul-ôtre n'est pas. 

l'infantk. 
Rodrigue est offensé, le comte n fait loulrage ; 
Ils sont sortis ensemble, en faut-il davantage? 550 

Ll'ONOR. 

Eh bien, ils se battront, puis(]ue vous le voulez'; 
Mais Rodrigue ira-t-il si loiu que vous allez? 

l'infante. 
Que veux-tu ? je suis folle, el mon esprit s'égare; 
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare*. 
Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis; 555 

Et ne me quille point dans le trouble où je suis. 

SCÈNE VI 

D. FERNAND, D. ARIAS, D. SA.CIIE. 

D. FERNAND. 

Le comte est donc si vain et si peu raisonnable! 
Osc-t-il croire encor sou crime pardonnable? 

1. Var. Au milieu de l'Afrique arborer ses tauviers (1637-56). 

("orneille modifln son Ycrs sur l'observation de l'Aradémie • qu'on ne peut 
pnt rtire arborer un nrbre ». Voltaire nbserve justement que « oiininc on cou- 
|Mil des branches de laurier en l'honneur des vainqupiirs. c'était les .irborer 
i|ii'- lie les porter en triomphe, * et que de tclle« figures sont permises en 

po^-ic. 

i. Var. El faire SM sujets des plu» br:\vcs gnerriefs (l«37, in-D). 

3. Var. Je veut que ce combat demeure pour certain, 

Votre esprit \a-t-il point bien vile [loiir sa main ? (1637-56.) 

•t. Var. Mais c'est le moindre mal que l'aiiiotir me prépare (IC37-56). 

I.a correction vient encore ici d'une ci iliqiic de l'Acadcni";»; pljs ju^tc que 11 
t ••'•••ilcnto ( n. Il : » Il y a de ia contrulliiion dans le s.»ns l'e Ce vers: 

r rnnimcnt l'amour peut-il pieparer un mil qu'elle sont dèja? Klle pouvait 
l::.-n dire : c'ett un petit mal en comparaison de ceuj: que l'amour me prc- 
pire. • 



8S LE CID 

D. ARIAS. 
Jo l'ai de vofro part lont^to.mps entretenu. 
J'ai fait mon pouvoir ', sire, et n'ai rien obtenu. 560 

D. FERNAND. 

Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire 

A si peu de respect et de soin de me plaire! 

Il olTense don Diègue et méprise son roi! 

Au milieu de ma cour il me donne la loi! 

Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565 

Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine*; 

Fût-il la valeur même, et le dieu des combats, 

Il verra ce que c'est que de n'obéir pas. 

Quoi (]u'ait pu mériter une telle insolence^, 

Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570 

Mais, puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui, 

Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui. 

D. SANCHE. 

Peut-être un peu de temps le rendrait moins rebelle; 

On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle* ; 

Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 

Un cœur si généreux se rend malaisément. 575 

Il voit bien qu'il a tort, mais une àme si haute ^ 

N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute. 

D. FERNAND. 

Don Sanche, taisez -vous, et soyez averti 

Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580 

D. SANCHE. 

J'obéis, et me tais; mais, de grâce encor, sire, 
Deux mots en sa défense. 

1. C'est-à-dire /ni fait ce que j'ai pu. Cf. Molière (Dép. am., I, 2) : 

Faites votre pouvuir, et nous ferons le notre. 

2. Var. Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine (1637-56). 

3. Var. Je sais trop comme il faut dompter cette insolence (1637-56), 

4. On ne peut dire bouillant d'une querelle, comme on dit bouillant de 
colère. (Académie.) — « Tout houdiant encore de sa querelle me semble très 
poétique, très énergique et très bon. » (Voltaire.) 

5. Var. Oa voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute (1637-48). 
661. — « Je suis un roi mal obéi. Je châtierai mes vassaux, » 



ACTE II, SCÈNE VI 89 

D. FER N AND. 

lit cjiit' pourrez-vous dire ' ? 

D. SANCHE. 

Ou'une âme "ccoiifuiin^e aux jriaiult>s actions 

Ni* se peut abaissor h des siihmissions ^: 

Kilo u'on citnroil point «[iii sVxplii|iKMit sans honte; SS.'i 

lit c'est ;\ co mot si-ul qu'a résiste le coiiile-*. 

Il liouvo en son devoir un peu tiop de rigueur, 

lit vous obéirait s'il avait moins de co'ur •. 

Commandez ipie son bras, nourri dans les alarmes ', 

Hépare cette injure à la pointe des armes; 590 

Il satisfera, sire; et, vienne qui voudra, 

Attendant qu'il l'ail su, voici qui répondra. 

D. FEIINAND. 

Vous perdez le respect : mais je pardonne 'a l'ûge, 

Kt j'excuse l'ardeur en un jeune courage''. 

Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 59j 

Est meilleur ménager du sang de ses sujets : 

Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, 

Comme le chef" a soin des membres ipii le servent. 

Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi; 

Vous parlez en soldat, je dois agir eu roi* ; 600 

1. « Celte srène parait presque aii-:<i inutile que celle de l'Infante; elle avilit 
d'ailleurs le Koi, qui n'est point obéi. Après que le Roi a dit : Taisa-vous, 
pourquoi dit-il, le moment d'après : Parlez? et il ne résulte rien de cette 
icène. • (VoLTiiRe.) 

2. Voir p. 76, n. 3. 

3. Var. Et c'cfl contre ce mot qu'a résisté le comte (1637-56). 

Corneille a modifié son vers sur l'observation de l'Académie que « rétister 
contre un mot n'est pas parler bien français- » 

4. !,'.\cademie s'eleve contre l'inirtisemblin^'e d'un langage aussi peu con- 
venable de la part de don Sanche. Voltaire oiserve juste. nent : « Qu on fasse 
attention aux mœurs de ce tenijis-là, à la Hcrld des seigneurs, au peu do 
pouvoir des rois, et l'on verra que ceux qui roiligcrent ces remarques avaient 
une autre idi'-e de la puissai.ce royale que l>-s guerriers du xiu* siècle. •> 

5. • On ne peut pas dire un bras wnirri dans lei alarmes, et il a mal pris 
•D te liiu la partie pour le tout- » (.\c4iiÉuir.) 

6. Var. Et j'estime l'ardeur en un jeune courage (1637-56). 

7. Scudéry avait critiqué le mot chef ; l'Aradomio le défendit comme n'é- 
tant a paiint tant hurs d'usage •. Il devait en eiïet rester buigtuiiips encore dans 
la langue, car on le trouve au xvm* siècle dans Voltaire et au xix* sierlo 
dans Chateaubriand, à litre d'exception, il est vrai. Aujourd'hui il est entic- 
rement tombe en désuétude. 

8. Var. Vous parlez eu soldat ; jo dois régir en roi (1638). 



90 LE CID 

Et, quoi qu'on veuille diro cl t\\un (\\\"i\ ose croire*, 

Le comte à ni'obéir ue peut |ierdre sa gloire. 

D'ailleurs rallVont inc toiicho. ; il a perdu d'honneur 

Celui que de mon (ils j'ai fait le gouverneur; 

S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-nuMne', 60a 

Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. 

N'en parlons plus. Au reste-', on a vu dix vaisseaux 

De nos vieux ennemis arborer les drapeaux; 

Vers la bouche du tleuve ils ont osé paraître. 

D. ARIAS. 

Les Maures ont appris par force à vous connaître, 610 

Et, tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur 
De se plus hasarder contre un si grand vainqueur. 

D. FERNAND. 

Ils ne verront jamais sans quelque jalousie 

Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; 

Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615 

Avec UG œil d'envie est toujours regardé. 

1. Var. Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille croire (1037-48). 

2. Yar. Et par ce trait hardi d'une insolence extrême, 

11 s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même. 
C'est moi qu'il satisfait en réparant re tort. 
N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort ; 
Sur un avis reçu je crains une surprise. 

Don Anus. 
Les Mores contre vous font-ils quelques entreprises ? 
8'osent-ils préparer à des efforts nouveaux ? 

Le Roi. 

Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux, 
Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine 
Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène. 

Don Arias. 
Tant de combats perdus leur ont ôté le cœur 
D'atlaquer désormais un si puissant vainqueur. 

Le Roi. 

N'importe, ils ne sauroicnt qu'avecque jalousie 

Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie, 

Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux 

Réveille à tous moments leurs dessins généreux. 

[C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville] (1637-56). 

3. Voltaire critique an reste purce que, dit-il, « il signifie quant à ce qui 
reste et ne s'emploie que pour les choses dont on a déjà parlé. Uuand on passe 
d'un sujet à un autre, il faut cependant, ou quelque autre transition. » Ceci 
était M'ai au xvni° siècle et encore de nos jours, mais, d t M. Marty-Laveaux 
n au xvii' siècle, au reste s'appliquait à tout ce qui restait à dire, que cela 
eiit ou non du rapport avec ce qui précédait. » (Lex. de la langue de Corneille.) 



ACTR II. Snf-.NK VU 91 

C'est riiiii(iiit' raison qui m'a fait dans Séville 

Plai-cr tlepiiis dix ans le lioiic de Castille*, 

Pour les voir de plus prtSs, et d'un ordre plus prompt 

Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620 

D. ARIAS. 

Ils savent aux dépens de leurs plus dignes* têtes* 
Combien votre présence assure vos conquêtes: 
Vous n'avez rieuà craindre. 

D. FKHNAND. 

Kl rien il iiéL^liger. 
Le trop de confiance attire le danger; 

Et vous n'itrnorez pas (ju'avec for! peu de peine* 625 

Un llux de pleine mer jusqu'ici les aniêne^. 
Toutefois j'aurais tort de jeter dans les cœurs, 
L'avis étant mal sûr, de paniijues terreurs. 
L'elTroi que [iroduirail celte alarme inutile, 
Dau.s la nuit (]ui survient troublerait trop la ville: 630 

Faites doubler la garde aux murs et sur le port. 
C'est assez pour ce soir*. 



SCÈNE VII 

D. FERNAND, D. ALONSK, D. SANCIIE , D. ARIAS. 

D. ALONSE. 

Sire, le comte est mort. 
Dim Diègue, par son fils, a vengé son offense. 

1. Voir ri-après lExamen, p. 168 et p. 5i n. 3. 

i. Dnn« le «ons de nobles. 

3. Var. .Siro, ils ont trop appris aux dépons de leurs tètes (t637-5G). 

4. Var. Et lo iiiônm ennemi que l'un vient de détniirc, 

S'il sait prendre son temps, est capable de nuire (1037-56). 

5. Voir l'Examen, p. lOS, et n. î, 

6. « Tout re<-i, on le sont, est pour préparer & l'eiploit prochain de Rodrif^iie. 
Mais on s'expliqua pt-u que le roi, ainsi averti, ne prenm; aucune précaution 
et remette tout au lendemain : sinf^ulier monarque par tnqi dchniinuiru et qui 
prèle nu sourire. Corneille n'a pas et n'aura jiimais ce ïientimcnl du ridicule 
qui ^'atta^he k rerlains de ses personnages nobles. » Sainte- Uiuvk, (A'ouv. 
Lun'l., t. \ll, p. 271.) 



9â LE CIIJ 

D. FEHNAND. 

Dès que jVn su l'affront, j'ai prévu la vcnsïenaco'; 

Kl j"ai voulu dès lors prévenir ce mailicur. 633 

D. ALONSE. 

Cliiinène à vos <,'tMioux apporte sa douleur; 

Klle vient toute- en pleurs vous demander justice. 

D. FEIINAND. 

nieu qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse *, 

Ce que le comte a fait semble avoir mérité 

Ce digne cli;\timent de sa témérité*. 64'0 

Quelque juste pourtant que puisse être sa peine, 

Je ne puis sans regret [)erdre un tel capitaine. 

Après un long service à mou État rendu, 

Apres sou sang pour moi mille fois répandu, 

A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 54^ 

Sa perte m'affaiblit, et sou trépas m'alflige. 



SCENE VIII 

D. FERNAND, D. DIÈGUE, CHIMÈNE, D. SANCIÏE, 
D. ARIAS, D. ALONSE. 



CHIMENE. 



Sire, sire, justice. ^ 



1. Voir \ Examen, p. 167, 

2. D'autres éditions (1639, 1644, 1648) portent « tout en pleurs. » C'est en 
1647 que Vaugelas établit, par une longue discussion, dans quels cas tout 
adverbe s'accorde ou ne s'accorde pas avec le nom. Cependant l'usage de 
l'accord en tous cas est resté assez général et libre durant presque tout le 
dix-septième siècle. Pour l'usage moderne, V. Chassang, Gr, fr. Cours sud., 
par. 208, 10. 

3. Var. Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse (1652-60). 

4. Var. Ce juste châtiment de sa témérité (1637-56). 

."). « Le premier mot de Chimène est de demander justice contre un homme 
qu'elle adore : c'est peut-être la plus bollo des situalions. Quand, dans l'amour, 
il ne s'agit que de l'amour, cette passion n'est pas tragique. Monime aiuie- 
ra-t-elle Xipharès ou Pharnace ? Antiochus épousera-t-il Bérénice ? Bien des 
gens répondent : « Que m'importe? » Mais (.Ihimone fera-t-elle couler le sang 
du Cid? qui l'emportera d'elle ou de do:i Diojuc? Tous les esprits sont eu 
suspens, tous les cœurs sont émus. » (Voltaire.) 

634. — « Comme je connaissais l'outrage, j'en ai dès lors prévu la ven- 
geance, » 



ACTE II. SCENE VIII 9.1 

D. DIÉOUE. 

Ah ! sir»', écoulez-nous. 

ClIIMliNE. 

Ji' ne jette à vos pieds. 

D. DIKGUE. 

J'embrasse vos genoux. 

CHIMÈNE. 

Je deinaude jnsticf. 

D. DIÉGUE. 

Knleudez ma défense'. 

CHIMÈNE. 

D'un jeune audacieux punissez linsolence: 650 

il a de votre sceplre abattu le soutien, 
Il a tué mon père. 

D. DIÈGUE. 

Il a veneé le sien*. 



1. Var. D. Ditr.oii. 

[Entendez ma défense.] 

ClIlUf.NE. 

Vengei-moi d'une mort... 

D. DitocE. 
Qui punit l'insolence. 

CaiiitiiE. 
Rodrigue, sire... 

D. DitcDi. 

A fait un coup d'homme de bien. 
CamèiiB. 
[II a tué mon père.] (1637-50 . 

M. (iéruiei ob^ene au sujet de l;i suppression de ces dcui vers : u Cechan- 
ppTiient. qu'.iucune critique n':i»:iit provoqué, est sioeuliéreinent heureux : en 
elTi-t la précipitât ion de don Itir-guc a interrompre C-hiniône, pour compléter 
le<! iibr.iscs qu'elle pommenrn par une r(intr.i(iiction, n'était ni d'un vieillard 
ni d'un gentilhomme. • — Le même crilii|uc ajoute au sujet de ce début de 
scène : - J'hésite à crnire. et cepenihmt je soupçonne, tant la malice du 
je. me Ilacioc était cruelli-. qu'il songeait « cette lutte de don Diégue cl do 
Cliinieiic aui pieds de l'crnan.l, lorsqu'il pousse (Plaideurs, II, 4; Cbicaneau 
et la cumtcsée devant le grotesque tribunal de Dandin. ■ (Comment, sur le 
Cul. 

i. ■ l.e« deux sentiment", les deux étincelles partent et s'entrechoquent 

647. — CHiMtiir. « Justice! je demande justice. > — D. Ditout. » Jusie est 

la vcngcan<-c que j'ai prise. • — CuiMinr. « Roi, je tombe & tes pieds. ■• 

b. Ditbti. ■ Roi, a tes pieds je suis venu. ■ 



94 LE GID 

CHIMÈNE. 

Au sang de ses sujets un roi doit la justice* , 

D. DIÈGUE. 

Pour la juste vengeauco il n't'st poiut de supplice ^. 

D. FEUNAND. 

Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655 

Cliimène, je prends part à votre déplaisir; 
D'une égale douleur je sens mon âme atteinte. 

(A D.Dièguo.) 

Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte. 

CHIMÈNE. 

Sire, mon père est mort; mes yeux uut vu son sang 

Couler à gros bouillons de sou généreux flanc; 660 

Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, 

Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, 

Ce sang qui tout sorti fume encore de courroux ^ 

De se voir répandu pour d'autres que pour vous. 

Qu'au milieu des basards n'osait verser la guerre, 66o 

Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre*. 



coup sur coup : un éclair répond à l'autre. » (Sainte-Bedve, Nouv. Lund., 
t. VII, p. 273.) 

1. On dit habituellement « devoir justice, » mais l'article semble donner ici 
à l'expression plus d'ampleur et un sens encore plus expressif. 

2. Var. Une vengeance juste est sans peur du supplice (1037-44). 
Var. Unejuste vengeance est sans peur du supplice (1048-SG). 

3. « Scudéry, dit Voltaire, no reprit point ces hyperboles poétiques qui, 
n'étant point dans la nature, aflfaiblissent le pathétique de ce discours. C'est 
le poète qui dit que ce sang fume de courroux; ce n'est pas assurément Chi- 
mène, on ne parle pas ainsi d'un père mourant. Scudéry, beaucoup plus ac- 
coutumé que Corneille à ces figures outrées ou puériles, ne remarqua pas 
même en autrui, tout éclairé qu'il était par l'envie, une faute qu'il ne sentait 
pas dans lui même. » On en pourrait dire autant des contemporains de Cor- 
neille, qui a|iplauilirent sans doute à ce luxe de métaphores sur le sang du 
Comte, comme ils avaient applaudi aux vers fameux de Théophile de Viau 
(Pyrame et Thisbé, acte V) : 

Le voilà, ce poignard, qui du sans de son maître 
S'est souillé lâchement ; il en rougit, le traître ! 

4. Var. [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la teirej, 

Et pour son coup d'essai son indigne attentat 
D'un si ferme soutien a privé votre Etat, 



652. — i< Seigneur, ils ont tué mon père! » Et ailleurs : — Chimènb, « Sei. 
gneiir, mon père est mort. » — D.Diêgue. k Mon honneur est vengé. » 
633. — « il y aura justice chez les rois. » 
054. — « Juste vengeance il a pris. » 
1359, — ,( J'ai vu de mes propres yeux le brillant acier teint de sang. 



ACTE 11, SCKNE VI 11 95 

Jui couru sur le lieu, saiis force et saus couleur; 

Je lai trouvé saus vie. Kxcusez ma dimleur, 

Si H", la voix me uiaiu|u<> à ce récit liinesle; 

-M. s pleurs et mes soupirs vous diroul mieux le reste. 670 

U. FEHNAND. 

Pivnds courage, ma tille; et sache qu'anjunniliiii 
TdU roi le veut servir de pt>re au lieu de lui '. 

CHIMJiNE. 

Sire, de trop d'houneur \m misère est suivie. 

Je vous lai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie*; 

Son Ihmc était ouvert; fl, pour mieux m'émouvoir*, 675 

Si»u sau!,' sur la [toussière écrivait mou devoir; 

Ou plutôt sa valeur eu cet étal réduit»' 

Me parlait [lar sa plaie et liAtait ma poursuite; 

Ht, pour se faire eiiteudn' au plus juste des rois, 

Par cette triste bouche elle empruntait ma voix*. 680 

Sire, ue soulfrez pas que sous votrtî puissance 

Hégue devant vos yeux uuf telle liceuce; 

Que les plus valeureux, avec impuuilé, 

Soient exposés aux coups de la témérité; 

De vos meilleurs soldats attattu l'assurance, 

lit de vos cniii'iiiis relevé l'espérance 

J'arrivai sur le lieu sans furcc et sans couleurs. 

Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur (1637-56). 

t . « 1^ roi c>l liien omliarrassé entre ces deiii éloi|uences; sa réponse à Chi- 
nu-ue c>»l l'U-iiie de grâce. C'est tout i fait une répon>e digoe d'un roi de France, 
de Henri IV par eieinple. » ^J. Ja.nin, Cours de litl. dram., t. Ili, p. iVi.) 

i. \'ar. J'arrivai doue sans force, et le lrou\ui mm vie (l6.')7-60). 

3, Var. Il ne me parla pi>iot, mais pour niii-ui ra'évou\oir (IC 17-56). 

Voltaire blémc pour mifux m'émouvoir. Chinieni'. dit-il, u doit être si émue, 
qu'il ne f.iut pis c|u'eile prête aux choses inanimées le dessein de la toucher. » 
— • Oui, ré|)ond M. Nisard, qui trouve ri'tpies>ion admirable, » oui, si 
Chiiiieno n'a\ait à se vcnfirer que d'un nieuririet- ordinaire. Mais ce meurtrier, 
c'est :oD amant ; c'est celui dont elle dira plus loin : 

Rodiigue dans mon eœur combat envor mon père. 

Contre uo pareil ennemi, elle n'a pas trop, pour ne pas mollir, du spectacle 
d'une |ilaic demandant vengeance. » (Hint. df la litl. fr., t. Il, p. 107.) 

4. Un a traite ce vers de galimatias. C'est trop dire, car, s'il est de mauvais 
^nùl, il peut néanmoins se comprendre : la vat/'ur du Comie par tant /jur sa 
pliiie se servait d<' />i b<juche de sa blessure pour prier Chiinene de lui prêter 
«a voix auprès du Roi. 



667. — ■ Bientôt j'arrivai presque sans vie. ■ 

076. — «Il écrivait avec le sane mon devoir sur ce papier, 

680. — • Uon père, qui me paru par la bouche do sa blessure. 



96 LE CID 

Qu'uu jeune audacieux triomphe de leur gloire, 68S 

Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. 

Un si vaillant guerrier (in'on vient de vous ravir' 

Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. 

Enfin, mon père est mort, j'en demande vengeance. 

Plus pour votre intérêt que pour mou allégeance 2. C90 

Vous perdez en la mort d'un homme de sou rang; 

Vengez-la par une autre et le sang par le sang 

Immolez, non à moi, mais à voire couronne^, 

Mais à votre grandeur, mais à votre personne; 

Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l'État 695 

Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat. 

D. FERNAND. 

Don Diègue, répondez. 

D. DIÈGUE*. 

Qu'on est digne d'envie 
Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie ^! 
Et qu'un long âge apprêle aux hommes généreux, 
Au bout de leur carrière, un destin malheureux 1 700 

Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, 
Moi, que jadis partout a suivi la victoire ^ 

1. Var. Un si vaillant gueirier qu'on vous vient de ravir (1644, in-12). 
Yar. Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir (1654 et 50). 

2. Comme soulagement . Assez souvent employé par Cobneille; dans la Mo7't 
de Pompée (V. 1) : 

Poi te à ses déplaisirs cette foible allégeance, 
vers que Molière semble avoir imité {l'Etourdi, II, 4): 

Et quand ses déplaisirs auront quelque allégeance, 

3. Yar. Sacrifiez don Diègue et toute sa famille 

A vous, Il votre peuple, à toute la Castille : 

Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux 

Qui vous puisse payer d'un sang si précieux (1637-56). 

« Le poète, dit M. Géruzez, a sagement atténué cette requête hyperbolique. » 
Comm. sur ie Cid.J 

4. « La réponse do D. Diègue est de toute beauté, ton et sentiment; elle p?t 
d'une superbe amertume, sa langue est la vraie langue du grand Corijoille : 
c'est la pure moelle du lion; c'est la sève du vieux chêne. » (Sainte-Beuvf, 
A'OKU. Lund., t. Vil, p. 273.) 

5. Yar. Quand averque la force on perd aussi la vie, 

Sire, et que l'âge apporta aux hommes généreux 
Avecque sa foiijlesse un destin mallieureux ! (1637-56.) 

6. i< D. Diègue dcva.it expriuier ses sentiments devant son roi avec plus de 
modestie. » (Acad.) — « Oui, dans nos mœurs; oui, dans les règles de nos 
cours; mais non dans les temps de la chevalerie. » (Volt.) M. Merlet dit aussi 



ACTE II. SCENE VIII 97 

Je me vois aujourd'hui, pour avoir lro|> vécu, 

Hi'Ct'voir un aÎTroul »'t iltMut'invr vaincu. 

C.t' »ju<» u'a pu jamais' comliat, >i»'p', tMiibuscadc, TO'ï 

Ci' que n'a |ui januiis Arairon ni (Inniaiie, 

^i tous vos onuiMuis, ni tous nu's tuivieux', 

I.o comte l'n votre cour l'a fait |trt'S(|ue à vos yeux', 

Jaloux (le votre ciioix et lier de l'avanlape 

(Jue lui donnait sur moi l'impuissance de l'Au'e. 710 

Sire, ainsi cesciieveux blanchis sous le liarnois*, 

Ce sang pour vous servir prodi;:ué tant de fois, 

Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, 

Desrenilaient au tombeau tout cliargt's d'infamie. 

Si je n'eusse produit un lils digne de moi, 715 

Digne de son pays et digne de son roi. 

Il ma prêté sa main, il a lue le comte ; 

Il m'a rendu l'bonneur, il a lavé ma honte. 



très jusIeniCDt : • Ceux qui verraient ici quelque pou d'uinphaï^e doivent iion- 
cer que U. Diégue, humilié par «on affront, a plus que jamais bo'-oin de 
s'abriti-r sous ses laurier» d'autrefois, de mettre sa dignité sous la protection de 
ses glorieux souvenirs. [Kxtr. des class. franc. Poésie, p. 36.) 

l . Ce sont, en partie, les mêmes sentiments et les mêmes expressions que 
dans le Tameux prologue de 0. Labérius, forcé par César de se déshonorer 
dans l'extrême vieillesse, en montant sur le théâtre : 

Nei'L'.'sitas, «•nju.< cursus transversi ini|>etum 
VolueroDt muUi elTugere. pauei potueruiit, 
Quo mo iletnisit pa>ne extremis sonsiba:, 7 

Nimirom hoc die 

Udo plus Tizi, mibi qaam Tivendam fait. 

V. le morceau en son entier dans le recueil de M. Bgger (Latini sermomt 
wetusdoris reliquix, p. 26-J). 

%. i'eut-être y a-t-il ici une réminiscence de Viaciu {En., Il, 196) : 

Captique dolis lacrimis>|ue ooaeli.'*. 

Qnos neqiie Tydidcj, n«ic Larissiros .\clillle5. 
Non anni «lum'uere decens, non mille carino;. 

Vor. Ni tous mes ennemi.", ni tous mes envieux (1637 in-li). 

3. \'ar. L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux, 

Et siiiiille sans respect Thonneur de ma vieillesse. 
Avantage de l'âge, et fort de ma foiblesso (1637-Sâ). 

Ojrneillc s'est ici corrigé sur une criti(^ue de l'Académie : « U falluil dire 
*/ a tfiuillé, car l'a fait ne peut pas régir souillé. • 

4. Ilarnfjis (du ci-lliquc ba.s-lireton ïiarnez, ferraille) désignait au moyen 
âge l'armure comp|i.'lc de l'homme d'armes. On peut dire quo, grâce à Ciiriieillo 
btiiiicht MOUS le harnais est détenu une expression souvent usitée, presi|ue pro- 
verbiale. Corneille cependant crut devoir supprimer endosser te hantois qui se 
trouvait d«4s la première éditiou du Cid (vers iOiO, Var,). 



717. — « Je fiu le coupable qui allai chercher en lui les mains que je 
n'avais plus. ■ 



98 LE CID 

Si montrer du courage cl, du ressentiment, 

Si venj^er uu soiit'll(>t mérite un cliàtimeut, 720 

Sur moi seul doit toml»er i'échit (h' l;i tiMupête: 

Quand le bius a failli, l'on en punit la tête. 

Qu'on nomme crime ou non ce qui l'ait nos débats', 

Sire, j'en suis la tête, il n'eu est que le bras. 

Si Cliimène se plaint qu'il a tué son père, 725 

Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. 

Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, 

Et conservez pour vous le bras qui peut servir. 

Aux dépens de mon sang satisfailes Cliimène; 

Je n'y résiste point, je consens à ma peine ; 730 

Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret ^ 

Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret. 

D. FERNAND. 

L'afTaire est d'importance, et, bien considérée, 

Mérite en plein conseil d'être délibérée. 

Don Sanclie, remettez Chimène en sa maison^. 733 

Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. 

Qu'on me cherche son iils. Je vous ferai justice. 

CHIMÈNE. 

Il est juste, grand roi, qu'un meurtrier périsse. 

1. Corneille avait dit d'abord : 

Du crime glorieux qui cause nos débats (16.7-êG); 

et l'Académie de faire cette juste remarque : « On peut bien donner une tête 
et u)i bras à quelques corps figurés, comme, par exemple, à une armée, mais 
non pas à des actions comme des crimes, qui ne peuvent avoir ni tète ni ijras. » 
Corneille refait alors son vers tel qu'il est resté dans le texte, ce qui lui attire 
de Voltaire cette réflexion non moins judicieuse que l'autre : « Ce changement 
est vicieux. Ce qui fait nos débats est très faible. 11 semble que D. Diègue 
parle ici d'un procès de famille. » En outre cette expression prosaïque et faible, 
ce qiii fait nos débats, peut, encore moins que crime glorieux^ recevoir, par 
métaphore, une tète et un bras. 

2. Var. Et loin de murmurer d'un injuste décret (1637-56). 

Modifié sur cette remarque de l'Académie : « 11 offense le roi, en le croyant 
capable de faire un décret injuste. » 

3. Sainte-Beuve remarque ave- raison que D. Sanche est « singulièrement 
choisi pour un tel office. » Cette légère inconvenance n'existe pas dans la pièce 
espagn lie ; Chimène se retire sous la protection de son oncle Peranzulcs. 



722. — « Il appartient à Ton Altesse de punir sur la tête les fautes de 
main. » 

724. — « Rodrigue ne fut rue ma main. » 

729. — « Avec nia tète coupée, rendez Chimène contente. » 



ACTE m, snfiNIi I M 

D. l-EHNAND. 

Preuds (lu ri'pos. ma Ollo, et taliiiL' les douleurs. 

cm MÈNE. 

M'ordouuer du repos, c'est croître' mes malheurs'. 7iO 



ACTE TROISIÈME 
SCÈNE I 

{Chez le Comte) 
D. RODIUr.UE, ELVIRE. 

EI.VinE. 

Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable? 

D. RODRIGUE. 

Suivre le triste cours de mon sort déplorable. 

ELVIRE. 

Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil 

De paraître en des lieux que tu remplis de deuil? 

(Juoi! vieus-tu jusqu'ici braver l'ombre du coirife? 74."» 

Ne l'as-lu pas tué? 

D. RODRIGUE. 

Sa vie était ma honte; 
Mon honneur de ma main a voulu ce» effort . 

i. Croître est pris ici activomi-nt. Les f^rammairiens se sont partais sur la 
qiiftlion il.- s.iYoir si cette ci>ii«truclion e^t rorre»'!»-. (Juoi nu'll en Soit, Cor- 
ni'ill.- M!i «.Tt tn-s souvent; il *a la repreri-in- hienliSt dans le Citl même 
(v. »i.i .•! 1 (SJ;. Uacini! f>;ra de même, et l'Académie, dan» tuutes les éditions 
de son Iliclioiinaire, en autorisera l'emploi mi'-mc pour les prosateurs, 

i. Il y a certainement «les dftaiis du miuv:il> poiit dans cette scène, mais, 
dit Sair.lcBeUTe, « on en a fait son deuil de* lon^'t.'nipH ; et, de loin, ils sem- 
l)l«;nt d'- piquants elTets de couleur l<K:alc... L- Ilot du Si-ntiment moule tou- 
joupi. et le b'>n sens a beau faire ses réser»c». le bon gnM a beau trouver li 
relire cà et là, le cœur se |ir<Mid. Un n'a pai le cœur libre quand on lit le Cid. 
{.\ouv.' Lundi*., t. VII, p. 274.) 



"39. — • Oilmp-tol, t:himènp. » 

740. — ■ Ma douleur aii:.'menlc. ■ 

741. — • Ou'as-tu fait, Hodri/ue ? » 
Un. — • N'astu pas tué le comte? • 
747. — « Il importait à mon honneur. • 



100 LE GII) 

ELVIRE. 
Mais chorclier ion asile on la maison du inortl 
Jamais un nioiirtritM- on lil. il son rcrui^M'.? 

D. UODUIOOK. 

Kt je n'y viens aussi (jue m'olTiir îi mon juge*. 750 

Ne me regarde ])Ius d'un visage étonné^; 

Je cherche le trépas après l'avoir donné. 

Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène : 

Je mérite la mort de mériter sa haine, 

Kt J'en viens recevoir, comme un bien souverain, 755 

El l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main. 

ELVIRE. 

Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence : 

A ses premiers transports dérobe la présence. 

Va, ne t'expose point aux premiers mouvements 

Que poussera l'ardeur de ses ressentiments. 760 

D. RODRIGUE. 

Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire 
Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère' , 
Et j'évite cent morts qui me vont accabler*, 
Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. 



{. Var. Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge? (163"'-5G.) 

Corneille corrigea son vers sur la juste observation de l'Àcidémie que, « soit 

que Rodrigue veuille consentir au sens d'Elvire, soit qu'il y veuille contrarier, 

il y a grande obscurité en ce vers. » 

2. Avec l'énergique sens latin deationitus, stupéfait. De même Racine {Atha- 
lie, m, 5) ; 

De vos sens étonnés quel désordre s'empare? 

3. On n'a point de colère pour tin supplice, -c'est un barbarisme. » (Voltaibe.) 
Non, car le substantif équivaut ici à un verbe et le sens est pour me punir. 

4. Var. Et d'un heur sans pareil je me verrai combler. 

Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler (1637-56). 

Ici, pour faire disparaître sans doute le mot heur qui vieillissait, Corneille a 
fait de lui-même, en mettant cent morts, 'anc. correction malheureuse. En effel, 
selon la remarque de Voltaire, u l'idée d'éviter tant de morts ne doit pas se 
présenter à un homme qui la cherche. Ces cent morts sont une expression 
vague, un vers fait à la hâte. » De plus la chaîne des idées est rompue, et l'on 
ne voit plus aussi clairement que la se rapporte à colère. 



74S. — « Mais, Seigneur, quand donc la maison du mort a-t-elle été l'asile 
du meurtrier ? » 

7.12. — « Je cherche la mort dans sa maison, n 

754. — « Pour être juste, je viens mourir en ses mains, puisque je suis 
mort en son aflection . » 



ACTK m. SCKNF. Il 101 

KI.VIUK. 

Chiinène est au palais, cK' ploiirs louto haijrnce, 765 

Kt n'en revitMulra point qin' bioii aocoiiipa^'uéc. 

Roilriiriif, fuis, do grAcf, ôto-iuoi de souci. 

Que iu> dirat-on point si l'on to voit ici? 

Veux tu (ju'un intMiisaul, pour oonil)li' à sa misère, 

L'accuse d'y siMilïrir l'assassin do son pèro? 770 

Kilt' va rovcnir, ollo viont, je la voi : 

Du moins, pour son lionucur, Rodritruc, caclio-loi. 



SCENE II 

D. SANCHE, GHIMÈNK, ELVIRE. 

D. SANCHE. 

Oui, madame, il vous faut de sanjrlantes victimes : 

Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes; 

Lt je n'entrepiends pas, à force de parler, 775 

>i de vous adoucir ni de vous consoler. 

Mais, si de vous servir je puis être capable, 

Employez mon épée à punir le cnupable; 

Employez mon amour à venger celte uKUt* : 

Sous vos commandements mon bras sera trop fort, 780 

CHIMÈNE. 

.Malheureuse^! 



1 . u La bienséance eût été mieux observée s'il se fût mis en devoir de 
▼enger Chimcne sans lui en domanticr la pcpmissinii. n (Acad.) — « l'oint du 
tout; ce n'était pas l'usage de la rlicvalcric; il Tillait qu'un champion fût 
avoué iKir sa dame : et, de plus, don Sunche no dfvait pas s'exposer à déplaire 
à sa mailrc-se, s'il était vainqueur d'un homme que Cbimcnc eut encore 
aimé. ■• \,V<.LT.) 

2. I.e rolc de don Sanchc est pour Chimcne ce que le rôle de l'Infante est 
pour Rodrigue : il la rend plus intéressante et un donne une autre idée, en 
la montrant capable d'in<ipirer un dévouement absolu. .\ vrai dire, il est le plus 
souvent pâlo et elTa'°é; iri du moins il a sa raisin d'être et « produit, dit 
Voltaire, un eifet 1res h''ureui en augmentant la douleur de Chiniène ; et ce 
mot mal/irureuit, qu'elle prononce presque bans l'erouter, est sublime. LiOrs<]u'un 
personna|;c qui n'est rien par lui inéuie sert k faire valoir lo caractère prio- 
cip.ll, il u'e.'t point d« trop. " 



765. — • Chimcne e<t au palais, ot reviendra accompagnée. » 

771 . - < Elle viendra, elle vient. » 

77S - .AU porte du cabinet, cacbe-toi derrière le rideau. 



102 LE CIU 

D. SANCIIE. 

De grâce, acceptez mon service*. 

CHIMKNE. 

J'olïenserais le roi, qui m'a promis justice. 

D. SANCIIE. 

Vous savez qu'elle marche avec tant de lancfueur, 

Que bien souvent le crime échappe à sa lonj^ueur-; 

Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes. 785 

SoulTiez qu'un cavalier vous venp:e par les armes ^ : 

La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir. 

CHIMÈNE. 

C'est le dernier remède ; et, s'il y faut venir, 

Et que de mes malheurs celte pitié vous dure, 

Vous serez libre alors de venger mon injure. 790 

D. SANCHE. 

C'est l'unique bonheur oij mon âme prétend; 
Et, pouvant l'espérer, je m'en vais trop content. 

SCÈNE III 

CHIMÈNE, ELVIRE 

CHIMÉNË. 

Enfin je me vois libre, et je puis, sans contrainte, 
De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte; 

1. Va?'. Madame, arceptez mon service (1G37-0Û). 

2. Var. Que bien souvent le crime échappe à sa longueur (1637-56). 
Ces deux vers, qui s'inspiraient, ainsi que les suivants, des idées du moyen 

âge sur le droit de tout homme de se faire justice à lui-même, lor-qiie la 
réparation était douteuse ou trop lente à venir, rappellent, à un autre point dé 
vue, la célèbre allégorie des prières dans Homère [Iliade, IX, 50i-513) et 
notamment ces vers i 

Ka\ Yàç TE Anal e\(Ti Aiôî xojçiki \i,!.fi.').oio, 

Xti>7.aî Tî ^uffai Te, iraoaÇ/.uÎTzi'ç t' ôç&a)v|jtàj, 

AV ça Ts yv.\ [AeToiriirO' ''Axiri; à'Ki-(Oum yiouo-at. 
H S' "Axy) (jOEvaf^ t" Sjtïijio;' ouvexa itaTaç 

rioA^dv 'jTsxitfodÉsi, ttôàvti Si xe itâo-av éit' aîav 

B'/.âTïTOU(T àvôçtiicou;' aï B é^aviovxai oTiiaffui. 
« Les Prières sont filles du grand Jupiter; boiteuses, couvertes de ride» 
baissant les jeux et ne regardant que de roté, elle marchent inquiètes à la 
suite de l'Injure. l'Injure est vigouriiuse, prompte. Aussi, les devance-t-elle do 
beaucoup, et, parcourant la terre entière, elle outrage les hommes; mais les 
Prières viennent derrière et réparent ses torts. » 

3. Var, Souffrez qu'un chevalier vous venge parles armes. 

(1637 in-4°, 38, 39 et 44.) 



ACTE III, SCFlNE 111 103 

Je puis (lonnor passapo à mes trislos s(iii| iis, 795 

Ji' puis fouvrir mon Anii' ot tous mes déplaisirs'. 

.Mttii pôro est mort, Hlvin*; l't la prt'inii'n- »''pée 

Doul s'est armé Rddrijrui' a sa trame coupée *. 

Pleurez, jileuroz, mes yeux, et fondez-vous en eau! 

La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, 800 

Kl m'oblige à venjrer, après ce coup funeste, 

Celle que je n'ai plus sur celle <|ui me reste •. 

ELVlllE. 

Heposez-vous, madame. 

CHIMÉNE. 

Ah ! que mal à propos 
Dans un malheur si grand tu parles de repos M 
Par où sera jamais ma douleur apaisée % 803 

Si je ne puis iiaïr la main qui l'a causée? 

1 . Déplaiiir avait autrefois un sens bien plus énergique qu'aujourd'hui. 
CoKKBLLE dit ailleurs [Horace. V, 2) : 

...Je ilonle comment von.» portex celte mort. 
— Sire, aTCC drplaUir, mais avec patience. 

î. Celte construction, qui place le réirime du participe entre l'auiiliaire et 
ce parlirl|ic. n"i-st point p-irliculière à diriieille. Ellf? est très fréquente .ivant 
lui, notamment dans Garnier; de son temps elle commence à vii-illir. — On 
remarquera qu'avec cette construction il y a presque toujours accord entre le 
participe et le régime. 

3. Scudéry s'egaye aui dépens de ces «niatre vers; il trouve que « ces 
ypui fomlus donnent une vilaine idée à tous les esprits délicat*; n il s'amuse à 
dislinj'iier dans Chimone quatre et mcinc six parties, etc. L'Académie i^st plus 
équitalilo et blâme indirectement cette lourde plaisanterie. Voltaire estime que 
• ce n'i'?t point ainsi que parle la nature,» mais il reconnaît que ■• rc^ ler» 
touchent cependant ». La même idée se trouve dans Hobagk {Odes, III, l'j : 

.^h! te mea? si pnrfm anims rapit 
MaloTtor vi'. q^iid moror nltera 
Nec Carus leque, nec lujtrrttet 
Intrger f 

4. \'ar. Ton a*is importun m'ordonne du repos ! (1637-60.) 

j. \(ir. l'ar où sera jamais mon àine satisfaite, 

Si je pleure ma perti.- et la main qui l'a faite? 

Et que puis-jc espérer qu'un tourment éternel ? (1637-56.) 

L'Académie critique » /a main qui a fait la perle, pnir dire la main oui 
l'a causée, » et au-si ■■ je pleure la main, pour dire je pleure de ce que c est 
celte main qui a fait le mal. <• 1^ première eipression était cependant une 
syllfpse permise et la seconde ne souffrait pas d'équivoque. Coruuille sacrilia 
un t>eau vers. 



i)02. — ■ Catubtt. La moitié de ma vie a tué l'autre moitié. — Eltire. Ne 
pouvez-vous vous consoler? — Ciiiiit!iE. Le moyen de me con«o|i>r, quand il 
Lut, fKHir venger une moitié de ma \ie, que je renonce & toutes les deux ? • 

80.) , — • Iteposei-vous. • 

gui. — • Quelle coosolatiuu pourrais-je avoir? » 



104 LE CID 

Kt que dois-je espérer qu'un tourmoiil éternel, 
Si je poursuis le crime, aimant 1* ciiininel? 

KLVIUÏ. 

Il vous prive d'un père, et vous l'aunez encore! 

CHIMÈNE. 

C'est peu de dire aim(>r, El vire, je l'adore' ; 810 

Ma passion s'oppose à mou ressentiment; 

Dedans- mon ennemi jfi trouve mou amant; 

Et je sens qu'en dépit de toute ma colère 

Rodrigue dans mon cœur combat encor mou père : 

Il l'attaque, il \o. presse, il cède, il se défend, 815 

Tantôt fort, tantôt faible, et tantôt triompliaut ; 

Mais, en ce dur combat de colère et de llamme-', 

Il déchire mon cœur sans partager mon âme; 

Et, quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir*, 

Je ne consulte point pour suivre mon devoir; 820 

Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige ^. 

Rodrigue m'est bien cher, son intérêt^ m'afflige; 

Mon cœur prend son parti, mais, malgré son elîort, 

Je sais ce que je suis, et que mon père est morf. 

I Imité par Racine (Britan., II, 2) : 

J'aime, qae dis-je aimer? j'idolâtre Junie ' 

2. Voir p. 88, n. 3. 

3. L'Académie blâme l'opposition de flamme, signifiant amour, à colère, 
.1 où il y a du feu aussi bien qu'en l'amour ». Il serait plus juste de remarouer, 
avec M. Géruzez, que le vers n'est pas irréprochable, en ce que « des deux 
termes opposés, l'un, colère, est pris au propre, et l'autre, flamme, est pris 
au figuré. » {Comment, sur le Cid.) 

4. Construction analogue au latin quidquid potestatis. L'Académie déclare 
qu'elle « n'est pas française » ; selon M. Littré, « cet arrêt ne peut être ratifié; 
la tournure est logique et bonne. » Elle est surtout plus élégante et plus rapide 
que notre maussade et lourd quelque... que. 

5. Dans le sens étymologique de lier, au moral (obligare). 

6. <i Ce mot d'intérêt, dit l'Académie, étant commun au bien et au )nal, 
ne s'accorde pas justement avec afflige, qui n'est que pour le mal. 11 fallait 
dire son intérêt me touche ou sa peina m'afflige. » 

7. Corneille avait dit d'abord : 

Mon eœar prend son parti; mais, contre leur effort, 

Je sais que je sais fille et que mon père est mort (1637-B6). 

II remplaça contre, qui est fort et poéti(jue, par malgré, beaucoup plu 
faible, pour obéir à l'Académie : " C'est mal parler de dire contre leur effort 
je sais que je suis fille, pour dire : j'oppose à leur effort ta consiairation 
que je suis fille. » 

809. — n Tu aimes toujours Rodrigue mais vois donc qu'il a tué Ion 
père ! » 

glO. — « C'est mon ennemi adoré. » 



ACTE m, SCKNh: III 105 

KLVIHE. 

Pensez-vous le poursuivre? 

CI II M km:. 

Ah: cruelle pensée I 825 

Kt cruello poursuite où je nu» v(tis forcée! 
Jf tlt'MKiuile sa lèle t'i ciaiiis lic l'obtenir : 
Ma mort suivra la sienue, et je le veux [lunir! 

ELVIUE. 

Quittez, quittez, inaflaine, un dessein si trafri(iue; 

Ne vous imposez point de loi si lyrannique. 830 

CIIIMÈNE. 

Quoi! mon père étant mort, et presque entre nies bras', 

Son sang criera venjreance. et je ne l'orrai- pas! 

Mon cuL'ur, lionleuseiuent surpris par d'autres charmes, 

Croira ne lui devoir que di:npuissantes larmes! 

Kt je pourrai suulTrir (ju'uii amour suborneur, 835 

Sous un lâche silence éloulïe mou honneur^ ! 

ELVIUE. 

Madame, croyez-moi, vous serez excusable 

D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable*, 

Ccmtre un amant si cher, vous avez assez fait; 

Vous avez vu le roi, n'en pressez point l'elTel : 840 

Ne vous obstinez point en cette humeur étrange. 



1. Var. Quoi I j'aurai vu mourir mon père entre mes bras (1637-5''!). 

• Elle avoit dit auparavant qu'il était mort quand elle arriva sur le lieu. « 
(AcAD.). — « Le comte venait d'expirer quand Chimène a été témoin de 
ce spectacle. Je Cai vu mourir entre mes briu n'est pas assurément une 
hT|.erlii)|e trop forte; c'e-t le langage de la douleur. » (Volt.) 

i. Futur, aujourd'hui inusité, du verbe cuir, Par une coofusion facile, 
quelques éditions de Corneille portent : 

Son sans oriera veo^eance. et Je ne Vaurai pas ! 
Pareille méprise a ou lieu pour ce» vers de Milberbe {Prière pour IIei>ri 
le Grand) : 

Et le pcapla, iiai tremh'o aax frayeurs d<! la gaerro. 
Si ce n'est pour dio>er n'omi plus de tambours. 

3. C'est à tort que Voltaire blime cet emploi de «oui. Corneille avait 
d'abord dit moins énergiquement : 

Dans un lâche silence étouffe mon honneur ! (1637-56.) 

4. Var. De conserver pour vous un liointiie incomparable, 

Un araaot si chéri: vous avez assez fait (I037-56). 



tt'i. — « Pensez-Tous le poursuivre' 



10« LE CID 

CHIMRNE. 

Il y va de ma gloiro, il faut que jo me vonçe; 
Et, de quoi (jue nous flall<> un désir auiourcux, 
Toute excuse est liouteuso aux esprits généreux. 

ELVinE. 

Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire. 84b 

CHIMÈNE. 

Je l'avoue. 

ELVIRE. 

Après tout, que pensez-vous donc faire? 

CHIMÈNE. 

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, 
Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui'. 



SCENE IV ^ 

D. RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE. 

D. RODRIGUE. 

Eh bien sans vous donner la peine de poursuivre, 
Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre 3. S50 

1. « Ce vers excellent, dit Voltaire, renferme toute la pièce, et répond 
à toutes les critiques qu'on a faites sur le caractère de Chimèiie " Siiiiite- 
Beuve y voit aussi « toute l'unité et la perfection du Cid français. » Quant au 
caractère de Chimène, tel qu'il vient de se montrer dans cette scène de pré- 
paration à la grande scène du troisième acte, M. Guizot l'analyse ainsi : « La 
vivacité de Chimène à poursuis re la mort de Rodrigue est toute réfléchie. 
Quelque douleur que lui ait causée la mort de son père, ce n'est pas sa dou- 
leur qui la précipite aus pieds du roi, c'est l'idée qu'elle s'est formée de ce 
que lui commande l'honneur : mais le sentiment qui la possède l'arrache sans 
cesse à Tidée qui la gouverne. En même temps qu'elle fait ce qu'elle croit 
deioir à son père, elle dit ce qu'elle sent pour son amant, et le Cid, la seule 
des tragédies de Corneille où l'amour ose se racntrer avec tout son empire, 
est aussi la seule où le poète ait suivi la règle naturelle de donner l'action au 
caractère et les pai'oles à la passion. » {Corneille et S07i temps, p. 243.) 

2. Voir sur cette scène la réflexion de Corneille, dans l'Examen, p. 166. 

3. « M'empêcher de vivre est languissant, et n'exprime pas donnez-moi la 
mort. » (Voltaire.) 



846. — « Eh bien, que feras-tu? 

848. — « J'ai du courage, je ferai en sorte de le tuer ou de mourir. Je le 
poursuivrai tant que je sois vengé. » 

849. — « Mieux vaut que mon ferme amour, en me livrant à toi, te donne 
le plaisir de me tuer, sans la peine de me poursuivre. » 



ACTE m, SCÈNE IV id7 

CIIIMKNK. 

Klvire, où soinines-nous, t>l (iiiVst-ce que je voi? 
Uo(lrijj;ue ou ma uiiiisou! Hmlrigue devaut uioi! 

U. HODHir.UE. 

N'é|)ar;:ui'z |itiirit uitiu sau^' : croulez, saus résistance, 
I.a douceur de ma perle et de votre veugeauce. 

CHI&IÈNE. 



Hélas! 

Écoulo-iimi 



D. HODIUCUB. 
CIIIMliNE. 

Je me meurs. 

D. nODUIGUB. 

Ud momeuU 853 

CHIMjiNE. 



Va laisse-moi mourir. 

D. UODUIGLE. 

Quatre mots seulement : 
Après, ne me réponds qu'avecquc^ cette épée. 

CHIMli.NE. 

Quoi! du saug de mon père eucor toute trempée' I 



I . « C'est par ce soud.iin lutoierocnt, cl par rien autre chose, que Rodrif^ue 
in.irque qu'il vient de l'entendre dans le nuirs de son pcanchL-ment avec Elvire. 
Il II prend au point nu elle est, sans qu'on s'en étorini!. ■> (S*i.sTr-l{EuvE, 
A'ouc. Lund., t. Vil, p. 277.) — Ce tutoiement, très rare de la part de Ko- 
dri(cue, est plus fréquent de la part de l^himénc (V, 1 ; V, 7). Il en est dcménie 
ordinairement, danr^ le tlieàtrt Je Cornelilu : la femmes tutoient souvent les 
hiiinmt'S, qui leur disent vous. Ce tutoiement non réei|)roque n tient, dit 
M. Uorioo, a une théorie bizarre que la g;ilanterie du temps avait mise à la 
mi>de, au commencement du xvu* siècle, h savoir que la femme est supérieure 
à l'homme ; qu'une femme, des qu'elle se croit aimée, a le droit de traiter celui 
qui l'aime avec une familiarité prutc-lrice, sans que celui-ii ait le droit de lui 
rendre la pareille ; elle devient sa suzeraine, il devient son vassal. • V. Expli- 
cation du tlièàtre classique, p. 35 à 37. 

i. Du bas latin ab hoc, avec cela. Aoerqu/f s'employait en poésie au xvii* siècle 
devant les mnts qui commençaient par une consonne, sauf qutilqur et quel- 
C'inque. Ciirneille ne l'emiiloya qm; josiju'en Iti.'iU; à partir de celle époque, 
uiv-c^ue Uoient rare ilans la plupart des poètes du temps. 

3. « Ce Ters me f.iit souvenir qu'il y en a un autre tout pareil qui dit: 
Qaoi I du >«ng r|a Hodrigua encur loule trempée! [V, 6.) 



<\i. — "CHiickjii. Rodrigue ! Rodri/itc en ma maison ! — Roorikuk. Écouta. 
-' CuiMtai!. Je me meurs. — Roohioue. Je demande seutemoot qu'euteodpnt 
ce que Je dis, tu me répondes avec cet acier. • 



198 LE CID 

D. RODRIGUE. 

Ma Cliiinèac... 

cm MÈNE. 

Otc-nioi col objet odieux, 
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux. 800 

, D. RODRIGUE. 

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine, 
Pour croître ta colère et pour hâter ma peine. 

CHIMÈNE. 

11 est teint de mon sang. 

D. RODRIGUE. 

Plonge-le dans le mien; 
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien*. 

CHIMÈNE. 

Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue 8G5 

Le père par le fer, la fille par la vue?- 

Ole-moi cet objet, je ne le puis souffrir : 

Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mouriri 

D. RODRIGUE. 

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie 

De finir par tes mains ma déplorable vie; 870 

Car enfin n'attends pas de mon affection 

Un lâche repentir d'une bonne action^. 



« Cette conformité de mots, de rime et de pensée montre une grande stéri- 
lité d'esprit. » (Scudéry.) C'est le cas de rappeler les vers de Boileau : 

Bienheureux Scudéry dont la fertile plume... 

(Sat, \\, 77-85.) 

1 . « Le désespoir n'a pas de réflexions si unes, et j'oserai ajouter si fausses : 
une épée est également roupie dequelque sang que ce soit, ce n'est point du tout 
une teinture différente. « (Volt.) La remarque de Voltaire est juste, mais, 
dit Sainte-Beuve, « ose-t-on remarquer quelque trace de jeux de mots et c!e 
cliquetis de pensées, à propos de cette épée et du sang dont elle est teinte et 
qu'une autre teinture peut faire oublier ? On n'a pas ce courage; on est en- 
traîné par le flot du sentiment qui jaillit et n'a pas de cesse. » [Nouv. Lund., 
t. Vil, p. 277.) 

2 Ce vers et plusieurs autres de la même scène sont de ceux dont Corneille 
reconnaissait l'affectation et le mauvais goût dans son Examen, p. 166 : « Les 
pensées de la première des deux scènes (celle-ci) sont quelquefiis trop spiri- 
tuelles pour partir de personnes fort affligées. » L'Académie, sévère aux vraies 
beautés de la pièce, mais indulgente à des défauts qui passaient alors pour des 
qualités, estime que ces pointes et ces traits « pour la plupart ont leur source 
dans la nature de la c/iose. « 

3. L'Académie trouve que Rodrigue « fait une faute notable, lorsqu'il dit à 
Cbimène avec tant de rudesse, qu'il ne se repent point d'avoir tué son pcre, 



ACTE III, SCk.NE IV lOd 

I/irrëproclialiiL' olTol d'iiin' chaleur irop protiipte* 

Déshouorait mua père et me couvrait de doute, 

Tu sais comiuf un soufllt'l louche un homme de cœur; 875 

J'avais part à l'affront, j'en ai clierclié l'auleur : 

Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père; 

Je le ferais encor. si j'avais à !»• faire* : 

Ce n'est pas qu'en f^ffet, contre mon père et moi, 

Ma (lamme assez lon;.'lemps n'ait comhaitu pour toi; 880 

Jufre de son pouvoir ilans une telle offense : 

J'ai pu délihérer si j'en prendrais venjreauce' ; 

Ht'diiit à te dt'i»laire, ou souffrir un afrrdut, 

J'ai pensé qu'à sou tour mou bras était Irop prompt, ♦ 

Je me suis accusé de trop de violence; 885 

Et ta beauté, sans dimle, emportait la balance, 

A moins que d'opposi-r à tes plus forts appas* 

Qu'un homme sans honururne te mérilait pas; 

Que, malffré cette part <jue j'avais en ton âme*, 

Qui m'aima généreux me haïrait infâme; 890 

Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix. 

C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix. 

au lieu de s'en eiruser atec bumilité sur Tobligation qu'il avoit <Jc leiiger 
l'honneur du sien. • Ce sentiment iollexibic du devoir, tel qu'on l'entendait 
aux temps de li chevalerie, cet bâroisine de l'honneur, qui résiste au déchi- 
rement mutuel des deux amants, sont au contraire la force même et la beauté 
originale du Cid. 

I. Yar. De la main de ton père un coup irréparable 

Deshnnoroit du mien la vieillesse honorable (1637-56). 

3. D. Diègue avait déjà dit (H, 8) : ■ 

Il ne l'eAt .iamiis fait, si Je l'easse pa faire ! 
3 Var. J'ai pu douter enror si j'en prendrais veng-eance (1637-60). 

4. Corneille avait dit d'abord : 

J'ai reteno ma main. J'ai cru mon bi-as trop prompt (1037-56). 

Il afTaiblit son vers en le modifiant, troutunt peut-être avec Voltaire que ^ 1$ 
rjain et le bras faisaient un mauvais etfel. • 

5. Var. Si je n'eusse opposé contre tous te* appas (1037.56) 

t>. Var. Qu'après ni'avoir chéri quand je vivois sans blime (1637-56). 



873. — « Ton père, lo comte I<otano (surnom du Comte, « le ûer, U 
auperbe) a a porté sur les joues du mien sa main injurieuse et téméraire. > 

870. — • 1 1 quoique je me visse sans honneur, il m'a été si difficile de 
renoncer à mon espoir en un tel changement, que tua amour mit en >uspens 
ma veneeance. » 

«SI). ~ « Ht tu aurais vaincu, si je ne m'él.iis pa^ représenté qu'étant dcs- 
bon'iré. lu haïrai* comme iafàme celui que tu avais aimé comme homme 
d'hoQOcar. • 



110 LE CID 

Jr le le dis eiicoro.ct, quoique j'en soupire, 

Jusqu'au dcruier soujiir je veux bien le redire» : 

Je t'ai lait une otlense, et j'ai dû m'y porîer 895 

Pour otïacor ma houle, el pour te mériter; 

Mais, quille euvcrs l'Iiouneur, et quilli^ envers mon père, 

C'est maiutenaul à toi que je viens salisl'aire ; 

C'est pour toi'ùir mou sang qu'en ce lieu lu lue vois. 

J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois. 900 

Je sais qu'un père mort t'arme contre mou crime; 

Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime : 

luimole avec courage au sang qu'il a perdu 

Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu. 

CHIMÈNE. 

Ah! Rodrigue! il est vrai, quoique tou ennemie, 905 

Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie ^ ; 

Et, de quoique façon qu'éclatent mes malheurs, 

Je ne t'accuse point, je pleure mes douleurs. 

Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage, 

Demandait à l'ardeur d'un généreux courage : 910 

Tu n'as fait le devoir que^ d'un homme de bien; 

Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. 

1. Corneille avait dit d'abord : 

Je te le dis encore, et veux tant qne j'expire, 
Sans cesse le penser et sans cesse le dire (1637-56). 

Mais l'Académie trouva que tant que j'expire n'était « pas français pour 
à\vc jusqu'à tant que j'expire. » (Voir p. 127, n. 5.) La correotion ne fut pas 
heureuse : « Ces deux mots, dit Voltaire, soupire et soupir, et ces désinences 
en ir, sont encore plus répréhensibles que les deux vers anciens. » — On a 
déjà vu (p. 66, n. 2) que bien, au dii-^eptiènie siècle, joint à certains verbes, 
leur donne plus de force et a un sens analogue à certes, assurément . 

2. Var. Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie (1637-44 in-4° et 48-36). 

3. On a vu déjà plusieurs emplois de que avec diverses significations parti 
culières au xvn' siècle ; celui-ci est un des plus remarquables et des plus Iré- 
quents, dans le sens de si ce n'est, sinon, excepté, autre que, etc. 11 est plus 
souvent employé sans la négation qu'avec elle, mais on trouve encore dans 
M"" DE Sévigné (2 sept. 1676j : « Il )ie dit pas une parole qu'eu italien; » et 
dans LA Bruyère (VI) : « Vos esclaves me disent que... vous ne pouvez me 
recevoir que d'une heure entière. » 



897. — « J'ai recouvré mon honneur perdu, mais aussitôt je suis venu me 

soumettre à ton amour. » 

900. — «1 N'appelle donc pas crime ce qui fut un devoir. » 

903. — « Poursuis avec joie la vengeance de ton père comme j'ai fait celle 

in mien. » 
908. — « Je ne t'impute pas la faute dont je suis malheureuse. » 
911. — « En vengeant ton atlront, tu as agi en cavalier. » 



ACTE 111, SCENE IV 111 

Ta funeste valeur in'inslruil par la vicloire: 

EIK' a veuj^ti ton père et soutenu ta ^'loirt' : 

.M«''iin' soiu me regarde, et j'ai pour m aflliffer. Dlii 

Ma ^'loire à soutenir, et mon père à venger'! 

Hélas! ton intérêt* ici me désespère. 

Si (juelque autre malliour m'avait ravi mon père, 

Mon Ame aurait trouve dans le bien de le voir 

l/uni(jue alléjç'ornent qu'elle eùl pu recevoir; 920 

Kl eonlre ma douleur j'aurais senti des cliarmes 

(Juand une main si chère eût essuyé mes larmes. 

Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu; 

(^et elfort sur ma flamme ;\ mon honneur est dû'; 

Kl cet alTreux devoir, dont l'ordre m'assassine, 925 

M<' force à travailler moi-même à ta ruine. 

Car enfin n'attends pas de mon affecliou 

De lâches sentiments pour ta puuilion*. 

Ue quoi '" qu'en ta favaur notre amour m'entretienne, 

Ma ^'énérosité doit répondre à la tienne : 930 

Tu l'es, en m'offensanl, montré di;aie de moi; 

Je me dois, par la mort, montrer digne de toi. 

D. RODRIGUE, 

Ne diffère donc plus ce que l'honneur l'ordoone , 
Il demande ma tête, et je le l'abandonne, 

I. Kaciuu semble s'être souvenu de ce vers 'Jphig.. IV, 6) : 

J'ai Totre ûlle ensem'ile et ma gloire h détendre. 

;;. Od a vu plus haut intérêt (p. 106, n. 4) employé d'une manière assezobs 
rui'C. Ici, il n'est guère plus clair : il faut sans doute entendre non pas l'intéré 
(/ue je le porte, mais la part pour laquelle tu es tiaru mon malheur, 

1. Var. Et pour mieux tourmenter mon e«prit éperdu, 

Avec tant de rig^ueur mon astro me donimt*, 
(Ju'il me r.iiit travuillor moi-iiièine .> ta ruine (1637-M). 

i. Ces vers sont la contre-partie de ceux de Rodrigue : 

Car PoBn. n'attends pas de mon alTeclion 
Un Uclie repentir d'ane bonne artion. 

Ce jeu d'c<>prit, grâce auquel la re4seiiib!ance de<i mots donne plus de forcr- 
ii l'opposition de la pensée, était alors dans les habitudes du théâtre ; l'un en 
triiiivc aussi quelques exem|>les dans li- théâtre ancien. 

'i. Se trouve souvent chez Corneille ainsi employé, sans antécédent, et dans 
ile^ constructions trAs variées, que l'usage a malheureusement aliandonnées. 

)î. • L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille ressem- 
ble souvent à Furipl<le. sans l'imiter, parait dans la diseusslon uu Rodrigue 
ve'it pMiiver h Chimene qu'elle iloil le tuer, tandis que «on anianle veut éluder 
i-.lle preuve. Mais quiconque a lu et relu dételles «ccnes sait cpiel est le [,riu- 
lei'c de notre Corneille d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers 
toutes ses exagérations d'emphase et de dialectique. > 'Viouiu, Aiuil.comjjor 
duCid.) 



bourreau. 940 

Ta prendre? 



H2 LE CID 

l-ais-en un sacrifice h ce noble intérêt; 935 

Le coup m'en sera doux aussi bien que l'arrêt. 
Altendre a])rès mon crime une lente justice, 
C'est reculer la gloire autant que mon supplice. 
Je mourrai trop heureux mourant d'un coup si beaiL 

OHIMÈNE. 

Va, je suis ta jpartje, et non pas ton ! 
f^Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi ÏÏe 
'._Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre*; ■. 
! C'est d'un autre que loî qu'il me faut l'obtenir, 

Et je dois te poursuivre, et non pas te punir 2. 

D. RODRIGUE. 

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne 3, 945 

Ta générosité doit répondre à la mienne '*■ ; 

VA, pour venger un père, emprunter d'autres bras, 

Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas : 

Ma main seule du mien a su venger l'offense, 

Ta main seule du tien doit prendre la vengeance. 9.^0 

CHIMÈNE. 

Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? 

Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! 

Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage 

Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. 

Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir 953 

Aux traits de ton amour ni de ton désespoir. 

D. RODRIGUE. 

Rigoureux point d'honneur I hélas! quoi que je fasse. 
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? 

1. Yar. Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre (I64S-56). 

2. « Elle trahit là involontairement un espoir lointain, elle entr'ouvre une 
issue La rolére, chez Chimène, est par léflexion : son mouvement naturel est 
à la tendresse. » (Sainte-Beuve. Nouv. Lund., t. VII, p. 278.) 

3. Corneille emploie la même expression et presque le même vers dans 
Pohjeucte (V, 3) : 

Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne. 

4. Rodrigue reprend à son tour les vers de Chimène pour la réfuter. Voir 
p. 113, n. 4. 

940. — « Je suis ta partie seulement pour te poursuivre, et non pas pour 
te tuer. » 



ACTK III, Scr.NK IV 113 

Ail nom il'im [m'to hkhI. ou df iintn aniitii'. 

l»iiiii>;-iiuii |i:ir vt'iiirt'imcc, dii liii iiminspar pilié. yCO 

Tiiii inallii'iiri'ux aiiiaiil aura Mt'ii iiii>iiis ilc, pein^. 

A iiidurir par la iiiaiu i|irà vivre avec la haine. 

CHIMÈNE. 

Va, j»' ne te hais poim '. 

D. RODRIGUE. 

Tu le dois. 

CHIMÈNE. 

Je ne puis. 

D. RODRIGUE. 
Crains-tu si pou le blAmo, et si peu les faux bruits? 
Ûiiand on saura mon crime, (il que la lia m me dure, 065 

Que ne publieront point l'envie et iiinposture! 
Force-les au silence, et, sans plus discourir, 
Sauve ta renommée en me faisant mourir. 

CHIMÈNE 

Elle éclate bien mieux en te laissantla vie*; 

Et je veux qne la voix de la plus noire envie 070 

Élève au ciel ma fjloire et plaijrne mes ennuis, 

Sachant que je t'atlore et que je le poursuis. 

Va-fen, ne montre plus à ma douleur extrême 

Ce qu'il faut (\ae je perde, encore- que ji' l'aime. 

Dans rond)re de la nuit cache bien ton départ; 073 

Si l'on te voit sortir, mon honneur couit hasard. 

La seule occasion qu'aura la médisance, 

t . Litote célèbre. L'Aradémie trouvait le lorme i>i]uivoque 

2. Var. Elle érLite bien mieux en te laissant on vie (1G37-52 et 53). 

3. Dans le f^ns de bien que, tr*^* iisilé, en prose comme en poésie, au xvu* siè- 
cle. Ainsi LA FoxTAiiiE, Fables, VIII, 13) : 

On a peur de le Toir encor <|a'on le désire. 

Kt Boisurr {Or. fun. de la duch. d'Orléans) : « Encore que notre esprit soit 
lie; nature à vivre toujours. » 



OCI. — ■Considère que me laisser Tivreest la vengeance, et que me tuer ne 
le nornlt pis. » 

(•GJ. — - RnoaiGci. Me hais-tu? — CuiHtnr. Je ne le puis. » 

970. — ."savoir que je te persécute en pendant que je fadorc, cela di.scul- 
p^ra niûti hmineur. • 

975. — « Va-l'en, et prundt g irde qu'un ne te voie sortir ; c'est raison <lc ne 
point ra'eolever l'honneur à relui qui m'a ravi la vie. > 



114 LE CID 

C'est (le savoir qu'ici j'ai soulTcrt, la présence : 
Ne lui donne point lieu d'altaquer ma vertu. 

D. RODRIGUE. 

Que je meure!... 

CHIMÈNE. 

Va-t'en. 

RODRIGUE 

A quoi le résous-tu? 980 

CHIMÈNE. 

Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère*, 
Je ferai mon possible à bien venger mon père; 
Mais, malgré la rigueur d'un si cruel devoir, 
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. 

D. RODRIGUE. 

miracle d'amour! 

CHIMÈNE. 

comble de misères ^I 985 

D. RODRIGUE. 

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères! 

CHIMÈNE. 

Rodrigue, qui l'eût cru... 

D. RODRIGUE. 

Chimène, qui l'eût dit... 

1 . Corneille avait dit d'abord : 

Malgré des feux si beaux qui rompent ma colère (1637-66). 
11 corrigea son vers sur cette remarque de l'Académie : « L'auteur passe 
mal d'une métaphore à une autre, et ce verbe rompre s'accommode mal avec 
feux. » 

2. Var. Mais comble de misères! (1637-44.) 



980. — « RonaiGUE. Tue-moi. — Chimène. Laisse-moi... — Rodmgdb. Eh bien! 
que veut faire ta rigueur ? » 

984. — « Pour mon honneur, toute femme que je suis, je dois faire tout ce 
que je pourrai, en désirant ne rien pouvoir. » 

987. — « Rodrigue. Ah! Chimène, qui eût dit... — Chimène. Ah! Rodrigue qu 
eût pensé... — Rodrigub. Que mon bonheur s'évanouirait? — Cbimènb. Que 
mon bien finirait I » 



ACTE III, SCÈNE IV lir. 

CHIMÈNE. 

Que notre lieiir' Tûl si [troche et sitôt se perdît'? 

D. RODRIGUE. 

Kt que si près du port, contre toule apparence, 

Un orage si prompt brisât notre espérance? 990 

CHIMÉNE. 

Ah ! inorlelles douleurs ! 

O. RODRIGUE. 

Ah! regrets superflus I 

CHIMÉNE. 

Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus». 

D. RODRIGUE. 

.Vdieu : je vais traîner une mourante vie*, 
Tant que^ par ta poursuite elle me soit ravie. 

CHIMÉNE. 

Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi» 995 

t. Heur {de augurium) re^ta en usaçe jusque »ers la fin du xrii* sièrie. 
m Heur, dit LA Bri YtRE (XIV) se plaçait ou bonheur ne siiirait entrer; il a 
fait heureux, qui est français, et il a ressé de l'être. » Uuiiiqiie le Itxii-ognipbe 
iiiciirLET le déclare, en 1680, ■ bas et peu usité, < C>>rneill», qui s'en était 
li'Mii'-oup servi, le conserva dans toutes ses éditions ; Molière l'emploie et 
Voltaire le repretlf . 

i. ■ Quand K<><lrif^ue et Chimène sont bien convaincus que leur amour est 
impossible à éloutT.T, et que ce n'est pas dans cette vaine tentative qu'ils cmt à 
faire éclater leur firce et leur vertu, alors livrés sans résistance à cet nniniir 
qui demeure leur unique bien au milieu des plus cruels malheurs, ils sentent, 
ils pensent, ils p.irlent presque eiisemMe: l'ecbo de leurs parules est ce cri i|iii 
é-bappe à la fois à dem âmes pen"trées de la même douI>Mir... et leurs adieux 
achèvent d'unir leurs destines. • (Ouiîor, Corneille et son tempt, p. Î46.) 

3. On voit ici, dit M. Ta. dh ({Axriu.E, < l'alexandrin classique pénétre par 
c rfaaat et offrant l'harmonie rèpiliere et musicale de l'ode. • (Petit traité 

de poésie française, ch. rm, p. 144.) 

4. La FoRTAim (Fables, VII, t} a emprunté cette expression à Corneille 

On n'en viynit point d'oei-npét 
A (-herrher le soutien d ana mourante vit. 

3. Un a TU plus haut ^p. 112, n. Ii cette expression de tant que, siirniflant 
jusqu'à ce que, reprise p;ir l'Académie. Corneille en a fait cependant un 
a*«ei fréquent u«ag:c, et on la trouve dans Bosskït [Frarj. 3) : m hnivrez-vous 
d.- ce vin, tant <i<i<- ses fumées tous fassent p«rdre. » André CainiSB l'emploie 
bien plusUrd {Flér/., Il, 13) : 

Supplie! KiMin--<'Z. iiuplorex »» clémuncc, 
Tant 'yu'elli: vous admette enDn en ta préfeorc. 

6. Var. Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi (iS37-96). 
M3. — • Lmisse-ffloi ;je m'en Ttis moaraot. ■ 



116 LE CID 

De ne respirer pas un moinenl après toi. 

Adieu; sors, et surtout i;arde bien (ju'on te voie*. 

ELVIRE. 

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie... 

GHIMÈNE. 

Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer; 

Je clierclie le silence et la nuit pour pleurer. 1000 

SCÈNE V 

Une place publique. 

D. DIÈGUE. 

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse : 

Nos plus lipuroux succès sont mêlés de tristesse;^ 

Toujours queliiues soucis en ces événements 

Troublent la pureté de nos contenleinents. 

Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte; lOOo 

1. V. sur qarde, p. 55, n. 12 n Maintenant, dit M. Guizot, ils peuvent, se 
séparei'j Rodrigue pourrait aller combattre le frère de Chiniène, s'il restait ù 
Chiniène un frère qui voulût venger son père; Cliimcne peut poursuivre 
Rodrigue en ennemie; ils se sont revus, ils se sont reconnus, ils s'entendront 
à travers les apparences les plus inintelligibles aux yeux du monde, et cette 
mystérieuse franc-maçonnerie de l'amour ne permettra pas que ni l'un ni 
l'autre soit jamais exposé à être mal compris de l'être adoré auquel il 
demeure fidèle, au moment où il se sacrifie. » {Corneille et son temps, 
p. 240.) 

Et M. Sainte-Bedve résume ainsi l'impression de la scène entière : « Telle 
est cette belle scène qui ne sera surpassée que par une seconde du nn'nie 
genre. L'exécution ne se soutient pas également dans toute la durée; mais 
quel beau motif, quelle belle musique, quel bel air, si les paroles manquent quel- 
quefois! Nous avons là du reste le plus beau de Corneille. Corneille n'exécutera 

jamais mieux plus tard Dans cette scène, comme on voit que les amants 

meurent d'envie tous deux que le père mort soit mis hors de cause! Chimène 
aime plus Rodrigue, non pas quoique, mais parce qu'il a tué son père ; et lui 
sent qu'il a fait ce qu il a dû ; il a conscience du secret de Chimene et d'autant 
plus d'envie, avec un reste d'espoir, d'être pardonné. Shakespeare n'aurait pas 
inventé cela ; c'est trop peu naturel; il y a trop de compartiments, de contra- 
dictions subtiles; mais c'est beau, d'un beau qui suppose la chevaleresque et 
le point d honneur du moyen âge. Et aussi la partie humaine, éternelle s'y 
retrouve. Ces deux jeunes et grands cœurs s'aiment, et cet amour va montant 
et croissant toujours. » [Nouv. Limi1.,t. VII, p. 270.) 

2. n Y a-t-il un lecteur qui ne soit choqué de voir Chimène s'en aller d'un 
côté, Rodrigue de l'autre, et D. Diegue arriver sans les voir? Observez que, 
quand le creur a été ému par les passions des deux premiers personnages, et 
qu'un troisième vient parler de lui-même, il touche peu, surtout quand il rompt 
le fil du discours. » (Voltaire.) 

997. — « Va-t'en, et, en sortant, garde qu'on ne te voie.» 



ACTE III, SCÈNE V 117 

io nape dans la joie, ot jf tremble de crainte. 

J"ai vn mort IVnnomi i|iii m'avait oiilrag»^; 

K( je ne saurais voir la main t|iii m'a vendre. 

Kn vain je m'y travaille', et d'un s(Mn inutile, 

Tt)ut cassé que je suis, je cours toute la ville : lOJO 

Co peu que mes vieux ans m'(tnl laissé de viprueur* 

Se consume sans fruit à chercher ce vain(iueur. 

A toute heure, en tous lieux', dans une nuit si sombre, 

Je jiense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre; 

Kt miin amour, déçu par cet objet trompeur, 1015 

Se forme des soupçons qui redoublent ma peur. 

Je ne découvre point de marques de sa fuite; 

Je c rains du comte mort les amis et la suite ; 

Leur nombre m'épouvante et confond ma raison. 

Rodrigue ne vil plus, ou respire en prison. 1020 

Justes cieux! me trompé-jc encore à l'apparence, 

Ou si 3 je vois enlin mon unique espérance! 



1. Se travailler à, dans le sens de faire des efforts pnitr; locution 
ancienne, qui .'e trouve souvent dans Gahmies, nutannment dans son Hip- 
polyte (II, 2): 

Comme à les aiTe5ter il le travaille ainsi. 
Et qa'eax d reealor le travaillent aassi. 

On l.i rencontre épriicmentdans Malherbe. Au zni* liècie, elle est fort usité* 
Ainsi dans Moutsn {A/isanth., II, 5) : 

On voit qu'il $e travaille a dire <les boQ< mot*. 
Au ivm* siècle, elle tombe en désuétude. 

2. Var. Si pou que mes vieut ans m'ont laissé de vigueur (lf>37-S0). 
Var. Se consomme sans fruit a chercher ce vainqueur (lC'IT-14,'. 

Comme tous nos anciens poètes, Corneille employait consommer pnur ron- 
sumrr : à partir de la puhlicttion dos Remarques de Vaugelas, qui Histin- 
jfuiiit le sens dos deux mots, il mudili.i, dans le» réimpressions de ses œuvres 
tous les passages où consommer n'avait pas sa véritable acception, 

i. Vultairo blâme cette expression ù propos d'une construction semblable, 
dans //fraelius (IV, 4j : 

Tombé-je ilans l'erreor, ou li j'en vai.- «orlir? 

m 11 faut, dit-il, ou bien eais-je en sortir? Il n'y a qu'un ras où ce «i est 
admis, c'est en interrogation : ti je parle ? si f obéis ? si je commets ee 
crime? On sous-entend : qii'iirrivera-t-il? qu'en firrueres-vous? • M. I.ittré 
ré|i<>nd : • La tournure que blârne VolL-iin: est bonne en soi et a pour elle les 
ni<'ill<-urs nufuurs. ■> On pourrait en elTcl niulti|iliiT les exemiiles de ou >t 
«■'■ii'truit de cette manière après une phrase intcrrogalive. Cf. Kiciiii {Alex, 
V, 1 : 



Troavi>i>Toaa uae|.|OM charmes 
lui font !• 



A voir eoaler des ^leor* qui font i-oulrr vos larmes, 
Ok ti voii« lirnnvii'i. en I èi«t nu )<> tais. 
Ia triste libvtti! ilo i-irlivr me» ennuis? 

Et La Bacrtai (1) : • Tout genre d'écrire reçoil-il le sublime, ou i°t7 n'y a 
que les grands sujets qui en soient capables 7 ■ 

7. 



«8 LE CID 

C'est lui, n'en doutons plus; mes vœux sont exaucés, 
Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés*. 



SCÈNE VI 

D. DIÈGUE, D. RODRIGUE. 

D. DIÈGUE. 

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie! 1025 

D. RODRIGUE. 

Hélas! 

D. DIÈGUE. 

Ne mêle point de soupirs à ma joie^; 
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. 
Ma valeur n'a point lieu de te désavouer; 
Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace 
Fait bien revivre en toi les héros de ma race : 1030 

C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens; 
Ton premier coup d'épée égale tous les miens : 
Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée 
Par cette grande épreuve atteint ma renommée. 
Appui de ma vieillesse et comble de mon heur, 1033 

Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur; 



1. Dans Guillem de Castro (voir l'Analyse, p. 174) don Diègue a donné 
rendez-vous à son fils, dans un lieu écaité ; il l'attend, et, tout en prêtant 
l'oreille au galop éloigné d'un cheval, il se livre à un monologue d'une réelle 
beauté. «Mais Corneille, dit Sainte-Beuve, n'aurait jamais osé faire entendre 
ce galop de cheval, qui aurait trop averti les spectateurs du changement et de 
l'éloignement du lieu. Il a mieux ;iimé mettre vaguement son don Diègue en 
quête par les rues et cherchant son fils presque à tâtons. Il est temps que la 
beauté du langage vienne faire oublier ce qu'il y a d'un peu singulier, et 
même d'un peu comique, dans la situation du vieillard. » (N. L., t. VII, 
p. 282.) 

2. Yar. 

D. RoDBIGUB 

Hélas ! c'est triomphant, mais avec peu de joie (1638). 



1025. — « Est-il possible que je sois dans tes bras! » 

1027. — « Mon fils, je reprenas haleine pour l'employer à tes louanges. » 

1028. — <( Tu l'as bien prouvé (que tu étais mon fils); tu as bien agi ; tu 
as bien imité mes exploits passés. » 

1030. — «Touche ces cheveux blancs que tu as honorés; applique tabouche 
sur cette joue d'où tu as enlevé la tache de mon honneur. » 



ACTE ni, SCENE VI 119 

Viens baiser celle joue, el reconnais la place 
Où fui empreint l'alTroal (jiie ton courage efface *. 

D. nODRIGUE. 

L'honneur vous en est dû*, je ne pouvais pas moins, 

Ktaut sorti de vous et nourri par vos soins'. fdio 

Je m'en liens trop heureux, et mon âme t-st ravie 

Ou»' mon coup (ii'ss;ù plaise à qui j*» dois lu vie : 

.Mai; parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux 

Si jt' m'ose à num tour salislain' après vous*. 

Souffn-z qu'on liborté mou dësi'spoir éclale; 

Assoz et trop longtemps votre discours le flatte 1043 

Je ne me ropeus point de vous avoir servi; 

Mais rendez-nioi le bien que ce coup m'a ravi. 



1 . Var. Où fut jadis Taffroot qae ton courage efface. 

D. RODIICCE 

L'honneur tous en est dû : les cicui me 5ont témoiDS 

Qu'étant s<irti de vous je ne pmivois pis moins. 

Je me tiens trop heureux, et mua âme est ravie (1637-56). 

Académie avait critiqué ces vers : « Jadis marque un temps trop éloigné. 
L'.iuteiir prend ni.il à propos les ci^xix à témoins en ce lieu. » 

i. Chez don Diiçuf, dit M. Saint-Marc Girardin, • noua ne voyons point 
curanie chez le vii-il H(ir.ice), la lutte entre l'honneur et la tendresse pater- 
nelle. <;c n'est pis, en elTet, dans cette lutte que Oirneille a mis lintérét de sa 
pieee. il y a un autre amour plus passionné, plus vif que l'amour paternel, qui 
doit soutenir sa lutte contre l'honneur. Les pleurs que la tendresse paternelle 
eût arraches à don Diejrue, eu-S'^nl peut-<^tre alfaihli i no< yeux l'inlletibilité 
de la loi de l'honneur ; et C-irneille avait besnin que nous crussions à la Tatalile 
de cette loi, alin d exitiser ttudi-iirue d'y s.ierilier son amour pour Chiniène. 
Nous ne voyons cumbien don Dieyue aime son fils que lorsque, venj^e par 
lui. il peut jouir à son aise do la victuire, lorsqu'il n'a plus ni la honte de 
l'insulte, ni la crainte du combat. C'est alors que la tendresse paternelle 
"iale librement dans don Dièg^ue. ■> 

{Cour* de littérat. dramat,, t. I. p. 173.) 

i. Corneille semble s'être souvenu des vers de Hàlbeboe, disant a Henri iV, 
et parlant des trois 61s de ce prince: 

Votre frioire est «i Kiande en la boorhe de tous 
Que looiour" on dira (ju'i/ji n<r pnw oirnt vxnins (airt 
l'iii-'HO iU «voi.-nt Ibonnear dV/re tortii de roui. 

Nous retrouvons dans le Afr'iUeur (v. 3) cette expression étant sorti de 

GtaOHTE. 

Ête>-Toai pentilbomme? 

Ooiâkti. 
Etant sorti de vous, la ehose e>t pou doataïue. 

4 Var. Si j'oM utisfalr« à moi>ménie après tous (1637-60). 



luj'i. _ , Relève la léte, comme celui qui est cati^e qu'il y a en moi 
'Il 'l'|U4> valAur et quelque force. •• (D. Diegue s'est dit fier dn i inrtincr ilevanl 
Il ^'loire de son Bis; Kodriguelui répond de rf lever la tcte.' 



120 LE CID 

Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme. 

Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1030 

Ne me dites plus rien; pour vous j'ai lout perdu; 

Ce que je vous devais, je vous l'ai bieu rendu. 

D. DIÈGUE. 

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire*. 

Je t'ai donné la vie, et tu me rends la gloire*, 

Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour, iO.i.") 

D'autant plus maintenant je te doi? de retour. 

Mais d'un cœur magnanime éloigne ces faiblesses ^j 

Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses ! 

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir'*. 

D. RODRIGUE. 

Ah! que me dites-vous? 

DIÈGUE. 

Ce que tu dois savoir. 1060 

û. RODRIGUE. 

Mon honneur offensé sur moi-même se venge; 

Et vous m'osez pousser à la honte du change*! 

L'infamie est pareille, et suit, également 

Le guerrier sans courage et le perfide amant. 

A ma fidélité ne faites point d'injure; 1065 

Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure; 

Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; 

Ma foi m'engage encor si je n'espère plus; 

El, ne pouvant quitter ni posséder Chimène, 

Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070 

1 . Var. Porteencore plus haut le fruit de ta victoire (1637-56). 
Porter haut, comme exalter. 

2. Var. Mais d'un si brave cœur éloigne ces foiblesses (1637-56). 

3. Var. L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir (1637-56V 

Modifié sur la remarque de l'Académie : « N'est que ici ne régit pas un 
devoir : autrement il semblerait, contre l'intention du poète, qu'il les voulût 
mépriser l'un et l'autre. » 

4. Change, dans le sens d'infidélité, revient très fréquemment chez Corneille 
et beaucoup de poètes du xvii" siècle. C'est un mot de la langue de Malherbe. 



1054. — « Si la nature a fait que je t'aie donné la vie, tu me l'as rendue 
par ton courage. » 



ACTK m, rC.t.SF. VI 121 

D. DIÈGl'E. 
Il nVst pas toinps encor tic clnMclicr le livpas; 
\\n\ priiioc et ton pays ont lit-soiii di' U»ii liras. 
La llolto qu'on ci alignait, tlaii-; Cf jrraiiil llciivc' entrée, 
Croil surprendre la ville et piller la ciiiilri''»'-. 
Los Maures vont descendre; et le flux et la nuit iOT"! 

I>aus une heure à nos murs les auièiient sans bruit. 
I.a cour est en désordre, ef le peu|ile en alarmes; 
Un n'entend que des cris, on ne voit (|ue îles laimes 
Dans ce malheur public mon bonheur a permis 
Que j"ai trouvé cliez n)oi cinq cents de mes amis^, 1080 

Qui, sachant mon affront, poussés d'un même zèle,* 
Se venaient tous offrir à venç:er ma querelle". 
Tu les as prévenus; mais leurs vaillantes mains 
Se tremperont bien mieux au sang des Africains ^ 
Va marciier à leur tête où l'honneur te ileiiiande; 108j 

C'est toi que veut pour chef leur généreuse baude. 
Ue ces vieux ennemis va soutenir l'abord : 
Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort' ; 

l. Le Gaad%l<)uivir, qui se jette dans la mer, à 75 kilomètres de Séville. 

i. Yar. Vient surprendre la ville et piller lu contrée (1637-56). 

?>. L'histoire, jusqu'au commencement du itii* siècle, offre de nombreux 
• ■\emplesde seiiililables réunions de gentilshommes cher un des leurs, pour 
lui prêter appui. Dans l'étude comparaii\e des diverses sources de la légende 
du Cid. Sainte-Beuve remarque que l'on retrouve en mainte circonstance 
trois crnts amis appuyant Rodrigue et don Diègue. Ces trois cents ont traverse 
toute la légende; Guillem de Castro et Corneille n'ont fait ipi'en augmenter 
le nombre. Corneille mi>ilifie heureusement l'ingénicusc invention qui fiuirnit 
à Rodrigue un noyau d'armée contre les Maures. L'Académie remarque à ce 
sujet : • Une des beautés du poème dramatique est que. ce oui a été imaginé 
et introduit pour une chose serve à la fin pour une autre. «Voir l'analyse du 
drame espagnol, p. 174. 

4. Yar. {iai sachant mon affront, touchés d'un même lèle ,'1660) 

5. Yar. Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle. 

(I6:f7-4l in-4» et 48-56.) 

Var. Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle (1644 



in-tî). 
6. n 



>e même Hoiace [Ode*, I, S) 



.\adlet cives acniiia ferram 
Qno ijriiva Pcrix nuUus ptrirmt. 



7. « Ne croyez pas que ce Qls, ce vengeur adoré, sauvé ù peine des pt'-rils 
d'un Combat, ne croyez pas que don Diègue va l'aimer désormais d'un amour 
plus craintif et plus faible; non : il aime l'honneur et la renommée do ce flls 



1080. — « Avec cinq cents gentilhommes, mas parents, ontra en campagne. » 
lOSi — ■ lis ne diront pas que ta main ne t'a servi qm'à venger seulement 
des affronts. * 



122 LE CID 

I>ronds-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; 

Fais devoir à ton roi son salut à ta perle; 1090 

Mais reviens-on plutôt les paluies sur le front. 

.Ne borne pas ta gloire à venger un alTront; 

Porte-la plus avant; force par fa vaillance* 

Ce monarque au pardon, et Cliimène au silence^; 

Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur,' 1095 

C'est l'unique moyen de regagner son cœur. 

Mais le temps m'est trop cher* pour le perdre en paroles; 

Je l'arrête en discours, et je veux que tu voles. 

Viens, suis -moi, va combattre, et montrer à ton roi 

Que ce qu'il perd au^ comte, il le recouvre en toi^. 1 100 



plus que la vie même de ce fils; ou plutôt il croit désormais à riuvinciljle 
ascendant de sa gloire : qui donc pourrait le vaincre, après qu'il a vaincu le 
Comte? — Je sais bien que lorsque son fils, désespéré du courroux de Clii- 
mène, lui dit qu'il cherche la mort, don Dii'gue lui répond d'aller combattre 
les Maures qui viennent de débarquer : 

Li, si tu veux mourir, trouve une belle mort; 

mais je ne prends point cette parole pour un triomphe de l'amour de la 
patrie sur l'amour paternel : je ne la prends plus pour ce terrible mot du pre- 
mier acte : « Meurs ou tue! » Là, l'honneur ordonnait au père d'envoyer sans 
frémir son fils à la mort ou à la vengeance; ici, don Diègue rie croit pas que 
son fils' coure à la mort ; il court à la victoire, il en a le pressentiment et la 
confiance, et, s'il lui parle encore de trouver une belle mort, c'est qu'avec cette 
expérience du cœur humain que le vieillard a gagnée dans sa longue \ie, il 
sait que la meilleure manièri» de gagner le cœur de l'homme abattu par la 
passion, c'est d'exciter en lui une autre passion, et qu'on le distrait plus 
aisément qu'on ne le console. A qui veut mourir d'amour olîrez un grand péril 
et l'occasion de mourir avec gloire, il la prendra volontiers, et alors même il 
cherchera plutôt à vaincre qu'à mourir. » (SaintMabc Gibardin, Co«r5 de littér. 
drivm., t. I, p. 174.) 

1. Var. Pousse-la plus avant : force par ta vaillance (lC37-oO). 

2. Var. La justice au pardon et Chimène au silence (1637-56). 

3. Var. Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur (1637-56). 

4. On dirait aujourd'hui pnicieux. Très fréquent au xvii" siècle. Apre-; 
CoB^EiLLE, Racine a dit [Baj., V, A) : 

Les moments sont trop chers pour les perdre en paroles. 

De même Molière [Impromptu de Versailles, 1) : « Vbus me faites perdre 
un temps qui nous est cher. » 

5. Au pour dans le, très fréquent au xvu° siècle. 

6. Dans Guillem de Castro (voir \' Appendice, p. 174). Rodrigue, pressé 
d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à genoux la bénédiction de son 
jière. I) L'omission par Corneille de cette noble circonstance résulte bien moins 
d'une dilférence de mœurs nationales que d'une différence entre les deux 
théâtres : l'Espagnol sans cosse sanctifié par les détails sacramentels, le 
Français obligé de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole qu'on 
poiiiiait regarder comme une profanation » <:V>«'.n-"- Anal, comparât, du Cid.) 



ACTE IV, SCENE I 125 



ACTE OUATRIÈME* 
SCÈNE I 

CHIMÈNK, ELVIRE. 

CHIMÈNE. 

N'est-ce point un faux bruit? le sais -tu bien, Elvire? 

ELVIRE. 

Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire, 

Kl porte jusqu'au ciel, d'une couimuno voix, 

De ce jeune iiéros les jrloritMix oxploits. 

Les Maures devant lui n"on( jiaru (juà leur honte; 1103 

Leur abord fut bien prompt, leur fuite encur plus prompte; 

Trois heures de combat laissent à nos jruerriers 

l'ne victoire entière et deux rois prisonniers*. 

La valeur de leur chef ne trouvait point d'obstacles*. 

CHIMKNE. 

Ht la main de Rodrigue a fait tous ces miracles! 1110 

ELVIRK. 

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix; 
Sa main les a vaincus, et sa main les as pris. 

CUIMÈNi:. 

De (jui peux-tu savoir ces nouvelles étranges? 

ELVIRE. 

Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges, 



1. La deuxième journée Je la pièce commence avecceta^te. Voir p. 12'*, n.3 
8. « Trois heure$ de combat .. . Toujours la montre en main! On C'tmpto 
es heures; il ne faut point pisser les vingt-quatre. Le plus grave inconvo. 
nient moral, et qui saule aut yeux, c'est d'obliger Cbimène, dans ce cour- 
e!tparc, à des revirements iuToyables de sentiments. Elle quitte, reprend, 
requitte sa colère coup sur coup, sans se donner le temps de respirer. » 
(Saiste-Btoti, A^. L., t. VII, p. !85.) 

3. • Ce combat n'est point étranger à la picrc: il fait, au contraire, une 
p.-irtie du nœud, et prepire le licaouement en ulfaiblissant nécessairement la 
poursuite de Chimene, et rcn<l int Rodricrue digne d'elle. II fuit, si je ne 
me trompe, souliaiter au spertiteur que Chinienc oublie la mort de son pero 
en r.i\eur de sa patrie, et qu'elle puisse enfin su donner un jour ù Rodrigue. ■ 
VoLTAiaa.) 



124 LE CID 

Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 1113 

Son ange tutôlaire et son libérateur. 

CIIIMIÎNE. 

Et le roi, de quel œil voit-il tant de vaillance? 

ELVIRE. 

Rodrigue n'ose encor paraître en sa présence; 

Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés, 

Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, H20 

Et demande pour grâce à ce généreux prince 

Qu'il daigne voir la main qui sauve la province*. 

CHIMÈNE. 

Mais n'est-il point blessé ? 

ELVIRE. 

Je n'en ai rien appris. 
Vous changez de couleur! reprenez vos esprits. 

CHIMÈNE. 

Reprenons donc aussi ma colère affaiblie : H25 

Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie^? 

On levante, on le loue, et mon cœur y consent! 

Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! 

Silence, mon amour, laisse agir ma colère; 

S'il a vaincu deux rois il a tué mon père^; 1130 

Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, 

Sont les premiers effets qu'ait produit sa valeur ; 

Et, quoi qu'on die^ ailleurs d'un cœur si magnanime ^, 

Ici tous les objets me parlent de son crime. 

Vous qui rendez la force à mes ressentiments. 

Voiles, crêpes, habits, lugubres ornements, 1135 

1. Var. Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province (1637-56). 

2. Voir sur le sens de po:ir dans les constructions de ce genre, p. C3, n. 1. 
— Peut-être cependant pourrail-on ici prendre pour dans son acception 
moderne et compreudre : Dois-je oublier mon devoir pour servir les intérêls 
de Rodrigue? 

3. Var. S'il a vaincu les rois, il a tué mon père (1637 in-12). 

4. Ancien subjonctif pour dise, très frôjuent chez tous les écrivains du 
ivii» siècle. Dans le fameux sonnet de Trissoti'i {Femmes savantes, III, 2), 
Molière se moque, non pas d'un mot dont il se servait lui-même « Voulez- 
vous que je vous die » (Impromptu de Versailles, se. vj, mais d'un emploi 
prétentieui et déplacé de l'expression quoi qu'on die. 

5. Var. Et combien que pour lui tout un peuple s'unis»e (1637-56), 



ACTE IV, SCÈNE II ItB 

Pompe où mVasevolit sa itreinière victoire», 

(Contre ma passion soiitoni'z liieii ma irloire; 

Kt, lorsiiue mon amour itn-ndra Irop du pouvoir', 

Pariez à mon esprit tic mon Irisie devoir. II',, 

AlUiquez sans rien craindre ime main triomphante 

ELVIRE. 

Mttdérez ces transports, voici venir l'infante. 



SCÈNE II 

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, EF^VTIIE. 

l'infante'. 
Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ; 
Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs. 

CHIMKNE. 

Prenez bien plutôt part à la commune joie, 4145 

Va jroùtez le bonheur que le ciel vous envoie. 

Madame : autre (}ue moi n'a droit de soupirer. 

I.e péril dont Rodriu'ue a su vous retirerS 

Kl le salut public (|ue vous rendent ses armes, 

A moi seule aujourd'hui soulTreut eucor les larmes' : H50 

Il a sauvé lu ville, il a servi son roi; 

Kt son bras valeureux n'est funeste qu'à moi. 

l'infante. 
Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles. 

t. Var. Pompe ou m'ensevelit sa première victoire (Ifi37-5(J). 

3. Var. Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. 

(1037 in-lî et 44 in-4». 

3. L'Infante, «lit Sainte-Beuve, « vient tàler le terrain », plisser di-s ronseil» 
intéresses et voir si elle ne pourrait pas profiii'r de la séparation du Cid et do 
Cbiiiicne; par elle • un peu de comédie so mêle de l'Mnps en temps à la pièce, 
ne fùl-ce que pour justilier gnn litre de IraKi-cimédie. • (A^. L.. t. VII, p. iS6.) 
Mullieureus<-meiit, selon lu jn-'lc remarque de Voltaire, la idiipart des scènes ou 
parait l'Infante sont d'une • inutilité insipide; et celle-ci est d'autant |ilus>u|icr- 
tluc que Chimene j répète a>ec faiblesse ce qu'elle vient de dire avec force !i 
■a conQdentc. « 

4. Var. Le péril dont Rodrifnie a su tous retirer (1637-56). 

5. Var. A moi leule aujourd bui permet eacore les larmes (1037-56). 



1144. « AassitAt que J'ai tu la peine, je suis venue. ■ 



126 LE CID 



CIIIMENE. 



Déjà ce bruit, fâcheux ii fnippé mes oreiuea, 

El je l'entends p;irlout publier hautement H5K 

Aussi brave guerrier que nialiieureux amant. 

l'infante 

Qu'a de fâcheux pour toi ce discours* populaire? 

Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire ; 

Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois : 

Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. H60 

GHIMÈNE 

Chacun peut la vanter avec quelque justice ^, 

Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. 

On aigrit ma douleur en l'élevant si haut : 

Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. 

Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! 1165 

Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente ; 

Cependant mon devoir est toujours le plus fort. 

Et, malgré mon amour, va poursuivre sa mort. 

l'infante. 

Hier ^, ce devoir te mit en une haute estime ; 

L'effort que tu te fis parut si magnanime, 1170 

Si digue d'un grand cœur, que chacun à la cour 

Admirait ton courage et plaignait ton amour : 

Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle? 

CHIMÉNE. 

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle *. 



1. Dans le sens de propos, entretien. Ainsi Nicole : « Les discours ordi- 
naires des hommes. » {Essais de morale, I, 6.) 

2. Var. J'accorde que chacun la vante avec justice (1637 et 39-56). 

3. « Cet hier fait voir que la pièce dure deux jours : l'unité de temps n'était 
pas encore une règle bien reconnue. Cependant si la querelle du comte et sa 
mort arrivent la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même 
heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont pnint aussi 
pressés qu'on l'a reprorhéà Corneille, et toutest assez vraisemblable. » (Voltaire.) 

Hier fut le plus souvent monosyllabique jusqu'au temps de Boileau. iMolière 
l'emploie comme tel dans le Misanthrope (111, 5) : 

Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière. 

4. //expression est peut-être exagérée, d'autant plus que Chimène ne suivra 
pas le conseil de l'Infante. 



ACTK IV, SCENE II 127 



I. INFANTi:. 



r.o qui fut jiislft alors ne lest plus aujoiinl'liiii *. 1175 

K(»dri;;ue inaiutouant est rutlre iini(|Ut* appui, 

I/ospi'rance cl l'amour d'un peuple {|ui l'adore, 

l.o soutien de Caslille et la teneur du Maure. 

Le roi même est d'accord de cette vérité, 

Que ton père en lui seul se voit ressuscité'; 1180 

Kt, si tu veux enlin qu'en deux mots je m'explique, 

Tu poursuis en sa mort la ruine pulilique. 

Quoi! pour ventrer un père est-il jamais permis 

De livrer sa patrie aux mains des ennemis? 

Contre nous ta poursuite est-elle lé^'itime? 1183 

Et pour être punis avons-nous part au crime? 

Ce n'est pas qu'après tout tu doives époustM- 

Celui qu'un père mort foblifreait d'accuser : 

Je te voudrais moi-même en arracher l'envie 

Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. 1190 

CHIMÈNE. 

Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté;* 

Le devoir qui m'aisrit n'a rien de limité. 

Quoique pour ce Vainqueur mon amour s'intéresse. 

Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, 

Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, 1195 

J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers. 

l'infante. 

C'est générosité quand, pour venger un père 



1. De mdme Racine {Androm., I, t) : 

Toat éloit jiute alon 
Var. Ce qui Tut boa alon ne l'est plus aojoard'bui (lC37-i4). 

2. Var. Sc« faits nous ont rendu ce qu'iU nous ont Até, 

El ton père en lui seul se voit ressuscité (1637-56). 

Se ait, dans les constructions de ce ^nre, implique pour le «ijet une iiioo 
du «atisfaction, qui ne saurait convenir au comte. 

3. Var. Ah; madumc, ^c.ufTni qu'avccquc liberté 

Je pou««e jusqu'au bout ma (j-Tioro-ite. 

Quoique mou «(rur pour lui contre moi s'inlérfS»e (1357-50). 

Var. Àh I ce n'est pas k moi d'aruir celte bonté (166u;. 



12H LK Cil) 

Notre (Uivoir atl.ique une tèlo si clièro '; 

Miiis c'on est une encor d'un plus illustic vimq;, 

Oiiaud on doaue - au public los intérêts du sun?. 1200 

Non. crois-uioi, c't'sl assez que d'éleindn^ la tlainine; 

Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton àme 

Que le bien du pays t'impose celte loi : 

Aussi bien que crois-tu que t'accorde le roi? 

GHIMÈNE. 

11 peut me refuser, mais je ne puis me taire'. 120o 

l'infante. 
Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire 
Adieu : tu pourras seule y penser à loisir *. 

GHIMÈNE. 

Après mon père mort ^ , je n'ai point à choisir. 



1. L'expression vient de l'antiquité : 

*£Xt(7Tov xâpa, «ÙTàSeXçpov'liriAviviiiî xàpa. 

(Sophocle, Antig.) 

Qnis desiderio sit pndor aut modas 
Tarn cari capitis. 

(Horace, Od., I, 24.) 

Racine a dit après Corneille (Phèdre, I, i) : 

J'ignore le destin d'une tête si chère, 

•2. Dans le sons de redonare, condonare, sacrifier à, comme dans ce vers 
d'HoHACE (Od., 111, 3). 



Iras. . . 
Marti redonabo. 



3. Var, Il peut me refuser, mais je ne puis me taire (1637-56). 

4. Var. Adieu : tu pourras seule y songer à loisir (1637-60). 

5. Emploi d'après très fréquent dans Corneille et ses contemporains. 
Nous trouverons encore (v. 1523) après ainsi construit avec un nom suivi 

d'un participe passé : 

Après la mort du Comte et les Mores défaits. 

C'est une de ces constructions à la manière latine (post urbem conditam), p1 
rapides, si élégantes et si concises, que le X7ii° siècle afi'ectionnait et que nous 
n'avons plus. 



ACTE IV, SCÈNE III 129 



SCKNK III 

D. FKHNAND, D. DILIOI l:. I). AllIAS, D. KODllKJUK, 
D. SANCMK. 

D. FERNAND. 

(iéuércux liéritier d'une illustre famille 

Oui fut toujours la gloire t-t l'appui de Castille*, 1210 

Kaco * de tant d'aïi'ux en valeur sigualés, 

Que lessai de la tienne a sitôt égales, 

Pour te récompenser ma force est trop petite; 

Kl j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite. 

Le pays délivré d'un si rude ennemi, 12lô 

.Mon sceplit' dans ma main par la tienne aiïertni, 

Kt les Maures défaits avant qu'en ces alarmes 

J'eusse pu ilonuer ordre à repousser leurs armes. 

Ne sont"* point des exploits qui laissent à ton roi 

Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers * toi . 

Mais deux rois tes captifs feront ta récompense *: i220 

Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence. 

1 . Cbcz Cornoille et beaucoup de ses contemporains l'article dénni se sup- 
|jrime souvent dans les noms propres. 

2. Race a d'ordinaire un sens coUectif; on le trouve cependant, ailleurs 
que dans Corneille, si^niQaot GL> ou fille. Ainsi dans .Malbeibb (IV, 4) : 

Race de mille rois, adorable priac8.si«. 

Et dans Racim {Iphig., V, 2) : 

A'Iieu prince. Tirez, digne race des diuax. 

Les Latins emploraient de même sobolet; ainsi Vibcilk (Egl., 4, 49) : 

Gara deam loboUs, magnam Joris incremeotom. 

3. Cette série de sujets accompagnes d'un participe passé est encore une de 
(■••s beureuses tournures latines propres au zrii'siecU-, maintenant abandonnées. 

■i. Vers p<jur envers se trouve à chaque instant dans Corneille, ainsi dans 
CiniM (II, 1) : 

Et vers roD on vers l'autre il fant èlre peiflde. 
Tout le iTn* siècle l'c.niiloie, et au irni* Voltaire dit encore (friumv., 
V, i) : 

L'an de l'autre jaloux, l'an vers raulre perQdea. 

5. Yar. Mais deui roi«, tes captiTs seront tarécompense(1037in-12 ct44). 

liii. — Corneille résume ainsi la scène qui, dans Guilbem de Caitro, a lioa 
en présence dn roi (voir l'appendice, p. 175). Le roi mi-ai. •> Donne-mni la 
niiio. mon Cid. > — Li i'iiim:k Saschi : - Il l'a appelé mon Cid. ■ — Ls aoi 
MAUBt. ■ En ma lang^ue. c'<-*t le nom du Seif^neur, et il a mérité et conquis du 
l'être. • — Li hoi Dr: Caitilli : « Ce nom lui sied bien. • — Ls «oi itAt'ae : 
• Il l'a f^atroe chez l>-9 M turcs . • — L* aoi di Castilli : i Puisqu'il en est 
ainsi, qu'il le garde dans mon royaume. C'est raison de 1 appeler te Cid. • 



130 LE CID 

Puisque Cid en leur langue est autanl que seigneur * , 

Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur. 

Sois désormais le Cid; qu'à ce grand nom tout cède; 1225 

Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède ^ , 

Et qu'il manjuc à tous ceux qui vivtiul sous mes lois 

Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois. 

D. RODRIGUE. 

Que Votre Majesté, sire, épargne ma honte' . 

D'un si faible service elle fait trop de compte *, 1230 

Et me force à rougir devant un si grand roi 

De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi. 

Je sais trop que je dois au bien de votre empire, 

Et le sang qui m'anime et l'air que je respire; 

Et, (juand je les perdrai pour un si digne objet, 123o 

Je ferai seulement le devoir d'un sujet. 

D. FERNAND. 

Tous ceux que ce devoir à mon service engage 

Ne s'en acquittent pas avec même courage ; 

Et, lorsque la valeur ne va pas dans l'excès *•, 

Elle ne produit point de si rares succès. 1240 

Souffre donc qu'on le loue, et de cette victoire 

Apprends-moi plus au long la véritable histoire. 

D. RODRIGUE. 

Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant 
Qui jeta dans la ville un effroi si puissant % 
Une troupe d'amis chez mon père assemblée 1245 

1. De l'arabe seyid, seigneur. Voir la notice, p. 7. 

2. Corneille avait dit d'abord : 

Qu'il devienne reffroi de Grenade et Tolède (1637-B6). 
Mais l'Académie observa qu'il « falloit répéter le de, » quoique la suppres- 
sion de l'article, quand des noms propres ou communs se suivaient, fût admise 
au xvn° siècle par les meilleurs écrivains. V. Chassang, Gram., fr. Cours sup., 
par. 1!'5. 

3. « Honte n'est pas bien pour pudeur, » observe l'Académie, et Voltaire 
confirme : « Honte n'est pas le mot propre. » 

4. Yar. D'un si foible service elle a fait trop de compte. 

5. Voltaire reprend aller dans l'excès comme impropre. Mais dans l'excès 
veut dire ici au delà de la limite ordinaire. M™» de Sévigné l'emploie ainsi 
(487) : <i Madame de Nesles est affligée dans l'excès. » 

6. Au sens de gui agit puissamment sur l'âme. Ainsi dans Cinna (V, 3) 

Je sens naître en mon ccenr un repentir puissant. 



ACTE IV. SGKNE iil 131 

Sollicita mon âmo' oncor loiitp troiililée... 

Mais, sirp, pardonnez à mu téiin'iité. 

Si jdsai l'employer sans votre autorité; 

L<' pi-rii a|tprocliait; leur Itrij^aile * était prête; 

Me iiionlrant :\ la cour, je liasanlais ma tête': 1250 

Kl, s'il fallait la perdre, il m'était l)ien plus doux 

De sortir de la vie eo combattant pour vous*. 

D. FERNAND. 

J'excuse ta chaleur à venger ton offense'; 

Et l'État défendu me parle en ta défense : 

Crois t|ue dorénavant Chiméne a beau parler, 12b5 

J.' ne lecoute plus que pour la consoler. 

Mais poursuis. 

D. RODRIGUE. 

Sous moi donc cette troupe s'avance. 
Et porte sur le fmnt une mâle assurance. 
Nous partîmes ciiKj cents; mais, par un prompt renfort, 
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au |)ort, 1260 

Tant, à nous voir marcher avec un tel visage*^, 

1 . L'Ar.idéinie trouve que « sollicita mon âme seuleaaent n'est pas assez 
dire ; il fallnit ajouter de quoi elie avoit été sollicitée. • La suspension est ré- 
pondant très n.ituri'llo et lu sens très clair. 

i. Hn sa qualité d'ancien mousquetaire, Scudery crut bon d'étaler ici ses 
connaissants militairi-s, et, sur ce mot de brif/tide, il r<>|jrit CnrniMlie d'un tim 
r<>^up et entendu : « Cinq cents hommes <>8t un trop crrand nombre pour n<> 
r.i|i;irlor que bri^de ; i|uand on se pique di> vouloir |i.irler des choses selon 
lis tiMiiies de l'art, il en faut savoir la vérjtnble sigiiiliratinn, autrement on 
paroit ridicule en voulant paroitre savant. ■ Mais l'Aïaiiémie décida que « en 
fermes de poésie on prend brii/mlf pour troupi-, de quelque façon que ou soit. • 
Ouant à la précision du lariirap'e militaire, riin.-nne, moins difllcile que Scu- 
dery. la trouvait à un assez haut déféré dans Corneille pour s'écrier, eo assis- 
tant à une représentation de Sertoriua : « Ou dooc Conieille a-t-U appris lea 
termes de l'art de la guerre? » 

3. Var. Kt paroitre à la cour eût hasjirdc ma tête, 
Ou'i défeniire l'Etat i'aiinois bien mieux «lonner, 
IJu'aui plaintes de Cnimene ain<i l'abandonner (1037-.'S6). 

l.'.\iMd^;mie ne veut pas que l'on fasse « un >Mb>'tantif de paraître pfiur 
rc).;ir ràt fio-iardé ». quoique, selon Voltaire, celto lii'i-nce dût cire permise .lUX 
p"il.-s en faveur de l.i pr>'«rision. • Corneille modifia son vers pour faire ilroit 
a la rritique; peut-être au-si pan-e que le laniirnf;e de Rodrigue, dans les deux 
derniers vers, était bien •■traoge de la part de l'homme qui la veille voulait 
muurir de la main de Cliimene. 

4. Imité par VoLTAiu (//eiin<u/0, II). CoVignj dit à tes meurtriers, en leur 
abandonnant sa vie : 

J'eusse aiui4 mieux la perdre en ennibattant poar too». 
S Var. J'excuse ta chaleur « venger une offense (Hi3S). 

8. Var. Tant i nous voir marcher en si bonequipige : l(>37-56) 

Modifié sur la n.-inarqoe de l'Acadi-mie qui n admet pas bon équipage 
par le singulier motif • qu'ili alloient au combat et non pa* en voyage >. 



132 LE CID 

Los plus épouvanlôs roproiiaiont de coiirafre *! 

.l'on cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés*, 

Dans le fond dos vaisseaux qui lors^ furent Irouvés: 

Le reste, dont le nombre augnieutait à toute heure, 126o 

Brûlant d'impatience, autour de moi demeure, 

Se couche contre terre, et, sans faire aucun bruit, 

Passe une bonne part d'une si belle nuit. 

Par mon cominandemout la garde en fait de même, 

Et, se tenant cachée, aide à mon stratagème*; 1270 

Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous 

L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. 

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ^ 

Enfm avec le flux nous fit voir trente voiles *; 

L'onde s'entle dessous, et d'un commun effort 1275 

Les Maures et la mer montent jusques au port. 

On les laisse passer; tout leur paraît tranquille; 

Point de soldats au port, point aux murs de la ville. 

1. Quelques anciennes éditions ont le ou du. 

2. « C.ette façon de parler n'est pas française: il fallait dire aussitôt qu'ils 
furent arrivés. » (Acad.) — -c Aussitôt qu'arrivés est bien plus fort, plus éner- 
gique, plus beau en poésie que rette expression, aussi languissante que régu- 
lière, atissitôt qu'ils furent arrivés. » (Volt.) 

3. Assez fréquent dans Corneille pour alors. Sur la remarque de Vaugelas 
que lors ne se doit jamais dire qu'il ne soit suivi de que ou précédé de dés ou 
pour, Corneille remplaça lors par alors, dans la revision de quelques-unes de 
ses pièces. 

On trouve lors employé, contrairement à la règle de Vaugelas, dans la Fon- 
taine, Molière, Pascal, Saint-Simon. Il est forme de l'article le et de or, de 
hora, beure. 

4. Var. Et se tenant cachée, aide mon stratagène (i?37, in-12). 

5. L'obscure clarté de Corneille ne le cède pas aux ténèbres visibles, si ad- 
mirées dans MiltoM. — « Qu'un ne cherche pas dans Corneille cette expression 
poétique qui est destinée à augmenter l'impression de l'olyet en y attachant 
des idées accessoires que l'objet n'eût pas rappelées de hii-mème : on y trou- 
vera cette poésie qui montre l'objet tel qu'il est réellement, et qui le place 
sous nos yeux, vivant et animé, en se servant des mots vraiment destinés à le 
désigner : le récit de Rodrigue en offre un bel exemple : 

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. 

Toutes les expressions sont simples ; ce sont celles dont se servira tout homme 
qui voudra nommer les choses dont parle le Cid ; mais le Cid ne parle que 
des choses qui valent la peine d'être nommées; toutes les circonstances néces- 
saires, et les circonstances nécessaires seules, c'est là ce qu'il nous montre, 
parce que c'est là te qu'il a vu, ce qu'il a dû voir dans la position ou il s'est 
placé, et c'est ce qui nous transporte dans cette position. Voilà la poésie. » 
(GuizoT, Corneille et son temps, p. 259.) 

Ta. Gautier {Hi^t. de l'art dramatique, t. I, p. 214) admire aussi « ce vers 
sublime, coup d'oeil rêveur jeté vers le ciel à travers la hâte de l'action. » 

6. Yar. Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles; 
L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort 

Les Mores et la mer entrèrent dans le port (1637-60). 



ACTE IV, SCENE III 133 

Notre profond silence aUusanl leurs esprits, 

Ils ii'osi'nt plus (](Uiler do mxis avoir surpris; 1280 

Us abonieut sans peur, ils aiicrcut'. ils di'sccmlt'nt, 

Et courent se livrer aux mains qui les attondent. 

Nous nous levons alors', et tous en luêun' temps 

Poussons jusques au ciel mille cris éclatants; 

Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent'; 1285 

Ils paraissent armés, les Mauros se confondent*, 

L'ép(»uvante les prend à di'iui descendus; 

Avant que do combattre, ils s'estiment perdus. 

Ils couraiont au pillajre et rencontrent la jruorre; 

Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, 1290 

Kt nous faisons courir des ruisseaux de leur sang 

Avant (|u'aucun résiste ou reprenne son rang. 

Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient, 

Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient; 

La honte de mourir sans avoir combattu i2'Jo 

Arrête lour désordre et leur rond leur vertu ^. 

Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges", 

1. On a souvent lieu de remarquer, en lisant Corneille, aver quelle hardlvs^e 
et quelle prérision il emploie le mol propre et au besoin le mot technique fvoir 
p. i33,n. i). Ici, « il emploie le mut ancrer, tout comme l'eût fait un marinier 
de R luen recontanl un événement du même genre. " iMahtv-Lateadi, Lex. de 
la liinque de Corneille, Préf.) 

2. Le vers français, d'ordinaire si pauvre et si monotone de rythme, rivalise 
et pour le bonheur et la vivacité de la coupe avec le vers latin. Ainsi Vibgilk 

En., Il, 382) : 

Baod set^ns KnArot^s tkq tremefa<-tas abibat : 
Irruimu» 

• On peut dire de ce mouvement, de ce beau récit impétueux, ce que Ciré- 
mn disait de pareils récits de Thucydide : Canil bellicum. C'est le chant du 
dairon. On se rappelle aussi le vers du p<)ète : 

.Ere cicre viros Martemque aceeailere eanta. 

« SAi:«TE-bEOv«. Nouv. Lund., t. VII, p. 287.) » 

3. Var. Les nôtres au signal de nos vaisseaux répondent (1637-56). 

L'Académie remarqua justement que ce vers prétait à l'équivoque, et Cor- 
neille le mo'iina. 

4. C'est-à-dire • se mêlent •>. comme le prouve plus bas leurs princes les 
rnllient, et non pas « se troublent », comme Corneille l'entend quelquefiiis. 

5. Var. Rétablit leur désordre et leur rend leur vertu (1637-56). 

" On ne dit [loint rétnhlir le désordre, mais bien rétablir l'or Ire. » (Acad.) 

6. Du mol esti.ii;nol ialfanje). qui signifie cimeterre et vient sans duuto ds 
•ral>e al chandjar, coulel.is. 

Var. Contre nous de pie^l ferme ils tirent leurs épées ; 

Des leur« braves soliluts les trames sont roiipées (1637-03). 

Pour étiter le mot alfnnge. I«( comédiens ont adopté et suivent encore cette 

«ariinte, de préférence au teite. « Il reste à savoir, observe justement M V. 

Fouriiel, si la partie du publia', qui ne cunnait pas les alfanges, cuniurend I >u- 

ours bien les tram*» ooupéet. > (Bdit. du Théâtre de Corneille, t. I, p. 201.) 



134 LE CID 

De notre sang au leur font d'horribles mélanges; 

Et la terre, nt le fleuve, et leur flotte, et le port, 

Sont des champs de carnaire, où trioni[)lie la mort. 1300 

Oh! combien d'actions, combien d'exploits célèbres*, 

Sont demeurés sans gloini au milieu des ténèbres ^ 

Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait. 

Ne pouvait discerner où le sort inclinait'! 

J'allais de tous côtés encourager les nôtres, i30f) 

Faire avancer les uns, et soutenir les autres, 

Ranger ceux qui venaieni, les pousser à leur tour; 

Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour*. 

Mais enfin sa clarté montre notre avantage; 

Le Maure voit sa perte et perd soudain courage; 1310 

Et, voyant du renfort qui nous vient secourir. 

L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. 

Ils gaguent leurs vaisseaux, ils en coupent les cùbles, 

Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables^. 

Font retraite en tumulte, et sans considérer 1315 

Si leurs rois avec eux peuvent se retirer*. 

Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte'; 

Le flux les apporta, le reflux les remportes, 

1. Cf. Virgile [En., II, 360) : 

Nox atra circumvolat ambra. 
Qais cladem illias nocUs, qnis fanera faodo 
Explicet? 

2. Var. Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres (1636-56). 

3. Expression latine : « Neutro inclinaverat fortuna. » (Tacite, Hist., III, 23.) 

4. Var. Et n'en pas rien savoir jusques au point du jour. 

Mais enfin sa clarté montra notre avantage : 

Le More vit sa perte, et perdit le courage, 

Et voyant un renfort qui nous vint secourir, 

Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir (1637-56). 

5. Var. Nous laissent pour adieux des cris épouvantables (1C37-56). 

Ce vers est bien meilleur que celui qui l'a remplacé. Corneille eut le tort de 
céder à une remarque vraiment puérile de l'Académie : on ne dit point laisser 
un adieu, ou laisser des cris, outre que les vaincus ne disent jamais adieu aux 
vainqueurs. « Racine a repris l'image de Corneille, mais en l'affaiblissant 
{Dajazet, IV, 5) : 

Qu'il n'ait en expirant que ses cris poar adieux. 

0. Var. Si leurs rois avec eux ont pu se retirer (1637-56). 

7. Var. Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte (1637-56). 

La correction n'est pas heureuse, car souffrir un devoir est obscur, et devoir 
se lie mal aux vers précédents. 

S. Var. Le flux les apporta, le reflux les emporte (1637 io-lâ et 44 
iu-4«). 



ACTH IV. ^îCl'NF IV 135 

(j|nMitlanl que ' loms rois, cujïa^'és parmi luuis, 

Kl (]uelqtio |umi des leurs, tout percés de nos coups*, 1320 

Dispult'nt vaillamineul cl vimiloiit Iiien leur vie. 

A se rendre moi-même en vain je les convie, 

Le cimeterre^ au poiuj.' ils ne m'écouleut pas: 

Mais, voyant à leurs pieds tomber tous leurs sdidals, 

Kttjue seuls désormais en vain ils se délVudent, 130." 

Ils demandent le chef; je me nomme, ils se rendent. 

Je vous les envoyai tous deux en mr>me temps: 

Et le comhat cessa faute de combattants. 

C'est de celte lai^n que, pour votre service*... 1330 



SCENE IV 

D. FERNAND. D. DlÈr.LE. D. RODRIGUE, D. ARIAS, 
D. ALONSE, D. SANCHE. 

D. ALONSE. 

Sire, Chimène vient vous demander justice». 



I . Vaujjelns rondamiif nlte Jim iitiiui, mu- ' .1 i.ii'!.'. si dorVic nrcliiKiirTnPnt 
à observer les ré'.'les posée<î par l'auteur des liemarqups, fait dans toutes «es 
œuvres le plus irH.|uent usa^e de cepewlant que. Molii-rc et la Fontaine 
l'emploient comme lui : 

Cependant que ebacone aprèt cette tempête 

(LEtourdi, V, U.) 

Cependant que iiiod front an Caaeate pareil 

{FabUs, I, Î2.) 

î. Var. El quelque peu des leurs, tous chargés de nos roups (Ifi'îS). 

3. Du persan rhimfliir. Le mot est entré en franriis par l'intermédiaire de 
T'^spairnol cimitarra: on le trouve pour la première fois au iv* siècle dans Alain 
CHAHTirn IHht. de Charles VU) : « Sanneterres ou rimetcrres, qui sont ma- 
nières d'fspées h la Turque. » 

4. « Narration épique admirable, due tout entière h Corneille, et par 
laquelle il compense et p:iTe largement toutes ses invr lisemblances. On aime 
incomparablement mii'ut ce récit que le récit de Théramène; la rhétorique 
V parait moins ou plutôt elle n'y p irait pas, et il y a de plus vraies lieautcs. 
C'e^l le plu» Doblu des bulletins, le plu» chevaleresque des récils do guerre. 
Condé ne derait pas autrement raconter Rocroi. » (Sainte-Beotr, N. L., 
t. VII, p. i87.) 

5. 1 l)és ce moment Rodriirue ne peut plus être puni; toutes les poursuites 
de Cliinii-ne paraissent suriib .ndaiile>^. (•'Ile est donc si loin do manquer aux 
liii'ii-'- iiH -s, comme on le lui a n'proi-bé, qu'au cunlrnire elle va au ili'l.i de 
■iMii i|>->.Mr en demandant la mort d'un homme devenu nécesjiaire à l'Ltat. ■ 
(VoLTimi.) 



136 LE CID 

D. FKUXAND. 

l.a fAcheusp nouvi'IIf. d riinportun devoir! 

Va, je ne la veux pas ohliiîcr ;\ te voir. 

Pour toul remerciiiuMil il faut (jne je te chasse: 

Mais, avant que sortir*, viens, que ton roi t'cnilirasse. 

^D. Uolrigue rentre.) 
D. DIKGUE. 

Chimène le poursuit, et voudrait le sauver. 1335 

D. FERNAND. 

On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver*. 
Montrez un œil plus triste'. 



SCENE V 

D. FERNAND, D. DIÈGUE, D. ARIAS, D. SANGHE, 
D. ALONSE, CHIMENE, ELVIRE. 

D. FERNAND. 

Enfin soyez contente, 
Chimène, le succès répond à votre attente. 
Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus*. 
Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; 1340 



1. Dans l'ancien français avant était souvent suivi de l'infinitir, f^nns /!/• : 
ainsi Montluc {Comment., I, III) : « avant sortir. » Au xvii» siècle, Vaufrelas 
condamne avant ?ans de, nomme barbare; il exige avant que de et blâme 
avant que ; cependant Corneille et la plupart de ses contemporains, trouvant 
avant que de parfois gênant en poésie, font un fréquent usage de avant que. 
Quant a avant de, généralement en usage de nos .jours, il ne se trouve au 
xvii« siècle que chez quelques écrivains de second ordre. 

2. Var. On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver (1037 in-12). 

3. Var. Contrefaites le triste (1637-56). 

Scudéry remarque, avec raison cette fois, que contrefaites •< est trop bas 
pour la poésie, » surtout, comme dit l'Académie, « dans la bouche d'un roi. » 

4. ic Quand un homme est mort, on ne peut pas dire qu'ii a le dessus des 
ennemis, mais qu'il a eu. » (Académie.) 

Corneille emploie de où nous mettrions sur, quant à, d'après. Il dit dans 
Horace (1, 1) : 

Je forme des soupçons d'an trop Icger sujei 



1334. — « Pour prix de tes victoires, reçois cet embrassement. 



ACTE IV, SCENE V 131 

Rondoz grâces au ciol, qui vous on a vcnfrcn*. 

(a D. ])iègiie.l 

Voyez comme déjà sa couleur est chanjrée. 

D. DliX.IK. 

Mais voyez qu'elle pAme*, et d'un atnour parfait, 

Dans celle [lArr.oisdii', sire, admire/. l'cITet. 

Sa *iiiul*'Ur a tr.ilii li'S secrets de son ftiue, 1345 

Kt ne vous pernu't [dus de dout'-r de sa flamme. 

CHIMKNE. 

(Juoi ! Rodrigue est donc mort ? 

D. FERNAND. 

Non, non, il voit le jour. 
Et le conserve encore un immuable amour*; 
Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse. 1330 

CHIMÈNE. 

Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse : 
Un excès de plaisir nous rend tout lanjjuissants 
Kt. quand il surprend l'àme, il accable les sens'. 

1. « Cette petite ruse du roi est prise de l'auteur espagnol; l'Acidéraîe ne 
la rondainne pas. C'est apparemment le titre de Irayi-roniédi'' qui l.i dispo- 
sait k relie indulgence ; car ce moyen parait aujourd'hui peu digne di- la 
noblesse du lragii|ue. •( Voltaire.) 

i. llu latin spa-snia. On dit aussi se pâmer. Voltaire n'admet, à tort, que 
rette dernière ei|iression; pdiner se trouve dans les meilleur;) écrivains du 
xni* siècle, et le Dictionnaire de l'Académie l'admet aussi bien que te vanter 

3. A vieilli. 

4. Var. Tu le posséderas, reprends ton allégresse (1637-56). 

On a justement remarqué que ce vers de comédie ne convenait ni nu sujet n 
i la situation. 

5. • La peine de Chimèoe est si çr.inde en ce moment, elle doit élre 
d'abord si malheureuse d'apprendre — au'il est mort, et ensuite elledoil cire 
«i honteuse de voir son secret au grand jour, que je ne conçois pas comment 
' "tte terrible scène, dans laquelle l'amour et la probité d'une Castillane sont 

uis en doute par an roi d'Kspagne, ait jamais pu eiciter le rire. Et pnurlant 
k.iilâ maintenant ce qui arrne k chique represenliilion du f'id au Thé.itre- 
Krancais. .\rteur» et spe<tateurs ont l'air de >'entendre pour rire & qui mieux 
mieux du désespoir de Chiméne. » 'J. J*m!«, t'o>iri de litt. dram., t. III, 
p. 351.; — L'éducation dram.itiquedu public a fait des progrés, c;ir la repliqm: 
do Chimère n'est plu« accueillie aujourd'hui par les rires qui choquaient 
11. J. Janin. 

1350. -• ■ Un plaisir oe eauM oai molni d« trouble qu'une douleur. • 



138 LE CID 

D. FERNAND. 

Tu voux qu'en ta favour nous croyions l'impossible? 
Chiinène. la douleur a paru trop visible*. 

CHIMÈNE. 

Eb bien, sire, ajoutez ce comble à mon malheur, 1355 

Nommez ma pâmoison rclTet de ma douleur : 

Un juste déplaisir à ce point m'a réduite, 

Son trépas dérobait sa tête à ma poursuite; 

S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays, 

Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis : 1360 

Une si belle fin m'est tro[) injurieuse. 

Je d(!mande sa mort, mais non pas glorieuse, 

Non pas dans un éclat qui l'élève si haut. 

Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud*. 

Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; 1365 

Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. 

Mourir pour le pays n'est pas un triste sort; 

C'est sïmmortaliser par une belle mort 2. 

J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime ; 

El.e assure l'État, et me rend ma victime, 1370 

Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, 

Le chef3, au lieu de fleurs, couronné de lauriers ; 

Et, pour dire en un mot ce que j'en considère *, 

Digne d'être immolée aux mânes de mon père^... 

Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! 1375 

Rodrigue de ma part n'a rien à redouter; 

Que pourraient contre lui des larmes qu'on méprise? 

1. Var. Ta tristesse, Chimène. a paru trop visible. 

Chimène. Eh bien ! sire, ajoutez ce comble à mes malheurs, 
Nommez ma pâmoison l'etlet de mes douleurs (1G37-5G). 

2. Cf. Horace (Od. III, 2) : 

Dulce et deeorum est pro patria mon. 

3. V. p. 91, n. 7. 

4. Cet emploi de en a vieilli ; le mot avait au xvii' siècle une étendue if \; ;s 
et d'emploi que nous ne lui avons pss conservée. 

b. A cette expression si vraie d'une haine et d'une colère, qui s'exagèrent 
en paroles par cela même qu'elles luttent contre l'amour et l'admiration, l'A- 
cadémie aurait voulu substituer une mauvaise scène de drame : « Il eût beau- 
coup mieux valu la faire persévérer dans la résolution de laisser connoître 
son amour, et lui faite dire que la mort dp Rodrigue lui pouvoit bien être 
sensible, puisqu'elle asoit de l'aflection pour lui, mais qu'elle lui étoit aeréable, 
puisque son devoir l'avoit obligée de poursuivre: et que maintenant elle n'avoit 
plus rien à désirer que le tombeau, après avoir obtenu des Mores ce que le 
u semhloif ne lui \ouloir pas accorder. » 



ACTE IV. SCENE V HP 

l'itir lui tout votre empirp est un lieu de franchise'; 

l,à, sous votre pouvoir, tout lui devient permis; 

Il triomphe de moi comme dos ennemis, i380 

Dans leur san? répandu la justice étouiïée* 

Au crime du vainqueur sert d'un* nouveau trophée; 

Ni us en croissons* la pompe, et le mépris des lois 

Nous fait suivre son char au milieu de deux rois. 

D. FERNAND. 

Ma (ille, ces transports ont trop de violence. 1383 

Quand on rend la justice on met tout en balance. 

On a tué Um père, il était l'acrresseur; 

Et la même équité mordonne la douceur. 

Avant que daccuser ce que j'en fais paraître, 

Consulte bien ton copur; Rodriçrue «'u est le maître, 1390 

Et ta llamme en secret rend erAces ;'i ton roi, 

Uoul la faveur conserve un tel amant pour toi. 

CHIMÈNE. 

Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère! 

L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père! 

De ma juste poursuite on fait si peu de cas, t 393 

Qu'on me croit obliger en ne m'écoulant pas! 

Puisque vous refusez la justice à mes larmes, 

Sire, permettez-moi de recourir aux armes; 

C'est par là seulement qu'il a su m'outrajrer, 

Et c'est aussi par là que je me dois venger. 1400 

A tous vos cavaliers je demande sa tête^; 

Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête; 

Qu'ils le combattent, sire ; et, le combat fini, 

J'é|K)Use le vainfjueur, si Rodrigue est puni. 

Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. H03 

1. EdiQce, pâjs, dans l'iotérieur desquels les criminels ne pouvaient ùtri^ 
arrêtes. 

2. Var. Dans leur sang épandu la justice étouffée (1637, 39 et 48-50). 

3. Corneille semble afTei-tionncr cft emploi de un comme adjectif indéQni 
où nous mettrions simplement île. Ainsi ailleurs {Rodog., I, 7) : 

La haine entre Ie« granis •« calme rareuient, 
La paix ioaTeot n'y sert qne d'un amatemeot. 

4. V. p. iOi, a. 1. 

5. Var. A tooi vos cbeTalien J« demanda sa tète (1837, io-4*, 30 et 44). 



1378. — • Tesyenx «ont ses espions, ton eabintt son asile, ta Itvear l'essor 
d«i ses ailes, et ta liberté an ruine. • 
i3'.>t. — ■ SI j'ai conservé Rodrifue, c'est ^ Ion intention que Je le farde. » 



HO LE CTD 

D. FKRNAND. 

Celte vieille coiilmno on ces lieux (Mablie, 

Soiis couieiir (le |)iinir un injuste altentat, 

Des meilleurs coiubattants atlaililit un l'état 

Souvent de c<;l abus le succès' déplorable 

Opprime l'innocent, et soulient le coupable. l^l'i 

J'en dispense Rodrigue, il m'est trop précieux 

Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux; 

l']t, quoi qu'ait pu commettre un cœur si magnanime, 

Les Maures en fuyant ont emporté son crime^. 

D. DIÈGUE. 

Uuoi! sire, pour lui seul vous renversez des lois 1415 

Qu'a vu toute la cour observer tant de fois! 

Que croira votre peuple, et que dira l'envie, 

Si sous votre défense il ménage sa vie, 

Et s'en fait un prétexte à ne paraître pas^ 

Oi!i tous les gens d'bonncur cberchent un beau trépas? 1420 

De pareilles faveurs terniraient trop sa gloire*: 

Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire. 

Le comte eut de l'audace, il l'en a su punir : 

Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir''. 

D. FERNAND. 

Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse : 1425 

Mais d'un guerrier vaincu mille prendraient la place, 

Et le prix que Cliimène au vainqueur a promis 

De tous mes cavaliers ferait ses ennemis*^: 

L'opposer seul à tous sera trop d'injustice; 

Il suflit qu'une fois il entre dans la lice''. 1430 

1. V. p. 58, n. 2. 

2. 11 Vers admirable qui dit tout, qui rachète des choses un peu trop 
paternes et débonnaires. Après avoir longtemps parlé comme un bailli, ce ro 
tout d'un coup s'exprime en roi. » (Sainte-Beuve, A'^. Z., t. VII, p. 290.) 

Il y a quelque analogie entre le vers do Corneille et l'expression de Florus 
(I, 3), parlant d'Horace meurtrier de Camille : « Virtus parricidam abstulit. » 

3. Var. Et s'en sert d'un prétexte à ne paroitre pas (1037-60). 

4. Var. Sire, ôtez ces faveurs qui terniroient sa gloire (1637-56). 

5. (I Don Diègue parle, à chaque coup, la plus simple et la plus belle 
iangue de Corneille. Dans cette pièce de jeunesse, c'est encore le vieillard qu 
est le plus grand. » (Sainte-Beuve, N. L., t. VU, p. 291.) 

Nar. Il l'a fuit en brave homme et le doit soutenir (1637-56). 

6. Yar. De tous mes chevaliers feroit ses ennemis (1637-44). 

7. Champ-clos, du bas latin licia, pieu; liciai, enceinte de pieux qui fer 
maient le champ. 



ACTK IV, SCRNK V MK 

Choisi-; qui tu voiidni^, Chiriit'UP, o[ clniisis htpn; 
Mais. apri'-N ce cumbat, no dt'iiiandt' plus rioD. 

D. niÉr.uE. 
N l'xciisfz point par là ceux (|ut> son bras «'tonne; 
Lnisspz lin chainp ouveil où n'ciiticra piTsonno*. 
Apri"'sce (|iio Rodri^'UP a Tait Vdir aiijoiiid'liiii. 1435 

Qufl courafr»» assfz vain sdsi-rait (tit'ndrt^ ii lui? 
Qui se lia>ardt>niit conin' un tt'l adversaire? 
tji'A .erait ce vaillant, ou bien ce téméraire? 

D. SANCHE. 

Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant'; 

Je suis ce téméniire, ou plutôt ce vaillant^. liiU 

Accordez cette gr;\ce à l'ardeur (jui me presse. 

Mailain'\ vous savez quelle est votre promesse. 

D. IKRXAND. 

Chimène, remets-tu ta <|iierelle en sa main? 

CHIMÈNE. 

Sire, je l'ai promis. 

D. FEHNAND 

Soyez prêt h demain ♦. 

D. DIÈGUE. 

Non, sire, il ne faut pas différer davantage : 1443 

On est toujours trop prêt quand on a du courage 

D. FERNAND. 

Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant! 

D. DIÈGUE. 

Rodrigue a pris haleine en vous la racontant. 



1. Var. LuisHCZ un caiiip uuvcrt ou n'eDtrcr:i peroonne (1637-56). 

2. Var. Faites ouvrir le ramp, vous voyez t'assaillani (1637-56). 

3. ■ Lui aussi, le ; aie don S:in>-he, il a cUpt. Corneille son premier niouve- 
tnciit et son écliiir. » (SAiMXE-BeuvF. .V. L., t. VII, p, 291.) 

4. Comme pour iteiiuiin. On a plusieurs ffiis remarqué déjà ret emploi do à, 
ou nous mettons pour, dotant un substnntif, un pronom ou un mut employé 
sub:<t:<i.tivement. 

« A liimnin, dit le roi fort scno'. — Mais cette élernolla ri>({le dos vinct- 
qualre ln-ures s'y oppose. On n'a juste que le temps do se battre, pour aiie la 
picio finisse avant que l'hurlo^e ait sonné la même heure i|iio fa vcillo au 
moment i^i l'action coiiimençail. » (Saixte-Bkuvz, ibid.) 



142 LE CID 

D.-FERNAND. 

Dn moins une heure on deux je veux (ju'il se délasse*. 

Mai^ de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, 14b0 
Pour lémoijïuer à tous iju'à regret je permets 
Un s;ui£(ianl [irocédé qui ne me plut jamais, 
De moi ni de ma cour il n'aura la présence ^ . 

(A D. Arias.) 

Vous seul des combattants jugerez la vaillance. 

Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur, 1455 

Et, le combat lini, m'amenez le vainqueur. 

Qui qu'il soit^, même prix est. acquis à sa peine ; 

Je le veux de ma main présenter à Chimène, 

Et que pour récompense il reçoive sa foi * . 

GHIMÈNE. 

Quoi! sire, m'imposer une si dure loi! 1460 

D. FERNAND. 

Tu t'en plains ; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte. 
Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte. 
Cesse de murmurer contre un arrêt si doux ; 
Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux ^ . 



1 . Corneille dit dans son Discours de la tragédie : « Je me suis toujnnrs 
repenti d'avoir fait dire au roi, dans le Cid, qu'il vouloit que Rodrigue se 
délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de com- 
battre don Sanche : je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les 
vinfrt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les spectateurs de la con- 
trainte avec laquelle je l'y ai réduite. » 

2. « Ce tour est très adroit: il donne lieu à la scène dans laquelle don 
Sanche apporte son épée à Ctiimène. » (Voltaibe.) 

3. Rare pour quel qu'il soit. Corneille l'emploie encore dans don Sanche 

(I. 3) : 

Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit flls. 

Var. Quel qu'ilsoit, même prix est acquis à sa peine (1637-44). 

4. Rien n'était plus dans les habitudes du moyen âge que ces espèces de 
jugements de Dieu; bien qu'il y ait dans Guillem de Castro un combat singu- 
lier (V. p. 176), Chimène ne promet pas d'appartenir à Rodrigue s'il est vain- 
queur ; Corneille a donc le mérite d'avoir trouvé ce moyen aussi vraisemblable 
qu'ingénieux de préparer son dénouement. L'Académie cependant trouve cette 
invention « inique, déraisonnable, d'autant plus digne de blâme, qu'elle fait 
le dénouement de la pièce, et qu'elle le fait mauvais. » 

5 L'Académie s'indigne de ce langage, plein de courtoisie .«spirituelle et de 
bonté; elle trouve don Fernand inique de disposer ainsi, pour récompenser 
Rodrigue^ « d'une chose qui n'étoit point à lui et que les lois de la nature 
avoient mise hors de sa puissance ii. On peut répondre que les volontés royales 
ou les raisons d'Etat ont fait conclure bien des mariages moins raisonnables 
que celui-là. 



ACTE V. SCÈNE I i43 

ACTE CINQUIÈME 
SCÈNE I 

Chez Chiméne. 
D. ItUURlGUE C¥IMÈNE 

CHIMKNE. 

Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où le vient cette audace? 1465 
Va, tu me perds d'honneur ; retire-toi, de grâce. 

D. RODRIOUE. 

Je vais mourir, madame, et vous viens eu ce lieu, 

Avant le coup mortel, dire un dernier adieu; 

Cet itiuiiuable amour (jui sous vos lois m'engage ' 

N'ose accepter ma mort sans vous eu faire hommage. 1470 

CHIMÈiNE. 

Tu vas mourir! 

D. RODRIGUE. 

Je cours à ces heureux moments 
Qui vont hvrer ma vie à vos ressentiments ^ . 

CHIMÈNE. 

Tu vas mourir! Dou Sauclje esl-il si redoutable 

Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable? 

Qui t'a rendu si faible? ou qui le rend si torti* 1475 

Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! 

Celui (|ui n'a pas craint les Marnes ni mon père 



1. Var. Mon amour vous lu doit, et mon cœur qui soupire 

N'ose sans votre aveu sortir de votre empire (1037-561, 

M<"liné sur cette juste remarque de l'Académie: « Cette expression, ^ki 
soiiji.r''. est im|i.irf:iite : il falloit dire, qui soupire pour vous: et, par le 
M.'< oiiil XTS, il MMnbli; (pi'il drminde ijlut6t permission de riringer d'amour 
que de mourir. » — u On pourrait dire encore, ajoute Voltiiin-, qu'un i:«eur 

3ui n'ose sortir du monde ft do l'enipire de sa niaitressi- sans l'ordre de sa 
anie, est une idée romanesque, qui étoini, ilans ret endroit, la chul'Ur et 1a 
p;issi^ , et que tout ce qui est i^uindé, rei-tierclie, alfecte, e^t froid. ■ 

S Yar, J'y cours, et le eomt»» est ren^é. 

Aussitôt que de tous j'en aurai le eougé (1037-541. 



144 LKCJD 

Va coiiibiillio. (lou Sanclio, et déjà désespère 1 
kiuii doue au besoin' Ion courage s abat I 

D. RODRIGUE. 

Je cours à mon sup])lice, et non pas au combat; 1480 

El ma (idèle ardeur sait bien ni'ùler l'envie, 

Quand vous cherchez ma mort, (\o défendre ma vie. 

J'ai toujours même C(eur ; mais je n'ai ]ioiut de bras 

Quand il faut conserver ce (jui ue vous plaît pas ; 

Et déjà cette nuit m'aurait élé mortelle 1485 

Si j'eusse combattu pour ma seule (juerelle; 

Mais, défendant mon roi, son peuple et mou pays^, 

A me défendre mal je les aurais trahis. 

Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie, 

Qu'il en veuille sortir par une perfidie : 1490 

Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt, 

Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. 

Votre ressentiment choisit la main d'un autre ; 

Je ne mérilais pas de mourir de la vôtre. 

On ne me verra pointen repousser les coups ; 1495 

Je dois plus de respect à qui combat pour vous ; 

Et, ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, 

Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent, 

Je lui vais présenter mou estomac ouvert^, 

Adorant en sa main la vôtre qui me perd. 1500 

CHIMÈNE. 

Si d'un triste devoir la juste violence, 

Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance, 

1. C'est-à-dire quand le besoin se fait sentir, et, par extension, dans le 
péril. Oor-XEiLLE dit ailleurs {PoL, II, 6) : 

Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. 
Et Raune après lui {Athal., II, 7) : 

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ? 
3. Var. Mais défendant mon Roi, son peuple et le pays (1637-56). 
3. Var. Je lui vais présenter mon estomac ouvert (1637-56). 

Estomac ouvert rappelle le pectus apertum des Latins. Cette expression, qui 
nous choque aujourd'hui, a été deux fois employée par Cornei le, dans l'argu- 
ment de Clilandre et dans Vlllusion. Nos anciens tragiques l'employaient 
pour poitrine, dans les endroits les plus pathétiques. Dans la Porcie de 
Garnier (acte V, vers C7), Caton s'éciie au moment de se frapper de son épée : 
Sus donc, mon estomiicft, engousle ceste lame ! 

Après Corneille, Voltaire dit encore (Charles XII. vi) : u Le général flord 
et le général Dardoff montrèrent au roi leurs estonuics couverts de blessures 
reçues à son fervice. » 



ACTE V. SCENE I 14S 

Prescrit à loa amour une si foile loi 

Qu'il lo reutl sans dôfi'usu à (jiii coiuIkiI pour moi, 

En cet avcuirlt'Mit'nl ue pénis |»as la niéinoitc V60o 

Qu'ainsi que «le ta vie il y va de ta i^'loire, 

Et (|ue, dans (luelcjne éclat i]ue Hodrii^'ue ail vécu, 

Quand un le sania mort, on le croira vaincu. 

Ton lionnenr t'»'st plus cher ([ue je ne le suis chère* , 

Pui-<iu'il trempe tes mains dans le san^' di- mon père - , lolO 

El le fait renoncer, inalirré ta pas>i(m, 

A l'espoir le plus doux de ma possessiitn : 

Je t'en vois ci'peudant faire si peu do compte, 

Que sans rendre combat ^ lu veux qu'on te surmonle. 

Quelle inégalilé ravale ta vertu? loJj 

Pourquoi ne l'as-tu plus? ou pourquoi l'avais-lu? 

Quoi! n'es-tu L'énéreux que pour me faire outrage? 

S'il ne faut m'olïeuser, n'as-lu point de courage? 

Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, 

Qu'après l'avoir vaincu tu suutïres un vainqueur? 

Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre*, lo'JlO 

Et défends ton honneur si tu ne veux plus vivre*. 

D. RODRIGUE. 

Après la mort du comte, et les Maures défaits • , 

Faudrait-il à ma gloire encor d'autres effets"? 

Elle peut dédaigner le soin de me défendre ; 15i5 

On sait que mou courage ose tout entreprendre, 

Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, 

.\uprès de mon honneur, rien ne m'est précieux*. 

Non, non, eu ce comhat,quoi que vous veuillez croire, 

1 . Var. L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère ^1637• 0). 

8. Var, Pui^iqu'il trempa tes maia.s dans le sanp de mon jicre. 

Et te lit renoncer, malgré ta passion (1037-56). 

t. Cette cxprcf-ion, dont on a attribué la rriMlion à Corneille, se lrou\o 
déj.'t dans les /^.'ttres de Henri IV et dans Vaucelas (Irad. de Quinte-CurceJ. 
I<AaM l'emploie dans Iphiyénic (IV, 4) : 

Oii eont-iU ces eombatt que tous «rez rtndut ? 

4. Var. Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre (1G37-M). 

5 •■ Ce vers est également adroit et passionné; il est niein d'art; mais à» 
cet art i|UO la nature inspire. Il mi' par.iit admirable. • (Voltàibi.) 
0. Latinisme déjà retii3ri|ué. Voir p. 130, n. 5. 

7. Var. Mon honneur apinne sur do si (grands effets 

Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre (1637-M). 

A. Var. Quand mon luKJMtur jr tb, rien ne m'est prioieux (16i7-M). 



146 LE CID 

Rodrigue peut mourir sans hasarder sa cfloire, 1530 

Sans qu'on l'ose accuser d'avoir man([uc de cœur, 

Sans passer pour vaincu, sans soulïrir un vaii^queur, 

On dira seulement ' : Il adoroil, Cliiinèuc; 

« Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine ; 

« Il a cédé lui-même à la rigueur du sort 1535 

M Qui forçoit sa maîtresse h poursuivre sa mort: 

« Klle vouloit sa tête; et. son cœur magnanime, 

« S'il l'en eût refusée, eiit pensé faire un crime. 

« Pour venger son honneur il perdit son amour, 

« Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 1540 

« Préférant (quelque espoir qu'eût son âme asservie)^ 

« Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. » 

Ainsi donc vous verrez ma mort dans ce combat, 

Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat ; 

Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, 1545 

Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire. 

CHIMÈNE 

Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas, 

Ta vie et ton honneur sont de faibles appas. 

Si jamais je t'aimai,^ cher Rodrigue, en revanche, 

Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sauche; 1550 

Combats pour m'atïranchir d'une condition 

Qui me donneàl'objet de mon aversion^. 

Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense, 

Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; 

Et, si tu sens pour moi ton cœur encore épris^, 1555 

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. 

Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte. 



1. C'est dans Homère, décrivant au VI» livre de l'Iliade les adieux d'Hector 
et d'Androraaque, que se trouve (v, 459 et suiv.) le premier modèle des pro- 
sopopées de ce genre, dont la poésie a souvent tiré depuis des accents d'une 
mélancolie pénétrante, par exemple, dans Sophocle, les plaintes do Tecmesse 
(Ajax, 85 suiv.). 

2. Var. Préférant, en dépit de mon âme ravie (1638-38). 

3. Cf. le même tour dans Vibgile {En., IV, 317) : 

Si bene quiil de te merai, fait aut titii quidqnam 
Dulce meum. miserere... 

4. Var. Qui me livre à l'objet de mon aversion (1637-56). 

5. Yar. Et si jamais l'amour échauffa tes esprits (1637-56). 

6. Scudéry n'a pas assez, d'indignation pour ce vers, « le plus beau de la 
pièce, » selon Voltaire : » Elle a bien raison de rougir et de se radier, après 
une action qui la couvre d'infamie, et qui 1(\ rend indigoe de la lumière ! » 



ACTE V, SCKNE II 147 

D. RODRIUUt:, "cuI 

EsJ-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? 

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans*, 

Et tout ce que rKspa.triie a nourri de vaillants; ^560 

Unissez-vous euseinide, et faites une armée, 

Pour combattre une main de la sorte auimée: 

Joi,L,'nez tous vos elloris contre un espoir si doux; 

Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous». 



SCENE II 

L'INFANTE» 

T ecouterai-jc encor, respect de ma naissance, 1&6Ô 

Qui fais un crime de mes feux? 
T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance 
Contre ce lier tyran fait révolter mes vœux*? 

Pauvre princesse! auquel des deux 

Dois-tu iirèler obtMssance? 4570 

Rodri^'ue, ta valeur te rend dii.'ne de moi; 
Mais, pour être vaillant^, tu n'es pus lils de roi. 



L'A< adémie ea discute ie sens, sans le comprendre. Sainte-Beuve le juge 
spirilucllemonl d'un mot : * C'est le sublime du tendre. » (lYouv. Lund., 
t. vil. \,.1'M>.) 

M"' Kirli.l, dit Th. Gaotim (Art. dramat.. t. 11, p. 213) jetait ce vers 
« d'une m.inifri? rharm:tiit», à la fols pudique et passionnée. » 

1. Voir la notice, p. 34. 

ï. u Kodrigue, ù culte cuivrante parule (le vers fameux : Sors vain- 
qucu: . ctc, ). est redevoiiu héros, un jeune lion respirant la flamme. Il n'y a 
pas d'cxagôration possible dans un tel moment : c'est ph'in de grandeur. 
Certes et quelque objection d'ailleurs qu'on v puisse faire, la forme de tra- 
gédie qui a amené Corneille ù trouver une telle srene, de téîs jets héroïques, 
est une bien belle et bien noble forme del'eiprit. « (SiOMTc-BEOvB, N.L., t. Vil, 
p. 290). 

3. La plupart des critiquer s'accordent ii reprendre l'inutilité de cette scène 
et à montrer combien ces stini'os, faiblement écrites, sont infericuns à celles 
'de Hodrieue (acte I. se. v). M. Vigciiui au contraire essaie d'établir que, loin 
de faire longueur, cette sreiie est utile et bien venue : « Apres une telle 
émotion (celle do la pn-cedente scène), le théâtre, au temps de Corneille, 
dirait être plein d'indulj.'enrc, de patience, peut-être même de sympathie pour 
les ^cenes d'attente qui doitent fournir à Rodrigue le temp-^ >trictciiieiil 
nécessaire i désarmer don Sam lie en champ clos. > (Anal, cumparat. du Cid.) 

4. Var. Contre c« ûer tyran fait rebeller mea TCtui '/ (1637-40.) 

5. Voir p. 63, n. 1. 



U8 LE CID 

lnii)il.>yal»l(^ sort, doul la rigueur sépare 

Ma i^loire d'avec inos désirs, 
Esl-il dit quo le choix d'une verLu si rare 1575 

Coule à ma jiassiou dv si grands déplaisirs? 

cicux! à combien de soupirs 

Faul-il que mon cœur se prépare, 
Si jamais il n'obtient sur' un si long lournieot^ 
Ni d'éleiudre l'amour ni d'accepter l'amant! 1580 

Mais c'est trop de scrupules et ma raison s'étonne 

Du mépris d'un si digne choix: 
Bieu qu'aux monarques seuls ma naissance me donne, 
Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois. 

Après avoir vaincu deux rois, 158o 

Pourrais-tu manquer de couronne? 
VA ce grand nom de Cid que lu viens de gagner 
Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner'' ? 

Il est digne de moi, mais il est à Chimène ; 

Le don que j'en ai lait me nuit^, 1590 

Entre eux la mort d'un père a mis si peu de liuine*^; 
Que le devoir du sang à regret le poursuit: 

Ainsi n'espérons aucun fruit 

De son crime ni de ma peine, 
Puisque pour me punir le destin a permis 1595 

Que l'amour dure même entre deux ennemis. 



SCENE III 

L'INFANTE, LÉONOR. 

l'infante. 

Où viens-tu, Léonor? 

i . Dans le sens de par. 

2. Var. S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment (1637-56,) 

3. Yai\ Muis ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne (1637-60). 

4. Var. Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner? (1637-56.) 

5. « Cette trop généreuse infante passe son temps à donner ce qui ne lui 
appartient pas. » (Sainte-Beuve, N. L., t. VII, p. 207.) 

6. Var. Entre eux un père mort sème si peu de haine (1637-60). 



ACTE V, SCÈNIJ 111 149 

LliONOH. 

Vous applaudir, madame, 
Si.r lo n'jios (|u'tMiliii a iclKiiivé votro ii\\n\ 

l'infante. 
Diiii viendrait ce repos dans un comble d'ennui? 

I.ÉONOH. 

Si l'amour vil d'espoir et s'il uieurt avec lui, ICOii 

llodrigue ne peut plus eliarmer^ votre courage.' 
Vuiis savez le ciimbal oi'i Clliiméue l'enirajre; 
i'iiisiiu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit sou mari, 
Viitre espérance est morte, et votre esprit guéri.* 

l'infante. 
Ah! qu'il aVa faut encor*! 

LÉONOR. 

Que pouvez-vous prétendre? lôOii 

l'infante 
M.iis plutôt quel espoir me pourrais-tu défendre? 
Si Rodri^'ue comltat sous ces conditions, 
Pour en rompre l'elTet j'ai trop d'inventions. 
L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices, 
Aux esprits des amants apprend trop dartilices, 1610 

LÉONOR. 

Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort 
N'a pu, dans leurs esprits, allumer de discord*? 
CarCliimène aisément montre, par sa conduite, 

I. Vur, Vous témoigner, Madame, 

L'aise que je rcs!>ens du ropos de votre aiiic (IGST-SO). 

i. Cf. iI.iihIu même sens Ukoitt {ICtther,, II, 7} : 

ie nu Iroari! qu'en voQ:! je oeral» i|Delle tfrico 
<.>ui uie chnrmi: loajouns etjauiaia ne uii> la^iu. 

3. Courage (du li.is lutin coralicum, dérivé de cor) se trouve souM'ut &u 
•eii« de coeur dans <.oriioille et la plupart des écrivains du zvm* sierlc. On l>t 
dins les J'oesies tlicerges de Cobmkille (A iîazarm) : 

Ton iuie et ton courûije, épart dans mos écrit*'. 
I)i- même dans RtaNe ^l'Iirdre^ I, 5) : 

Detroui(>ex hOu rrreor. nèeliif>uz h>d courag*. 

4, Léonor répète les parde'i mènes de riiifunlc au 1" acte, tr. g. 
."i. l'ur. (tli ; iju'il s'en faut enror ! (1037-50.) 

6. Vuir p. 83, n. 1- 



150 LE CIU 

Que la haine aujourd'luii ne fait pas sa poursuite. 

Kilo, obtient un coMihal, et pour son coinhattant i615 

C'est le premier olTert qu'elle accepte à l'instant: 

Elle n'a point recours à ces mains généreuses* 

Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses ; 

Don Sauclie lui sutfit et mérite son choix - 

Parce qu'il va s'armer pour la première fois; 1620 

Elle aime en ce duel son peu d'expérience; 

Comme il est sans renom, elle est sans défiance; 

El sa facilité vous doit bien faire voir^ 

Qu'elle cliorche un combat qui force son devoir, 

Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée *, £625 

Et l'autorise enfin à paraître apaisée. 

l'infante. 
Je le remarque assez, et toutefois mon cœur 
A l'envi de Chimèue adore ce vainqueur. 
A quoi me résoudrai-je, amante infortunée? 

LÉONOR. 

A vous mieux souvenir de qui vous êtes née^ : i630 

Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet ! 

l'infante. 
Mon inclination a bien changé d'objet. 
Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme: 
Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme* : 
Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, 163K 

C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois. 
Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme, 
Mais pour ne troubler pas une si belle flamme ; 
Et, quand pour m'obliger on l'aurait couronné, 

1. Var. Elle ne choisit point de ces mains généreuses (1637-56) 

2. Var. Don Sanche lui suffit : c'est la première fois 

Que ce jeune seigneur endosse le harnois (1637-56). 

Scufléry avait repris harnnis comme trop vieux, et, bien que l'Académie 
déridât qu'il n'était point hors d'usage, Corneille, qui d'ailleurs le maintenai* 
plus haut (p. 99, n. 5), le fit disparaître; bien à tort, car harnois, comme 
al fange, au vers 12!57, est dans la couleur du sujet. 

3. Var, Un tel choix et si prorapt vous doit bien faire voir (1637-56). 

4. \'ar. Et livrant à Rodrigue une victoire aisée, 

Puisse l'autoriser à paroître apaisée (1637-36). 

5. Var. A vous ressouvenir de qui vous êtes née (1637-56). 

6. \ar. Une ardeur bien plus digne à présent me consomme (1637-if). 



Al. 1 h V, si;k.ne V 151 

Je Ut' veux [toiul roprondiv iiii bieu que j'ai donne. f040 

Piiis(|ii'eD un tel combat sa victoire est certaine, 

Allons encore un coup le donner à Cliiinène. 

El toi, qui vois les traits donl mon cœur est percé, 

Viens me voir achever couuue j'ai comineucé. 



SCÈNE ÎV. 

CHIMÈNE, Er.VIRE 

CHIMÉNE. 

Kivire, que je soulTre! et que je suis à plaindre! 1645 

Je ne sais qu'esjiérer, et je vois tout à craindre; 

Aucun vœu ne m'i'chappe ofi- j'ose consentir; 

Je ne souhaite rien sans un prompt repentir^ . 

A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes: 

Le plus heureux succès me coûtera des larmes; 1650 

Kt, quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort, 

Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort. 

ELVIRE. 

D'un et d'autre c6té je vous vois soulagée: 

Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée; 

Et, quoi que le destin puisse ordonner de vous, 1635 

Il soutient votre gloire et vous donne un époux. 



I . La scène est encore viile el, contre toute vraisemblance, rinfunle et 
Chiiiiene ne se voient pas. Voir sur cette scène, que l'Académie et Voltaire 
truuteiit inutile et lrnin:intc. YKxamen, p. 104, el 165. 

i l'our aiii/url. Cette tournure, si commode et si vive, à laquelle un seiiilile 
revenir, était d'un us.iee çénéial au xvii* siècle, surtout dans (Corneille. 
RiaxE dit de même (Esther, III, 7) : 

Je romps lo jou;; raoesta où lea Jaif» m'ont soamia. 

EtMoutaE {Misantrope, IV, 1) : 

Enfin, t'iulti la crAce et l'apcommO'Ieuient 
Ou i'esl «vec eîort |ilié «on «enlimuot. 

Voltaire lui-même, qui l'a blâmée chez Corneille, s'en sert qu-'lquefois. AiAsi 
dans Merope {IV, ij : 

Sai»-la l'exeè* d'horrear oU Je me rola livrée? 

i. Var. Et mes plu^ doux soubait" sont pleins d'un repentir (1637-56). 

ModiTié sur relie remarque de rAcadéniio : • Il filloit mettre plutôt pleins 
d'un rrfirntir ; car le mol pleini ne «'accorde pas avec un; et puis le repentir 
D'est point dans les «ouliaits; il falloit dire sont suivis de repentir. • 



152 LE CID 

CHIMÈNE. 

Quoi! l'objet de «la haine, ou de tant de colère*! 

L'assassin de Rodrigue, ou celui de mon père! 

De tous les deux côtés on me donne un mari 

Encore tout teint du sang que j'ai le plus chéri. 1660 

De tous les deux côtés mon âme se rebelle 2. 

Je crains plus que la mort la lin de ma querelle 3. 

Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits, 

Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix: 

Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage, 166^) 

Termine ce combat sans aucun avantage, 

Sans faicfijmcun des deux ni vaincu ni vainqueur. 

ELVIRE. 

Ce serait vous traiter avec trop de rigueur. 

Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice, 

S'il vous laisse obligée à demander justice, 1670 

A témoigner toujours ce haut ressentiment, 

Et poursuivre toujours la mort de votre amant. 

Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance *, 

Lui couronnant le front, vous impose silence; 

Que la loi du combat étouffe vos soupirs, 1675 

Et que le roi vous force à suivre vos désirs. 

CHIMÈNE. 

Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende? 

Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande, 

Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi" 

Que celle du combat et le vouloir du roi''. 1680 

1. Var. Quoi ! l'objet de ma haine ou bien de ma colère ! (1G37-64.) 

2. Expression quelquefois employée par Corneille, mais vieillie dès le milieu 
du xvn° siècle, quoique Boileao dise encore [Art. poét., III) : 

Si contre cet arrêt le siècle se rebelle, 
A la postérité d'abord il en appelle. 

3. Ne désigne plus guère aujourd'hui qu'une dispute animée et s'applique 
également aus deux partis qui se querellent. Au xvii' siècle, ce mot s'em- 
ployait aussi bien dans le style relevé que dans le style famillier, et pour dési- 
gnsrun seul parti. Ainsi Racine [Athalie, III, 7): 

Voilà donc quels vengeurs .s'arment pour ta querelle. 
Des prêtres, des enfants, 6 sagesse éternelle: 

4. Var. Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance. 

Lui gagnant un laurier vous impose silence (1637-56). 

5. ■< On peut bien dire faire la loi à un devoir, pour dire le surmonter, c 
non pas à une perte. » (Acad.). 

6. Souvent pris substantivement dans Corneille et ses contemporains. Les 



ACTE V, SCENE IV 153 

Il peut vaincre don Sancln' avec fuit pi'u do peine. 
Mais lion pas avec lui la jrlnire' de ChiniiMie; 
Kt, i|iioi qu'à sa victoire iiu iiionan|ii<' ait promis, 
Mou iionneiir lui f^'ia mille autres euueir.is. 

EL VI RE. 

Cardez*, pour vous puuir de ci-t orpueil ("Irange, 1685 

Que le ciel à la lin iH" soullre (jiron vniis venjr<'. 

Quoi! vous voulez fticore refuser le bonheur 

De pouvoir luaintcnaut vous taire avec lionneur? 

Que prétend ce devoir, et (ju'est-ce iju'il espère? 

La mort de votre amant vous rendia-t-ellc un père? 100O 

Kst-ce trop peu pour vous (jue d'un coup de malheur? 

Faut-il perte sur perte, cl ilouleur sur douleur? 

Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine, 

Vous ne méritez pas l'amant (|u'on vous destine: 

Et nous verrons du ciel l'équitaole courroux^ 1605 

Vous laisser, par sa mort, don Sauche pour époux* 

r. 111 M km:. 
Elvire c'est assez des peines que j'endure, 
Ne les redouble point par ce funeste augure'. 
Je veux, si je le puis, les éviter tous deux; 
Sinon, en ce combrtt Rodrigue a tous mes vœux : 1700 

iaCnitira ainsi employés étaient beaucoup plus fréquents dans la langue 
d'alors que dans rollo d'aujourd'hui. 

1. Se trouve sou»etit au ivii* àièrle, en parlant de la réputation dos femme 
du sentiment qu'elles ont de leur honneur. Ainiii dans Racike (Ip/iiij., V, 2) 
Ma gloire roaa seroit moins ctiéra que ma rie! 

i. Pour prenez garde. Eipression fort employée par les écrivains du 
XTn* sièfle, mais presque eirlu^ivemenl à l'impéntir; Cf. .Moli^hk : u (iartloiis 
bien Hu'elle en apprenne jamais rien. * {Am. Maijn., 1, 1), et IUcimk {Andr., 
III, 1) : 

Gardes ^'avant le coap votre des»ein n'éclate. 

Corneille rependant s'en sert à d'autres modes. On la trouve aussi sans ne. 
ainsi plus haut (acte III, se. ir). 

3. Var. Et le ciel, ennuyé de vous être si doux. 

Vous lairra par sa mort don Sanche pour époux (1037-44). 

• Le ciel ennuyé de votu être ti doux dit trop pour une personne dunt on a 
tué le père le jour précédent. • (Acad.). 

Var. Et nous verrons le ciel mil d'un ju>(e courroux (1648-40). 

4. « Ces raisonnements d'Elvire contribuent un peu k refroidir celte 8Cer:e ; 
mais ils contribuent beaucoup à laver Chimcfie de 1 affront que les critiques in- 
ju«tes lui ont fait de se conduire en fille ilénaturée; car le spectateur e.-<t du 
parti d'Ehire contre Chiriicne: il trouve, 'cuniiic Elvire. que Chimeno en a fait 
astex et qu'elle doit 's'en renn-ltre à revenciiient du combat. « (VoLTAïai). 

fi, Var. Ne les redouble point par ce funeste augure (1037-68). 



134 LE CID 

Non qu'une folio ardour do son côté nie penche; 
Mais, s'il était vaincu. j(> serais à don Sanclie. 
Celte appréhension fait naître mon souhait... 
Que vois-je! malheureuse! Ëlvire, c'en est fait. 



SCENE V 

D. SANGHE, GHIMÈNE, ELVIRE'. 

D. SANGHE. 1705 

Obligé d'apporter à vos pieds cette épée^ ... 

CHIMÈNE. 

Quoi! du sang de Rodrigue encore toute trempée 3? 

Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux, 

Après m'avoir ôté ce que j'aimais le mieux? 

Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre; 

Mon père est satisfait, cesse de te contraindre; 1710 

Un même coup a mis ma gloire eu sûreté, 

Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté. 

D. SANGHE. 

D'un esprit plus rassis... 

GHIMÉNE. 

Tu me parles encore. 
Exécrable assassin d'un héros que j'adore ! 
Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant 1715 



1. « Au lieu que la surprise qui trouble Chimène devoit être courte le poète 
ra étendue jusques à dégoûter les spectateurs les plus patients, qui ne se peu- 
vent assez étonner que ce don Sanche ne l'éclaircisse pas du succès de son 
combat avec une parole, laquelle il lui pouvoit bien dire puisqu'il lui peut bien 
demander audience deux ou trois fois pour l'en éclaircir. » (Académie). 

On objecte à cette remarque, d'apparence plausible, que le spectateur passe 
condamnation sur une invraisemblance qui nous vaut le superbe élan de dou- 
leur et l'éclatant aveu de Chimène. Peut-être Racine a-t-il trouvé dans cette 
scène l'idée première des invectives d'Hermione contre Orestc [Andromaque , 
V, 3). 

2. Yar. Madame, à vos genoux j'apporte cette épée (1637-56). 

Modifié sur la critique de l'Académie qui admettait que « Von apporte aux 
picrls. et non pas aux genoux. » Voltaire est d'avis que !'« on apporie aui 
genoux comme aux pieds, » 

3. C'est le même vers qu'au III» acte, scène iv • 



ACTE V, SCENE VI lS3 

N'eût jamais succombé sous un tel assaillant'. 
N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie! 
En croyant me venger, tu m'as ôté la vie. 

D. SANCHE. 

Étrange impression, qui, loin de m'écouter.. 

CHIMÉNE. 

Veux-tu que de »a mort je t'écoute vanter, 1720 

Que j'entende à loisir avec quelle insolence 

Tu peindras son malheur, mon crime el ta vaillance'? 



SCENE VI 

D. FERNAND, D. DIÈr.UE, D. ARIAS, D. SANCHE. 
D. ALONSE, GHIMÈNE. ELVIRE. 

CHIMÉKE. 

Sirt', il n'est plus besoin de vous dissimuler 

Ce que tous mes eiïurts ne vous ont pu celer. 

J'aiinciis, viius l'avez su; mais, pour venger mon père', 1725 



nnoi' (]a sani; de mon père ennor toate trempée ! 
1. l.'équivo(jue, dcj'i lunçue, se prolongeait encore dans les preibières édî» 
lions, et la scène ruutinuait ainsi : 

BLTIKE. 

— Hùf, Mailftme. écoutez. 

CHTUKKK. 

Qae Teax-tn qne j'écoata ? 
Après ce qae Je rois puis-Je être encor en doute? 
l'ubtienf poar mon mallieur ce ijue j'ai demandé, 
Kt ma jatte pour?aile a trop bien >jccfdi>. 
P.it.l'iipn--, . !i'T .iiii.iiit. ,'( -« rii{Ti''Ui sanglante ; 
>^ iiiuie amante t 

loii.ang. 
|i :iion nanc. 

M. ., .u..; .!■ r.,1 „. ,.- M .. . . . , ., oticiina; 

Kll*3 ira recoTojr ce par<loa de U tiunoe. 

El toi qai me prùteod^ actguerir par ta ni>)rt, 

M;rii-'.re déloyal de mon rigoarojx »ort. 

[N etpére rien de mol, ta ne mas point serTiB] (lcS7-5iSî. 

*. Ici, nouvelle reprise, heureusement supprimée comme le passait pr6?6* 
rienf. 

[Ta peindrai >on mllheor, mon crime et ta TalIlaneaTl 

Oo'i tei yeui ce rtreit tranche me» triitei joara? 

Va. Ta. J<J mourrai biea ^a^» ce cruel «ei'our»: 

AtMiodonne mon Ame aa mal qui la po*aède i 

l'oor Teng"r mon amaol. Je no »cux point qu'on m'aide (IG37 M). 

1. Var. J'aimoii, vous l'avez su; mais gpur venger un père (I637-4'1) 



15iî LE CID 

J'ai bion* voulu proscrire une lête si chère. 

Votre Majesté, sire, elle-même a pu voir 

Comme j'ai t'ait céder mon amour au devoir 

Enlin Rodriç;ue est mort, et sa mort m'a changée 

D'implacable enuemie en amante affligée. 1730 

J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour, 

Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour. 

Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense; 

Et du bras qui me perd je suis la récompense! 

Sire, si la pitié peut émouvoir un roi, 173o 

De grâce, révoquez une si dure loi; 

Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime, 

Je lui laisse mon bien: qu'il me laisse à moi-même; 

Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment 

Jusqu'au dernier soupir mon père et mon amant. 1740 

D. DIÈGUE. 

Enfin elle aime, sire, et ne croit plus un crime 
D'avouer par sa bouche un amour légitime 2. 

D. FERNAND. 

Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas inort. 
Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport. 

D. SANCHE. 

Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue : 1745 

Je venais du combat lui raconter l'issue. 

Ce généreux guerrier, dont son cœur est charmé, 

« Ne crains rien, (m'a-t-il dit) quand il m'a désarmé : 

« Je laisserais plutôt la victoire incertaine 

<! Que de répandre un sang hasardé pour Chimène : 17.'i0 



t. Déjà remarqué plusieurs fois dans le sens de certainement, fermement ; 
ce n'est nuUement celui que nous donnons à rnuloir bien. 

•2. Var. D'avouer par sa bouche une amour légitime (1637-38). 

Dans ses premiers ouvrages Corneille faisait amour masculin ou féminin ; 
toutefois le féminin domine. En 1647, Vaugelas confirme de son autorité de 
grammairien l'habitmle de Corneille ; il préfère cependant le féminin au mas- 
culin: avec Ménage, l'usage change et amour, selon lui, ne doit plus être que 
masculin. Corneille, docile à la nouvelle règle, modifie plusieurs vers, dans 
les révisions de ses œuvres, de manière à faire amour du masculin ou à le 
reniplacer par un autre mot, V. Chassa.ng G-r. fr. Cours sup., par 181. 2. 



1738. — « Qu'il se contente de mon bien, et que ma personne. Seigneur, si 
le ciel ne l'enlève pas (si je ne meurs pas), je puisse l'enfermer dans un 
doitre. » 



ACTK V, SCRNt: VI HT 

X Mais, puis(ni(Miu>ii di'voir iira|i|n'lli> auprès du roi', 

■■<■ Va (le iiolif combat rciitiflcnir pour moi, 

•< De lu |)arl du vaiuijui'ur lui porter ton épée ■'. >» 

Siiv, j'y suis venu : cet objet l'a trompée; 

Klle m'a cru vainqueur, me voyant de retour, 1755 

Kl soudain sa colère a tralii son amour 

Avec tautde transport et tant il'iinpatieuce, 

due je n'ai pu gagner un moment d'audience*. 

Pour moi, bien que vaincu, je me réputé* heureux; 

Kl, mal^rré l'intérêt de mon cœur amoureux, 1760 

l'erdant iuliiiimeut, j'aime encor ma défaite. 

Uni lait le beau succès dune amour si parfaite. 

D. l'EUNAND. 

-Ma lille, il ue faut point rougir d'un si beau feu, 

.Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu; 

Une louable honte en vain t'en sollicite^; i76.> 

Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte^; 

Ton père est satisfait, et c'était le venger 

Que mettre tant de fois ton Rodrigue eu danger. 

Tu vois comme le ciel autrement eu dispose. 

Ayant tant fait pour lui. fais pour toi quelque chose, i770 

Et ne sois point rebelle à mon commandement 

Qui te donne un époux aimé si chèrement. 

1. a Uuel ét:iit ce devoir, et, s'il était si prcsssant, pourquoi Itodriguc n'ost- 
il pas encore près du Roi, et iiarrive-t-il qu'à la sreno suivante? On \oit trop 
l'artifue duj)octe pour manager une suq)rise qui acheté de moiitiir touli' la 
passion de Chimene. « ((jêbuzez Comment, sur le Cid). 

i. Yar. OlTrir ù ses genoux ta vie et ton épée (1637-56). 

On sait que telles étaient les coutumes de la chevalerie. 

3. Ce mot avait au xru* siècle un sens plus eénéral qu'aujourd'hui, ou il 
ne s'emploie plus guère qu'au sens de réception d'un ambassadeur par un sou- 
verain ou de séanre d'un tribun. il. .<Jo vous demande un moment d'airlicrce.' 
lit-on dans MoutnK H. iJan., III, 8;, c'est-ù dire un moment d'atleiitinii. 

A. Kare au seii- tetléchi. 

5. Var. liae louable h iiite enliu t'en sollicite (IG37, 39, 44/ 

6. Quitte ne se dit ordinairement que des personnes; Corneille l'emploie 
ailleurs encore avec un nom de chose (Pertharite, V, 4) : 

...Vert GuDileberl -e croli ton «orment quitte. 

7. C'est-i-dire ten Irement. Co«!idu.i dit de même dans Polyeuete (1,4) : 

Cela iiourrjil bien être : Il m'nimoil chèrement. 
\i<- iitAïue MoLitmi (Ee. de* fem., 111, t): • Conserves ce livre chèrement. • 



158 LE CID 



SCENE Vil 

D. FERNAND, D. DIÈGUE, D. ARIAS, D. RODRir.UE, 

D. ALONSE, D. SANGHE, L'INFANTE, GHLMÈNE, 

LÉONOR, ELVIRE. 

l'infante. 

Sèche tes pleurs, Chimèue, et reçois sans tristesse 
Ce généreux vainqueur des mains de la princesse. 

D. RODRIGUE. 

Ne vous offensez point, sire, si devant vous i775 

Un respect amoureux me jette à ses genoux. 

Je ne viens point ici demander ma conquête; 

Je viens tout de nouveau^ vous apporter ma tête 2, 

Madame ; mon amour n'emploiera point pour mci 

Ni la loi du combat ni le vouloir du roi. 1780 

Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père, 

Dites par quels moyens il faut vous satisfaire, 

Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, 

Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, 

Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, 1785 

Des héros fabuleux passer la renommée? 

Si mon crime par là se peut enlin laver, 

J'ose tout entreprendre, et puis tout achever; 

Mais, si ce fier honneur, toujours inexorable, 1790 

Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 

N'armez plus contre moi le pouvoir des humains ; 

Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains; 

Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible: 

Prenez une vengeance à tout autre impossible; 1793 

Mais du moins que ma mort suffise à me punir. 

Ne me bannissez point de votre souvenir; 

Et, puisque mon trépas conserve votre gloire. 

1. Expression adverbiale qui semble propre à Corneille. Oa trouve encore 
da.as Sertorius (IV, 3) : 

Encor tout de nouveau je vous la sacrifie. 

2. « Rodrigue a oflert sa tête si souvent aue cette nouvelle offre ne peut 
plus produire le même effet. » (Voltaire.» 



ACTE V, SCKNE VII 159 

Pour vous on rovanclior' conservez ma mémoire, 

Et dites qnelijuefois, en déplorant mon sort* : 

« S'il ne m'avait aimée, il ne serait pas mort. > 1800 

CHIMÈNE. 

Relève-loi. Rodrigue. 11 faut l'avouer, sire, 

Je vous en ai trop dit, pour me pouvoir dédire*. 

Httdrigue a des vertus que je ne puis liaïr; 

El quand un roi ownmande on lui doit obéir*. 

Mais, à tjuni que •léjj'i vous m'ayez condamnée, 1805 

Pourrez-vmis à vos yeux soulTrir cet hyménée^' ? 

Kl, (juand de mou devoir vous voulez cet effort. 

Toute votre justice en est-elle d'accord' ? 

Si FiodriiTue à KKlat devient si nécessaire. 

De ce (ju'il fait pour vous dois-je être le salaire, 1810 

Kl me livrer moi-même au reproche éternel 

D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel ' î 

D. FERNAND. 

I.e temps assez souvent a rendu légitime 

C qui semblait d'abord ne se pouvoir sans crime. 

R p Irii-'u^ t'a gagnée, et tu dois être à lui. 1815 

Mais, quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui. 



i. Corneille emploie volontiers cette expre«sioa dans le style soutenu; déjii 
ses oontcoiporains ne l'employaient plus guère que dans lelaog^^ familier. 
3. Var. Et dites quelquefois en songeant à mon sort (1U37-60). 

3. Var. Mon aroour a paru, je ne m'en puis dédire (1037-56). 

Var. Je vous eu ai tro|i dit pour oser m'en dédire (IGGO). 
•l. Var. t!t vous êtes mon roi, je vous dois obéir (1037-56). 

5. Ces vers .<iont une corroction. On lisait d'abord : 

Sirr. qoelle apparfinre. à w Irljilo hvmùnAe. 

OuUn U:i:>Uie j'>Mr .......m .•! r,.,it... I ili'Oil, 

.Melli! en mon i •••jrcoeiH ^ 

Cf^t trop «lii.i 

Vi>i> l'e- ai\u> I Mlle, 

Kt >uiiillor mou hoiiiiMir ■liai n'inoi'ln- «Irriiel (1637-56). 

« Ces vers sont boriui, dit M. Gcru>ez, mais ils présentaient avec trop de 
force lei arguments qui doaient écarter, non pas pour quelques temps, mais 
l>our toujours, l'alliance de t.bimene et de Hodrif^tie. ^n peut reiiiar.|uer, ici 
romme ailleurs, que les rbdn|;emenls uuiqucls Corneille se^t décidé de son 
propre mouvement sont plus bourcux que les corrections qui lui ont été sug- 
(.'••reei. • (Comment, iur le Cvl.) 

f,. Dms le sens de donner ion eoruentemenl. Locution fréquente chei Cor- 
neille et SCS ronlfmp<jrjirH. 

7. u lls'^mbti.- que ces derniers beaux vor^ qiicdit Cliiméne la justifient entiè- 
rement. Elle n'épouse pas le Cid, elle fait même des remontrances au Roi. 
J'avoue que je ne ounçois pas cunim(.-nt on a pu l'accuser d'indécence, au lieu 
de la plaindre et de 1 admirtr. ■ (VoLTAma). 



160 LE CID 

Il faudrait ([uc je fusse ennemi de ta gloire' 

Pour lui douuer sitôt le prix de sa vicloire. 

Cet liynieu dilVéré ue rompt point une loi 

Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. 1820 

Prends un au, si tu veux pour essuyer tes larmes. 

Bodriii;u(', cependant ^ il faut prendre les armes. 

Après avoir vaincu les Maures sur nos liords, 

Renversé leurs desseins, repoussé leurs elVorts, 

Va jusqu en leur pays leur reporter la guerre, 182o 

Commander mon armée, et ravager leur terre. 

Ace seul nom de Cid ils trembleront d'elfroi^ ; 

Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. 

Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours lidèle : 

Reviens-en, s'il se peut, encorplus digne d'elle; 1830 

Et par les grands exploits fais-toi si bien priser, 

Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser. 

D. RODRIGUE. 

Pour posséder Chimène et pour voire service, 
Que peut-on m 'ordonner que mon bras n'accomplisse? 
Quoi qu'absent* de ses yeux il me faille endurer, 1835 

Sire, ce m'est trop d'heur'' de pouvoir espérer. 

D. FERNAND. 

Espère en ton courage, espère en ma promesse, 

Et, possédant déjà le cœur de ta maîtresse, 

Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, 

Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi^. 1840 

i. Voir p. i55, n 1. 

2. Pendant ce temps. Le mot a ici toute sa force étymologique, comme dans 
beaucoup d'autres passages de Corneille; ainsi (Horace, 1, 3) : 

Allez, et cejiendant aux pieds de nos autels. 
J'irai rendre pour vous grâces aux immortels. 

De même La. Fontaine {Fables, VII, 12) : 

Vous reviendrez bientôt; je fais vœu cependant 
De dormir en vous attendant. 

3. Var. A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi (1G37; 39-5(j). 
Var. A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi (1638). 

4. Voir p. 106, n. 2. 
V>, Voir p. 117, n. 1. 

6. « Ce dernier vers, à mon avis, sert à justifier Corneille. Comment pour- 
rait-on dire que Chimène était une lille dénaturée, quand le roi lui-même n'es, 
père rien pour Rodrigue que du temps, de sa protection, et de la valeur de ce 

uérOS. » (VoLTAIBE.) 



exvmi:n du cid* 



Ce pot^mp a tant d'avantapes da côté dii snjfl ol dps pon- 
st'os brilhiiilt's dont il est semé, (jiie la plii|iiul de ses audi- 
ItMirs n'ont pas '.oulii voir les défauts de sa conduite * et ont 
laissé t'idi-vcr leurs sufTrafres au ^ plaisir (|Ut' leur a donné sa 
représentation. Hien que ce suit celui de tous mes ouvraj^es 
répruliers où je me suis permis le plus de licence, il passe 
encore pour le plus beau auprès de ceux (|ui ne s'al lâchent 
pas à la dernière sévérité des rèjçles ; et depuis cinquante ans *, 
qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'eflort de 
rimajrination n'y ont rien fait voir qui en ait efTacé l'éclat. 
Aussi ^ a-t-il les deux jjrandes conditions que demande Aris- 
lote aux trairédies parfaites ^ et dont l'assemblage se ren- 
contre si rarement chez les anciens ni '' chez les modernes; il 
les assemble même plus torlement et plus noblement que |<;s 
espèces que pose * ce philosophe. Une maîtresse (|ne son de- 
voir force à poursuivre la mort de son amaut, qu'elle tremble 

1. Publié pour la première fois coiiiiiip tous les Examens de Corneille, «l.ins 
l'é-lition de li)iiO. Uuns ces Examens, Corneille eiposo avec une naïveté et 
une candeur surprenantes chei un tel génie i>i)ir la notice, p. 25). ce qu'il a 
voulu faire et ce qu'il croit avoir f-.it, signale les beautés, cunvient des défauts, 
répond aui critique*, et surtout s'eirurce d'- prouver qu'il a observé ces fameuses 
rcirles classiques, qui sont la poétique du genre, et qu'il attribue de bonne 
foi 3 Aristotc, comme tous ses contemporain-. (Voir p. 45, ii. 1). 

i. C'e^t-à-dire de son plan; eipression très usitée autrclois dans la technique 
th.alrile. 

i. C'c't idire Dor le. Construction fréquente au dix-septième siècle, surtout 
à\er des inflniti^ actifs précédés de laisser. Cette construction de à sig-niliant 
par vient sans doute du latin a ou ab. 

4. C'e^t en lOSi que Corneille arrête ce text«, dans la dernière édition de 
ses œuvres |miIiIi>-i' île son vivant. Il f a donc quarantc-sii ans que le Ci'l a 
été représente |ij I'.). 

5. Au sens de c'est que. 

0. Ces conditions sont d'élever et de fortiner les imes par la terreur et la 
pitié : JiT tr,» r^.îiT-.v «î.ai t*!; »a'AÏii»Tr.ç T}i7wfia;, fo€tfûv xql'i l'ikiiKÙv ôf|ir,Ti»T.v 
(/VW , VI). 

7. -Vi est amené ici par syllepsc, c'e«t-i-dire qu'il s'accorde moins avec I. s 
mot» qu'avec l'idée ne(fativo contenue dans si rarement. •. Comme Corneille 
parle di? qualités qui se ri-m-ontreiit rarement, c'est au fond In niAme chose 
que s'il disait qu'elles ne se n.'nconlrftiit (f'iere, et la plrase est construite 
à la fin comme 51 elle commençait par un tour négatif. » (.M»hty-1.»vi*ix). 

H. Corneille trtduit t<.-ituelleraent les expressions techniques d'Aristote : -.t 



lt;2 LK CID 

d'ulitoiiir, a ies passions plus vives et plus allumées que tout 
ce qui peut se passer entre uu tnari et sa t'enime, une mère et 
son fils; un Frère et sa sœur; et la haute vertu dans un natu- 
rel s('nsil)le à ses passions, (ju'elle dompte sans les alTaiblir, et 
îi qui elle laisse toute leur force pour en triompher ])lus glo- 
rieusemonl, a (jnelque chose de plus touchant, de ])lus élevé 
et (le ])his aimable (jue cette médiocre bonté, * capable d'une 
faiblisse, et intMne d'un crime, où nos anciens étaient con- 
traints d'arrêter le caractère le plus parfait des rois et des 
princes dont ils faisaient leurs héros 2, alin que ces taches et 
ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissaient de vertu, s'ac- 
commodât au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et 
fortifiât 3 l'horreur qu'ils avaient conçue de leur domination 
et de la monarchie. 

R()dri,Ëj je_s uit ici son devoir sans relâcher de sa passion : 
Chiniène faitîa même chose à son tour, sans laisser ébranler 
son dessein par la douleur où elle se voit abîmée par là; et. si 
la présence de son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est 
une glissade dont elle se relève à l'heure même ; et, non seu- 
lement elle connaît si bien sa faute, qu'elle nous en avertit ; 
mais elle fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si 
chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin qu'on lui reproche 
qu'il lui est honteux de soufl'rir l'entretien de son amant après 
qu'il a tué son père ; elle avoue que c'est la seule prise que la 
médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui dire 
qu'ell veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce 
n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher 
son amour de tout son possible lorsqu'elle est en présence du 
roi. S'il Ini échappe de l'encourager au combat contre don 
Sauche par ces paroles : 

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix, " 

1. Au sens Litin, beaucoup plus étendu, de bonîtas ; de même médiocre comme 
mechocris, moyen. 

2. Corneille oublie certains caractères de la tragédie antique, d'une idéale 
beauté, sans mélange de faiblesse ni d'imperfection, Antigone, Polyxène, Iphi- 
genie, Alceste, etc. 

3. Toutes les éditions données du vivant de Corneille mettent ces deux ver- 
bes au singulier. Thomas Corneille dans l'édition de 1692 des œuvres de son 
frère, les mot l'un et l'autre au pluriel. Cette correction semble légitime, car 
si, dans l'ancienne langue, on mettait quelquefois un verbe au singulier après 
plusieurs sujets, c'est que ce verbe était immédiatement précédé d'un dernier 
substantif au singulier. Dans l'orthograplie qu'il a suivie, Corneille a peut-être 
eu dans l'esprit le singulier par syllepse exprimé par figurant. Quelques com- 
mentateurs proposent de supposer l'omission d'un pronom, elle par exemple, 
expvinuiiit bonté. Quoi qu'il en soit, la phrase est obscure et embarrassée. 

4. Acte V, se. I. 



EXAMEN nu CIU 163 

e\\o no se contonU' pas de s'enfuir de honte au même moment; 
ni;iis. sitôt i|n'elle est av-'i- Klvire, à (|ui elle ne déj/uise rien 
de ce qui se passe dans son àine et (|ue la vue de ci- clier 
olijet ne lui fait plus de violence, elh' forme un souliait plus 
raisoiuiahle, qui salisfail sa vertu et son autour tout ensemble, 1 

ret demande au ciel que ce coinhat se teiinine / 

Sans fairu .luoiin des deux ni vninru ni vainqueur, • — 

Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Ro- 
drii.'ue, de peur d'être ;i don Sanche, pour qui elle a de 
l'aversion, cela ne détruit point la protestation qu'elle a faite 
un peu auparavant que. malirré la loi de ce combat et les pro- 
messes que le roi a faites ;'» Rodrigue, elle lui fera mille autres 
ennemis, s'il en sort victorieux. Ce jrrand éclat même qu'elle 
laisse faire à son amour après qu'elle le croit mort est suivi 
dune opposition vitroureuse à l'exécution de celle loi qui la 
donne à son amant, et elle ne se lait qu'après que le roi l'a 
différée et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y 
pourra survenir quebjue obstacle. Je sais bien que le silence 
passe d'ordiuaiie pour une manjue de consentement; mais, 
quand les rois parlent, c'en est une de contradiction : on ne 
manque jamais à leur applaudir quand on entre dans leurs 
sentiments, et le seul moyen de leur contredire avec le 
respect qui leur est dû, c'est de se taire quand leurs ordres 
ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à s'excuser 
de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver 
cependant une espérance légitime d'un empêchement qu'cuvoe 
peut encore détenninément- prévoir. 

Il est vrai que, dans ce sujet, il faut se contenter de tirer 
Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avi^c 
Chimène. fi est historique et a plu en son 1em[»s, mais bien 
sûrement il déplairait au nôtre; et j'ai peine h voir que Chi- 
mène y consente chez l'auteur espagnol, bien qu'il donne jibis 
de trois ans de durée h la comédie qu'il en a faite ». Poin- ne 
pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en 
jeter quelque idée, mais avec incertitude de l'efTel : et ce 
n'était que par là que je pouvais accorder la bienséance du 
théâtre avec la vérité de l'événement *. 

1. Acie V, 8C. iT. 

2. C'<»f-k-dire d'un* vianièrt déterminée, avec préeition. Ainsi emplov/- diini 
Tuii' Il'ijik- laiitrue. Par exemple dans Pathu [Playd,, 14): « l'arler aiin* chosu 
i^tur'iuwment. » 

3. Voir l'AppeiuIicf, |i 176. 
A. Act« S, se. iv; actu V, ic, i. 



<()'» LK CM» 

i.os deux visitos que llodrij^nic î.ii;, à sii niaîljesse ont quelque 
chose qui clioi(ue celle hienséauce de la part de celle (|ui les 
souiïre; la ric;ueur du devoir voulait qu'elle refusât de lui 
parler et s'enfermât dans soq cabinet au lieu de l'écouler : 
mais permettez-moi de dire avec un des premiers esprits d'^ 
notre siècle, « que leur conversation est remplie de si benns. 
s.^ntiments, que plusieurs n'ont pas connu ce défaut, et (|ue 
ceux qui l'ont connu l'ont toléré '. » J'irai plus outre, et dirai 
que presque tous ont sonliailé que ces entreliens se lissent : 
et j'ai remarqué aux premières représentations qu'aloi-s que 
ce malheureux amant se t)iéseulait devant elle, il s'élevait ui) 
certain frémissement dans l'assendjlée, qui marquail uu", 
curiosité merveilleuse et un redoublement d'attention pour ce 
qu'ils avaient à se dire dans un état si pitoyable. Arislotc dit 
« (ju'il y a des absurdités qu'il faut laisser dans un poème 
quand ou peut espérer qu'elles seront bien reçues; et il est 
du devoir du poète, en ce cas, de les couvrir de tant de bril- 
lants, qu'elles puissent éblouir ^. » Je laisse au jugement de 
mes auditeurs si je me suis assez bien acquitté de ce devoir 
pour justifier par là ces deux scènes. Les pensées de la pre- 
mière des deux sont quelquefois trop spirituelles pour partir 
de personnes fort affligées; mais, outre que je n'ai fait que la 
paraphraser de l'espagnol, si nous ne nous permettions quehiue 
chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, 
nos poèmes ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne 
mettraient dans la bouche de nos acteurs que des exclama- 
tions et des hélas. Pour ne déguiser rien, celte offre que fait 
Rodrigue de son épée à Chimèue, et cette protestation de se 
laisser tuer par don Sanche, ne me plairaient pas maintenant. 
Ces beautés étaient de mise en ce temps-là, et ne le seraient 
plus en celui-ci. La première est dans l'original espagnol ; et 
l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait leur 
effet en ma faveur; mais je ferais scrupule d'en étaler de 
pareilles à l'avenir sur notre théâtre ^ 

1. Balzac, dans sa let re à Scudéry. Voir la notice, p. 21. 

ï. Poétique, Ch. xxiv : ûv Si ôv) (àXo^o; ô [lilio?!- xu.\ çaivïi-:ai eù>.OY«JTÉçwç(^e"C( 
itTzry/SitGbai va.\ «to-jiov..- tyî $é Asiet Sci ^laitovsTv èv toV; d-^pcç [jEçeac v.0.1 jatjTê 
ijOixoï; [iTiTs 5tavoY;Tixo"ç. « Si (la fable) renferme (quelques invraisemblances). 
et que cependant elle paraisse assez raisonnable, l'absurde nièciie (y peut) être 
admis... Mais il faut soigner le style dans les parties secondaires, qui n'offrent 
ni moeurs ni pensées. >> 

3. Cela veut dire qu'à cinquante ou soixante ans on se ferait scrupule, pour 
de bonnes raisons, de recommencer ce qu'on osait à trente. A la bonne heure! 
ayons toutes les qualités s'il se peut, et le moins possible les défauts de nos 



.j EXAMEN DU CID 165 

! J'ai dit ailleurs ma [H'uséo touchant l'infaut»' et li' rui • ; il 
irsteiit'aninoins quelque choseà exauiiuer sur la manière dont 
('.• liernier ajrit. qui ne parait pas assez vigoureuse, en ce 
(|uil ne fait pas arriver le comte a|»rès le soufilet drtmié. et 
n'envoie pas des gardes à don Dièirue et h sou lils. Sur (juoi 
on peut cousidérer ([ue, rion Keruand élanl le premier roi de 
Castille, et ceux qui eu avaieut été maîtres auparavant lui 
n'ayant eu litre que de comtes, il n'était peut-être juis assez 
absolu sur les grands seigneurs de sou royaume |iour le pou- 
voir faire. Chez don (iuillem de (^.astro. (jui a traité ce sujet 
avant moi. et qui devait mieux connaître tjue moi quelle était 
l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se 
donne eu s;» présence et eu celle, de deux ministres d'Ktat, (|ui 
lui conseillent, après que le comte s'est retiré lièrement et 
avc<" bravade, et que Don Diègue a fait la même chose en 
soupirant, de ne le pousser |»oiiil à bout, parce qu'il a (jiiantité 
d'amis dans les Asturies (jui se pourraient révolter et |)ren(lre 
parli avec les Maures, dont son Etat est environné : ainsi il se 
résout d'accommoder l'alTaire sans bruit et recommande le 
secret à ces deux ministres qui ont été seuls témoins de l'ac- 
tion -. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien fondé à 
le faire agir plus mollement qu'on ne ferait en ce temps-ci, 
où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus 
qu'il fasse une faute bien grande de ne jeter point l'alarme, de 
nuit, dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des 
Maures, puisqu'on faisait bonne garde sur les murs et sur le 
port; mais il est inexcusalde de n'y donner aucun ordre après 
leur arrivée, et de laisser tout faire à Rodrigue. La loi du 
combat qu'il propose A Cliimène avant (jue de le permetlr<! à 
don Sanclie contre Rodrigue n'est pas si injuste (jiie quelques- 
uns ont voulu le dire, parce qu'elle est plutôt une menace pour 
la faire dédire de la demande de ce combat qu'un arrêt qu'il 
lui veuille faire exécuter. Cela |)aralten ce qu'après la victoire 



Mi.cis .i>;es; mais gar.l..; - i, ,>-, ;..ut en f.ii»;iiit pour la forme n.^s le^^io mm 
ruipa, (k' prétoiidre rclourher à notre kunose, — aux siivres ou nu» actes do 
niitre jeunes-c; et surtout ni ç.i été celle du grand Corneille >• (SAisTR-Btuvr, 
.\ouv. Lund., t. VII, p. ils.) 

I. Dan» le Ditcours ilii pii-nir rlraiiuili'/KP, Corneille av.iue quo l'aninur <lo 
l'Infante ust uo épLiode (li-t.nhé, et ilant V/:'xa'nen île Clitan'lre que don FtT- 
ii.ind agit seulement en <ju ilil"- de juge cl iiiio, rinnine roi, il •■ remplit assc». 
mil II dienitt» d'un si gr.iiid litre. - Dan» {'k'xamen d'/iurace, i\ rccuimait 
cnt'inr que l'Infante ' ne 't-rt pas k l'action. • et que le roi « est peu dao* m 
dignité. • 

i. Voir l'appendice, p. t7i 



'1 



VD 



166 LE CID 

de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'efTot de sa parole 
(>t la laisse en élal d'espérer que cette condition n'aura point 
de lieu. 

Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures 
presse trop les incidents de cette pièce. La mort du comte et 
l'arrivée des Maures s'y pouvaient entre-suivre d'aussi près 
qu'elles font, parce que cette arrivée est une surpris?; qui n'a 
point de communication ni de mesures à prendre avec le reste; 
mais il n'en va pas ainsi du combat de don Sanche, dont le roi 
était le maître, et pouvait lui choisir un autre temps que 
deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avait assez 
fatigué Rodrigue toute la nuit pour mériter deux ou trois jours 
de repos, et même il y avait quelque apparence qu'il n'eu 
était pas échappé sans blessures, quoique je n'en aie rien dit, 
parce qu'elles n'auraient fait que nuire à la conclusion de l'ac- 
tion. 

Cette même règle presse aussi trop Chiraène de demander 
justice auroi la seconde fois. Elle l'avait fait le soir d'auparavant 
et n'avait aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour 
en importuner le roi, dont elle n'avait encore aucun lieu 
de se plaindre, puisqu'elle ne pouvait encore dire qu'il lui 
eût manqué de promesse. Le roman lui aurait donné sept ou 
huit jours de patience avant que de l'en presser de nouveau ; 
mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis; c'est l'in- 
commodité de la règle. Passons à celle de l'unité de lie u, qui 
ne m'a pas donné moins de gêne en cette pièce. 

Je l'ai placé dans Séville, bien que don Fernand n'en ait 
jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification pour 
former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont 
l'armée ne pouvait venir si vite par terre que par eau. Je ne 
voudrais pas assurer toutefois que le flux de la mer monte 
effectivement jusque-là*; mais, comme dans notre Seine, il 
fait encore plus de chemin qu'il ne lui en faut faire sur le 
Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville, cela peut 
suffire à fonder quelque probabilité parmi nous, pour ceux qui 
n'ont point été sur le lieu même. 

1. C'est en 1680, dans le Dictionnaire de Richelet, que l'on trouve formu- 
lée peur la première fois, la règle bizarre qui veut qu'après vingt et un, on 
<iise vinyt-iieux, vingt-trois, etc. Cette règle était inconnue à nos anciens 
grammairiens et à nos anciens auteurs ; l'Académie ne l'admit qu'au dix-hui- 
tième siècle 

2. Corneille aurait pu l'affirmer ; le flui se fait sentir jusqu'à dix lieues au 
dessus de Séville. 



EXAMEN DU CIIJ 167 

Celle arrivée des Maures ne laisse pus d'avoir ce défaut que 
j'ai marqué ailleurs', qu'ils se présonleut d'cux-mÎMnes, sans 
être appelés dans la pièce direcleuienl ni indirectement par 
aucun acteur du premier acte. Ils oui plus de justesse dans 
riiréi,'ularité de l'auteur espa^rncd. Rodrijrue, n'osafl jilus se 
montrer à la cour, les va combaltre sur la frontière, et ainsi It; 
premier acteur les va clierclier et leur donne place dans Ut 
poème; au contraire de ce qui arrive ici. où ils semblent se 
venir faire de fêle* exprès pour en être hall us et lui donner 
moyen de rendre à son roi un service d'importaiice (jui lui 
fasse obtenir sa ^rAce. C'est une seconde iucomiuudité de la 
règle dans c«'lte tragédie. 

Tli"' ■^'y p-''^'"' '^""'' '^'""^ Jst^villp pt gar.l.. jiiQjji quelque e.s- 
pèceji' uuitë de li eu en général ; mais le lieu iiaiiiculier change 
de scène en scène, et tantôt c'est le palais lin ini, i:m|| || |':ip- 
partement de l'infant e, tontôl la m aison de Chim ène, et tan- 
tôt une rue ou jjjaçtLpilJbiique. Ou le détermine aisément pour 
leT'scÇnes détachées; mais pour celles qui ont leur liaison en- 
semble, comme les quatre dernières du premier acte, il est 
malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes 3. Le comte et 
don Diègue se querellent au sortir du palais; cela se peut 
passer dans une rue; mais, après le soufflet reçu, don Diègue 
ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes, atten- 
dant que sou fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt envi- 
ronné de peuple et ne reçoive l'olTre de quelques amis. Ainsi 
il serait plus ù propos qu'il se plai^'nit dans sa maison, où le 
met l'Espagnol*, pour laisser aller ses senliments en liberté; 
mais, en ce cas, il faudrait délier les scènes comme il a fait. 
En l'état où elles sont ici, on peut dire qu'il faut (juelquefois 
aider au Ihéûlre et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut 
représenter. Deux personnes s'y arrêtent pour parler, et 

i. Dans le Diteourt du poème drainalir/ug, Cr)roeiIle parlant d3 la règle 
■ nou\elle et as<ez sévère •, qui veut qu'aucuu acteur ue paraisse, r|ui as 
soit u ooDDU par le premier acte ou dii rnrin<; ajipclé par quel<|u'un qui 
j aura (té iiilrixluit •, rfOoimait qu'elle ■:• l'arrivée dos Maures 

dans le Cid - pour lesquels il n'y a aucu: j au premier acte, n 

S. C'est-à-tlire u>-mr à point r,, n/zv s : m fête. >'.(. St-Simon : 

• l)es(îcn»qui aiment à ?« fuir ' i -iiiip .icr. " <3IO-95.) El Voltaibi : 

• Je u'ai aU'Mjnof Jivie île me ■ ■ iL'tt. à d'Argental, 'lO nov. 1759.) 

3. l)ans le /AiO-urs des tr , /.■■ Cid multiplie les lieui particuliers 
saD'< quitter Sév'ÛJc; et, rommi: la liaison des srcoes n'y est pas f^ardee, le 
théâtre, des le premier acte, <.-kt la maisoa de Chimène, l'appartement de 
l'Infante dans I': palais du Koi, et la place publique; le second jr njciulc la 
chambre du Rui et san^ doute il y a quelque excès dans cette licence > Ce 
défaut a été signalé par tous les critiques de Corneille, amis ou eonemia. 

4. V. {Appendice, p. 170. 



468 LE ClU 

qiit'kiiKïroisil faut présuincr (m'ils marcheut, ce qu'on ne peut 
exposer sensibleuieiit à lu vue, parce qu'ils écliapperaient aux 
yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est nécessaire qu'ils 
fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, pa^-une liction de théiUre, on 
peut s'iuia,u:iner que don Dièi;ue et le comte, sortant du palais 
du roi, avancent toujours en se querellant et sont arrivés de- 
vant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qu? 
l'oliiiqe à y entrer pour y chercher du secours. Si cette liclion 
poétique ne vous satisfait point, laissons le dans la place pu- 
blique, et disons que le concours du peuple autour de lui apiès 
celle olïen se, et les oITres de service que lui fout les picuniers 
amis qui s'y rencontrent, sont des circonstances que le roman 
ne doit pas oublier; mais que, ces menues aciions ne servaiil 
de rien à la principale, il n'est pas besoin que le poète s'en 
embarrasse sur la scène. Horace l'en dispense par ces vers : 

Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor. 
Pleraque negligat * 

Et ailleurs, 

Seraper ad eTentutn festinet*. 

C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner 
à don Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq 
cents amis qu'il avait chez lui. Il y a grande apparence que 
quelques-uns d'eux l'y accompagnaient, et même que quel- 
ques autres le cherchaient pour lui d'un autre côté ; mais ces 
accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, 
puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout l'intérêt à l'ac- 
tion, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont toujours 
mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens 
n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de 
chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir». 

1. Corneille cite de mémoire. Horace a dit (Art jmét., 44 et 45) : 
..^* Pleraciae différât, et prœsens in tempus omittal; 

Hoc amet, lioe spernat promissi carminis auetor. 

2. Art poét., V. 148. Le texte porte festinat. Corneille a mis le verbe au 
suBjonctif pour mieux faire concorder les citations. 

3. Jusqu'à l'invention, en 1785, par le physicien Argant, des lampes à huile 
vuTo'airement appelées quinrjuets du nom de leur fabricant, la scène et la salle 
étai"ent éclairées par des chandelles de suif, que des valets de théâtre 
venaient moucher fréquemment, même durant la représentation, pour peu que 
l'acte fût un peu long. Au besoin ces valets figuraient comme seigneurs ou 
comme peuple dans les cortèges, et le public s'amusait beaucoup de leur 
attitude et de leur tenue. Il n'y a pus longtenips que dans la plupart des 
théàlres, et surtout à la Comédie française, on essaye avec raison de compo- 
ger la figuration avec quelque soin et d'en faire un accoincaanemeni digne 
de la pièce, au lieu d'un intermède grotesque. 



EXA.MKN UL UID 169 

Les funérailles du cointc étaient encore une ciiose l'uil 
embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant la (in de. la 
pièce, soit (jue le corps ait demeuré eu présence dans son 
hôtel, attendant qu'on y donuAt ordre'. Le moindre mot <pii> 
j'en eusse laissé dire pour en prendre soin eût rom|)U toute 
la chaleur de l'attention, et reujpli l'auditeur d'une fàclieuso 
niée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son imagination 
(tar mon silence, aussi bien que le lieu jirécis de ces qiialn- 
scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'as- 
sure que cet artilice m'a si bien réussi, que peu de personnes 
t)nt pris jrarde à l'un ni à l'autre, et (jue la plupart des spec- 
lateurs, laissant emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et 
entendu de palhéti(jue eu ce poème, ne se sont point avisés 
de réllécliir sur ces deux considérations. 

J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, «pie ce 
qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on n'apjireud 
tjue par un récit-. 

C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le souldet 
que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la mort du comte, 
alin d'acquérir et conserver à mon premier acteur l'amitié 
des auditeurs, si nécessaire pour réussir au théâtre. L'indi- 
j,'nité d'un alTront fait à un vieillard chaigé tl'années et de 
victoires les jette aisémeut dans le parti de l'offensé; et cette 
mort, qu'on vient dire au roi tout simplement sans aucune 
narration touchante, n'excite point en eux la commisération 
(juv eùl fait naître le spectacle de sou sang et ne leur donne 
aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils oui vu 
forcé, par ce qu'il devait à son honneur, d'en venir à cette 
l'xirémité, malgré l'intérêt et la tendresse de son amour. 



I. rfcudory ue manque |>as de signaler ce défaut, auquel le spectateur ne 
■ ■.11.' iriiiTc : " HoilrL-up \ient eu plein jour voir Chiroène... Si je ne crai- 
cn.i- '!•• Iiir-' I.' plii^.iiit mal à propos, j>' lui deinanderois volontiers s'il a 
'lonu>- 'II' I eau t><'iiite <-» passant à ce pauvre mort, qui vralsemblablemeut est 
Jans la salle. • _ 

t. Segniu^ irritant aiiiinus dcini^sa per aurem, 

Quani qiue oculis subjecta lidviibus... 

De Arli nnelir-a, r. 180. 



40 



APPENDICE 



ANALYSE DU DRAME DE GUILLEM DE CASTRO* 

LA JEUNESSE DU CID 

(Las Mocedades del Gid) 



PREMIERE JOURNEE 

Scène P {à Burgos, le palais du Roi, dans la chapelle de 
Saint- Jacques). — Don Rodrigue est armé chevalier suivant 
les anciens rites, en présence de toute la cour, par le roi don 
Fcrnand, qui, voulant honorer et récompenser en lui son 
père don Diègue, lui donne sa propre armure. L'Infante, par 
ordre du Roi, lui chausse les éperons. Chimène, que Ro- 
drigue aime en secret, assiste à la cérémonie. 

Scène II [au conseil). — Le Roi fait choix de don Diègue 
pour gouverneur de son fils. Irrité de cette préférence, le 
comte Gormas s'abandonne à sa fureur jalouse, et, malgré la 
présence du Roi, qui le rappelle en vain au respect, il donne 
un soufflet à don Diègue. Le Roi ordonne à ses gardes d'ar- 
rêter le Comte, mais celui-ci tire l'épée et s'éloigne lentement: 
don Fernand se laisse persuader par ses conseillers de re- 
noncer à faire justice, de peur de provoquer à la révolte ou- 
verte un vassal puissant; il essayera seulement d'étouffer le 
scandale. 



1. Guillem de Castro a tiré lui-même sa pièce des anciennes romances, 
recueillies pour la première fois au rommencement du xvi' siècle, et traduites 
en français par M. Damas-Hinard (v. p. 32). « Quelques-unes, dit Sainte-Beuve, 
sont d'un grand caractère. » [Nouv. Lundis, t. Vil, p. 249.) 

2. La pièce espagnole est divisée en trois journées et huit tableaux. La 
première journée a quinze scènes, la seconde quatorze, la troisième ilis. 
Comme on ne peut ici, faute d'espace, suivre et résumer chaque scène, on adopte 
h* di\ision employée par M. Viguier, dans l'analyse jointe à l'édition de 
M. Marty-Laveaux. 



AFPKNDICE ITI 

Scène III (Ut maison de don Uicgui'). — Los trois lils de 
don Dit'iTUf, au iftour «li* la cori'iuonie où Hodrigiio a «'l • 
armé clievalifr, s'entn-tieuin'iil tiaiis la salji' cranm-s ; tji n 
Diijjue arrivf, p;lle et tifiiiblaiil île colôri'. Il éloij,'iii' si'h 
eufauts t't, pour se préjarer à la von^'eaiict', ossayode uiaiiitr 
sa v'niudt' opt'o; mais elle esl désormais trop louide pom sui: 
bras, et l'eulraiue à cliaqut' ciiup» ; il uo peut plus com|il(': 
que sur ses lils. Il les rappelle doue, et les éprouve succes- 
sivement; aux deux premiers il serre les mains avec lorce: 
ils ne savent que ^'émir. Rodrigue au amlraire, à qui il mord 
un doijETt, témoigne uue colère, à laquelle le père reconiiail 
stiu san^'. Don Dièjrue, ignorant lamour de son lils pour 
Cbimène, lui mor)tre sa joue meurtrie, lui remet 1 epée et lui 
nomme sou ennemi. Rodrigue, resté seul, exliaie sa douleur, 
mais jure de venger son père. 

ScK.NE IV {place devant le palais et devant la luaison de 
don Diègue). — Tandis quà une fenêtre du palais l'Infante el 
Cliimène s'entretiennent de Rodrigue qu'elles aiment l'une e 
l'autre, le comte fiormas se itromène, suivi de serviteurs 
armés ; il avoue a un ami qu'il \ ^grelte sa violence, mais il ne 
veut pas s'Immilier en faisant r^ianition à don Diègue. Ro- 
ilriL'ue arrive clii'rclianf le Comte il va le jirovoquer, mais 
riufante l'appelle et il lui faut bien écbanger avec elle quel- 
ques propos de galanterie cbevaleresque. Cependant il adresse 
au Comte des reganls de colère qui excitent I inquiélude de 
Cbimène; il bésile devant les alarmes de son amante, mais 
don Diègue jiurait sur le seuil de sa maison, montrant à son 
fils sa joue meurtrie. Aussitôt Roilrigue marche au Cumte, 
ijui le reçoit avec une telle arroganci- que le combal a lieu 
sur la place même. Aux cris d'encouiu^'ement de don Diègue, 
Rodrigue a le dessus, el, tandis que Cbimène accourt au se- 
cours de son père blessé à mort, Rodrigue soutient béroï- 
qui-ment l'attaque des gens du Comte, qui veulent venger 
leur maître. L'Infante intervient et arrête cette lutte inégale. 

DEUXIÈME JOUKNËE 

ScÈNK I {le palais du roi). — Le Roi vient à peine d'ap- 
prendre la mort du Comie que Cliinièue el don Diègue ar- 

1. « Il faut rootfiiir i|ue 1'l-|>icii%i- est (ainsi) plu.s naturelle et plus p;irlaiito 
aux yeui : <°hei CoriM-ilIc, <in ii .1 une l'idfr, — la pousv<' tlu la choM pli> que 
la rhinc iiténift. •> (SiiiiTi-tjiiuri, N.L., p. ^69.) 



172 LE cm 

rivent près do hii, l'une tenant à la main un mouchoir trempa, 
lin santr de son père, l'autre la joue leiiilc encore de ce mf'nie 
sauî, dont il s'est lavé pour elTacer son aiTr()nt^ I/or|)lieline 
diMiiande veniroance; le père venj^é défend son (ils. Le Roi 
ajourne sa décision, donne à don Dièirue pour çtardien son 
nouvel élève, l'Infnnt di» Castille, et Chirnène se relire expri- 
mant en aparté contre Hodriijue un ressenlimeiit (jui n'exclut 
pas l'amour. Cepeiulant la Reiue et l'Infante parlent poui- udc; 
maison de campagne. 

Sci:NE II [r appartement de Chirnène). — Rodriccue se. pré- 
sente à la suivante de Chimène, Elvire, qui le fait cacher 
dans une pièce voisine, d'où il entend l'aveu que l'ait Chimène 
de son amour toujours vivant, malgré sa douleur. Il se montre 
tout à coup, se jette aux pieds de Chimène et lui olYre sa vie, 
en expiation de la mori du Comte. Chimène refuse ce sacri- 
fice; elle avoue à Rodrigue qu'elle ne peut le haïr, mais elle 
le conjure de se retirer sur-le-champ et sans qu'on le voie. 
Rodrigue obéit. 

Scène III {un lieu désert, la nuit, près de Burgos). — Don 
Dièguc vient, au milieu de la nuit, retrouver Rodrigue dans la 
solitude sauvage où se cache le jeune héros. Il amène à son 
lils cinq cents gentilshommes de sa famille, montés et armés 
en guerre, qui lui serviront de garde et dont la présence hono- 
rera sa disgrâce. Il lui apprend que les Maures ont franchi les 
monts d'Oca et envahi la Castille; que Rodrigue aille les com- 
battre : la victoire, c'est le pardon du Roi. Rodrigue accueille 
la proposition avec transport et, avant de se mettre à la tête 
de sa troupe, il demande et reçoit à genoux la bénédiction de 
son père. 

Scène IV {le château de plaisance de l'Infante). — Appuyée 
au balcon de son château, le soir l'Infante s'abandoune à la 
rêverie, lorsque passe Rodrigue, allant en guerre. Il quitte sa 
troupe pour lui rendre hommage, et l'Infante, sans oser lui 
avouer son amour, fait des vœux pour son entreprise; Rodrigue 
les reçoit avec une courtoisie délicate et respectueuse. 

Scène V {les montagnes d'Oca, au nord de Burgos). — Un 

1. « C'est sauvage. — Mais ne voyez-vous pas romme chaque peuple 
•ipporte aux représentations delà scène un de^ré de dureté ou de susceptibilité 
qui répond à son genre de tournoi nationalct qui peut se résumer au carac- 
tère de ses jeux favoris? Les Anglais, pour accepter tout Shakespeare, avait 
licsoiii do leurs combats de boxeuis ; l'Espagne a ses combats de taureaux : la 

l'rance. la veille du Cid, n'avait que ses duels de la place Royale. (Saint» 

B»uv«, ;V. /.., (. VII. p. 274.) 



APPENDICE 173 

roi matirp travppso la iiKinlMiriic, traînant aprt^s Ini ses captifs 
el sou liiitin; MtMJri^'iit' li> suifiri'iKi, le i)at et le fait [trison- 
nit'r; [niis, aprt's avtdr n'(,Mi son iioiniiiav'''. il scmt't à la jiniir- 
suitf (le qiiatu' aiitivs rois, sur li'S(|ut'ls il reniportt^ uin' vic- 
toire couiplèlt'. HiiiiriiLMK' couiltat sous l«'s youx (l«'s s|it'tla- 
li'urs ; (|uanl à la nièlt'i'. cllf est »lt'crilt' par un berj^er poltron, 
qui t'ii suit les incidcnl.'. luoutt' sur un arlirc. 

ScÉNK VI [le juilnis du Hoi). — I.a scène s'ouvre par une 
(juerelle eutr»- don Diè^'ue el son élève, don Saiiclie de Cas. 
tille; tléjà se manifeste chez rinlanl un caractère irascible el 
violent, qui tait pn-voir son liistoire future. Hodrijrue arrive, 
amenant le roi maure prisonnier; il reçoit les félicitalious du 
roi dou Fernand cl de toute la cour, lorsque Cliimèiie se pré- 
sente pour la seconde fois en iiabits de deuil et suivie de sa 
maison* Le Roi la congédie avec éjrards et, pour tout cli;\ti- 
ment, bannit Rodrigue en l'embrassant. 

TROISIÈ.ME JOURNÉE 

Scène I {le palais du Roi). — L'Infante exprime son désir 
secret d'épouser le Cid. mais elle désespère de surmonter 
Tobstacle que lui ojipose la passion toujours plus vive de Clii- 
mène. Cependant le Roi annonce à Don Diègue le rappel de 
Rodrigue, qui fait en ce moment un pèlerinage on Halice. 
Cliimène demande justice une troisième fois ; alors un cour- 
tisan, qui connaît son amour secret, don Arias, fait annoncer, 
pour l'éprouver, que Rodrigue a péri dans une embuscade; 
Cliimène ne peut contenir son désespoir, mais elle le désavoue 
dès (|u"elle est détrompée. Elle demande au Roi de soumetln- 
Rmlrigue à un jugement de Dieu, j)romellaul d'épouser le 
vainqueur du combat. 

ScLNE il uiw forêt sur la rmite de Galice). — Rodrigui' 

I . riusifurs iniiis ne stint écoulés depuis le promicr appel de Chiniène à In 
justice du Roi : ainitiles lran<!lti'>ns sont mii-iit riién.iifées et les divers niouve- 
monls de Cliimène plus naturels. Iri, elle eipliqur sa nouvelle dcmarrlio p.-ir 
l.i ronduile do l!o(lri);iic, qui, hien moins <'iiurtois que dans ('ornullli', n'a 
(■.■•.«.• «Il- la Inivi-r; !•' pa«»ai.''' <■>! ruriiMM. <■{ montre liien la ditriTonro des 
deux h.TiiS dans les J.'iii pièces : u Ji' vol- pa-scr chaque jour, sans 1)11011 puisse 
riiii(.crlii'r, celui qui tua mon pcrc. pon C|)i'i' à son cÂlé, couvoil do riches 
h.ihil-, sur son (««In;.' un epervn-r, niunlé sur un beau cheval. Sous prétexti- 
(il- ilii— l'S, .1 la niii-on do campaenc ou je me suis rolircc, il v.">, vient, 
rcL-aidi-. ••loulc. in'lisiri't autant qu'osé, et pour :ne faire rlepil, il lire à niiri 
rolomliii-r; les flèches qu'il lance en l'air à mon coiur sont :u^tL'.«>ecs : le san^ 
de mes colonilx-llirs a rou(:i mon tablier. J'ai envoyé >ers lui [tour m'en 
plaindre; il m'a f-iit meunccr qu'il couiierait les pans dn ma fil"- '>«\ en.jroitç 
tinnleui... Il a tué un |>etit page sous les piiris do ma jupe. ■ 



m LE CID 

revient en Castille; il ontend des eff^missemeTits : c'est un 
lépreux qui, toiul)é au fond d'un fosso, supplie les passants an 
nom du Chiist. Tamlis (\uc. les écuyers de Rodrigue s'écartent 
avec horreur, le héros retire le lépreux du fossé, lui baise la 
main, le couvre de son manteau cl le fait manger avec lui. Il 
s'endort ensuite du sommeil mystique, pendant lequel il voi!, 
le lépreux transliguré le saluer du nom de r/rand Cid! grand 
Rodrigue! et s'élever vers le ciel au sein d'un nuage : c'est 
Lazare, qui le bénit et lui promet, en récompense de son 
bienfait, victoire désormais sur tous et invincibilité, même 
après la mort. 

Scène III {le palais du Roi). — La Castille et l'Aragon se 
disputent la possession de Calaliorra; un combat singulier doit 
en décider. Le champion d'Aragon est le terrible don Martin 
Gonzalez; nul n'ose l'affronter. Rodrigue de retour relève le défi 
et don Martin annonce qu'il sera en même temps le tenant 
de Chimène. 

Scène IV {la maison de Chimène). — Chimène déplore avec 
Elvire la violence qu'elle s'est faite en demandant le combat 
contre Rodrigue ; une lettre où don Martin lui fait part avec 
arrogance de ses prétentions met le comble à ses regrets et 
à sa douleur. 

Scène V {le palais du Roi). — Le roi Fernand expose les 
inquiétudes et les soucis de sa royauté; l'Infant don Sanche 
manifeste de nouveau la violence de son caractère. Chimène 
arrive en habits de fête, avec une lettre (i'Aragon, qui fait 
prévoir la défaite de Rodrigue; elle afi'ecte de s'en réjouir, 
mais sa douleur s'échappe en aparté. Un messager survient, 
annonçant qu'un chevalier, venant d'Aragon, apporte à Chi- 
mène la tête de Rodrigue. Chimène au désespoir confesse son 
amour sans réserve et maudit sa destinée, quand soudain 
Rodrigue paraît, offrant sa propre tête. Il explique l'équivoque 
qu'il a cru pouvoir employer, pour forcer Chimène à se dévoiler. 
Le roi décide que le mariage des deux amants sera célébré le 
roir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après 
la mort du comte Gormas. 



TABLE DES MATIÈRES 



Avertissement 1 

Aoiilysi' (lu Cid 3 

JSolJi'c bbtoriqne : 

I. Circonstances dans It'sque'ies le Cid fut compose. Sources ou 

a puisé Corneille 5 

II. I.a qui-relle du CH ; ses conséquences 11 

III. Ixévolulion dramatique accomplie |>ar /« Ci(/ 26 

IV. Bibliogrrapilie du Cid 29 

V. Le Cid au Théâtre 33 

Épitrc dédicatoire 36 

.\ver'.ijsemeiit 38 

Le Cid 51 

Eiamon du Cil 161 

Appondke : 

Analyse du dnuuu de Guillem de Castro, la Jeunesse du Cidm • i'O 



"ABU — lul-UlUtaiK f. -:UUlU.OT. — 11181 



liNnifMrï sel:!, juin l h ihop 



PQ Corneille, Pierre^ 
17^9 Le Cid Nouv. éd. avec 

A2L3 toutes les variante^. 
1330 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



;—